Management et prévention Santé au travail

Addictions, les entreprises s’en préoccupent

Tenues d’une obligation de résultat en matière de sécurité au travail, les entreprises sont concernées par le phénomène des addictions. De l’évaluation des risques professionnels à la sensibilisation des salariés, tour d’horizon des actions pour prévenir les consommations de substances psychoactives sur le lieu de travail.

Baisse de vigilance et diminution des réflexes pour l’alcool, trouble des perceptions et hallucinations ou encore perte de la mémoire immédiate pour le cannabis… Compte tenu du nombre important de postes dits « à risque » dans le BTP, les effets liés à la consommation de substances psychoactives (qui modifient l’activité mentale, les sensations, le comportement) sur le lieu de travail peuvent menacer la sécurité des salariés eux-mêmes et de leur entourage. Sujet délicat pour son lien avec la vie privée, le problème des addictions ne saurait pourtant rester à la porte des entreprises. Selon une étude publiée en juin 2010 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), environ 10 millions de Français consommeraient régulièrement de l’alcool, et 1,2 million du cannabis. « En cas d’accident provoqué par un salarié sous l’emprise d’une substance psychoactive, la victime peut demander la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur, prévient Michel Ledoux, avocat spécialiste en droit social (cabinet Ledoux et associés). Une telle procédure aura plus de chances d’aboutir si l’enquête révèle que l’entreprise a toléré une situation connue sans engager de démarche corrective. »

Tests de dépistage

Face à ces enjeux, l’employeur peut agir sur différents terrains. Premier axe : l’évaluation des risques professionnels. « Un audit de la situation dans l’entreprise peut permettre d’évaluer le risque d’addiction dans chaque secteur, prône Michel Ledoux. Une fois identifié, il peut être inscrit dans le document unique. » Autre outil pour l’employeur : le règlement intérieur. Si le Code du travail n’autorise sur le lieu de travail aucune autre boisson alcoolisée que « le vin, la bière, le cidre et le poiré », les règlements intérieurs de nombreuses entreprises du BTP optent pour une interdiction pure et simple. Autre fonction de ce document : encadrer la pratique de tests inopinés de dépistage d’alcool ou de drogue sur le lieu de travail. « Ces contrôles ne peuvent concerner que des postes comportant des exigences particulières en matière de santé et de sécurité, reprend maître Ledoux. Ils doivent en outre pouvoir faire l’objet d’une contestation du salarié (possibilité de demander une prise de sang, par exemple). » Autre axe de prévention : les actions d’information à destination des salariés. Pièces de théâtre jouées par des comédiens professionnels à la Sade, témoignages d’un ancien toxicomane et distribution d’autotests facultatifs de dépistage d’alcool et de cannabis chez Sacer Atlantique ou encore sensibilisation des tout jeunes apprentis au Groupe Floriot… Les angles d’approche ne manquent pas. Les managers de proximité sont par ailleurs les mieux placés pour détecter et faire remonter les symptômes révélateurs d’une éventuelle dépendance ou même de consommation occasionnelle d’alcool ou de drogue, mais démunis face à l’attitude à adopter.

Epauler les salariés en difficulté

Nombreux sont ainsi les employeurs du secteur à dispenser, souvent à leur demande, des formations sur le sujet aux chefs de chantier, chefs d’équipe voire aux conducteurs de travaux.
A l’instar de Ramery (TP), qui propose une formation en deux temps. L’idée : harmoniser le niveau de connaissances de chacun sur les addictions, puis donner des clés pour aborder le problème (repérage des salariés en souffrance, conduites à tenir, etc.). Certaines entreprises du BTP ont en outre instauré des circuits pour orienter les salariés en difficulté vers une prise en charge individuelle à l’extérieur (assistantes sociales, médecins…). « Grâce à nos « relais addiction », depuis 2009, plus de 20 collaborateurs sont accompagnés à l’extérieur pour essayer de s’en sortir », s’enthousiasme Philippe Signe, DRH de Bouygues entreprise France-Europe. Au-delà de la prévention des accidents du travail, certaines entreprises en profitent pour inclure ces démarches de protection de la santé de leurs salariés dans leur politique RSE (responsabilité sociale des entreprises). Reste l’éventuel échec de la démarche de prévention de l’entreprise sur certains salariés. L’obligation de sécurité de l’employeur justifie, en cas de comportements à risque répétés, l’usage de son pouvoir disciplinaire. De nombreux DRH confient ainsi ne pas hésiter à licencier l’intéressé si nécessaire, après lui avoir dans un premier temps « laissé une chance de s’en sortir ». « On ne saurait faire de répression sans prévention : ces deux volets sont indispensables, estime Bruno Trouche, DRH de Sacer Atlantique. Mais un comportement mettant en danger la vie d’autrui devra toujours être sanctionné, avec naturellement une gradation dans l’échelle des sanctions. » La sanction peut aller jusqu’au licenciement pour faute grave. Mais gare au risque contentieux ! « Un employeur ne saurait congédier pour faute grave, du jour au lendemain, un salarié dont il aurait toléré le comportement pendant plusieurs années sans agir », nuance Bertrand Fauquenot, chargé de mission à l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). Un appel à faire de la prévention une priorité sur ce thème.

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« Il faut éviter les stigmatisations négatives sur la dépendance »

Quelle démarche de prévention des addictions préconisez-vous ?

La direction et les représentants du personnel doivent se mettre autour de la table pour faire un diagnostic de la situation dans l’entreprise, et bâtir un plan d’action adapté qui pourra évoluer au fil du temps. Informer les salariés peut notamment permettre de les alerter sur les comportements à risque auxquels ils s’exposent. Au-delà du phénomène des addictions, le cas des consommations occasionnelles doit aussi être abordé.

Quels sont les ingrédients de réussite de cette démarche de prévention ?

Il faut une volonté forte de tout le monde. L’impulsion doit d’abord venir de la direction. Tous les acteurs de l’entreprise doivent en outre posséder le même niveau de connaissance sur la politique mise en œuvre. Enfin, nous déconseillons les comportements incitatifs comme l’organisation de « pots » dans l’entreprise avec de l’alcool : cela peut être contradictoire avec une politique de prévention !

Que faire si un salarié semble sous l’emprise d’une substance psychoactive ?

Une prise en charge rapide, prévue par le plan d’action, s’impose : il faut le retirer de son poste de travail s’il risque de se blesser ou de mettre autrui en danger, et appeler les secours : secouriste, infirmier du travail, médecin du travail – qui n’est pas forcément dans l’entreprise -, SOS médecins. L’employeur ou le collègue ne doivent surtout pas avoir de jugement a priori sur les causes de l’état du salarié. Avant d’aborder le sujet avec lui, il faut aussi abandonner les préjugés et éviter les stigmatisations négatives, afin de libérer la parole.

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SYLVIE LLORET • DRH • GTM Bâtiment, 700 salariés, Nanterre (92) - « Orienter les salariés en souffrance vers une prise en charge »

« L’une des causes d’accidents du travail pourrait être liée à la consommation d’alcool. Forte de ce constat, la direction a impulsé, début 2009, une démarche de prévention du risque alcool. Le groupe de travail Carat (collectif alcool responsable au travail), constitué de personnes extérieures à l’entreprise (médecins du travail, assistantes sociales…), de représentants de la direction, d’élus et de collaborateurs volontaires, a vite pris ses fonctions. Il communique régulièrement sur le sujet du risque alcool auprès des salariés. Compte tenu de la tradition de convivialité propre au BTP, il ne s’agit pas d’interdire l’alcool, mais de prôner une consommation responsable. Nous avons banni les alcools forts des « pots » d’entreprise, et organisons aussi des petits-déjeuners festifs. Autre facette de l’action de Carat : les salariés en difficulté sont orientés vers un cabinet d’alcoologie d’entreprise. Le collaborateur entretenant une relation difficile avec l’alcool est accompagné dans sa démarche d’abstinence par des professionnels, tout en continuant à travailler. Deux prises en charge ont porté leurs fruits. »

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