Aménagement

2. La smart city présente des opportunités économiques importantes en France comme à l’étranger

2.1. Un marché international porteur qui représente une opportunité de croissance pour des entreprises françaises reconnues dans les domaines de la ville

2.1.1. Un marché porté par des évolutions démographiques

Le marché global de la smart city fait l’objet d’évaluations diverses. À l’horizon de 2020, les rapports le situent entre 400 Md$32 et 1 600 Md$33 . Un consensus semble se dessiner autour de 1 050 Md$. En réalité, ces études estiment davantage le marché de la ville, y compris dans sa dimension intelligente, que de la smart city à proprement parler. Cette confusion s’explique notamment par le fait que les éléments porteurs se situent dans les villes et métropoles des pays émergents qui doivent construire des infrastructures pour accueillir une population en croissance. D’après les prévisions des Nations Unies34 , en 2025, 2,5 Mds de personnes vivront dans 1 300 villes de plus de 500 000 habitants, soit une augmentation de 540 M d’habitants et 237 nouvelles villes au-dessus de ce seuil, dont 90 % se développeront dans les pays émergents, particulièrement en Inde, en Chine et en Afrique subsaharienne.

Par ailleurs, les villes concentrent les richesses et une classe moyenne urbaine se développe dans les pays émergents. D’après une étude de McKinsey Global Institute35 , 235 millions de ménages aux revenus supérieurs à 20 000 $ en parité de pouvoir d’achat vivront en 2025 dans des villes de pays émergents, 210 millions dans les villes de pays développés. Cette classe moyenne, selon les experts, devrait attendre un niveau de qualité de services publics proche de ce qui se pratique dans les pays développés, expliquant en partie les taux de croissance attendus dans le marché de la ville.

Dans les pays développés, un marché existe également pour limiter les émissions de CO et, plus largement, pour construire des villes plus durables, résilientes et frugales. Par exemple, en raison de l’augmentation rapide du développement du secteur des transports et du secteur des infrastructures pour l’eau, le marché américain promet une croissance de 12,3 % annuelle entre 2014 et 202036 .

Aux métiers traditionnels de la ville, s’ajoutent des besoins spécifiques nés de la digitalisation, et notamment la sécurité. Le marché de la cyber-sécurité dans la smart city devrait atteindre 77,2 M$37 , soit une augmentation annuelle de 14,8 % entre 2014 et 2020.

2.1.2. Une opportunité pour les entreprises françaises

2.1.2.1. Les grandes entreprises doivent profiter de ce nouveau marché

L’enjeu pour les grandes entreprises françaises consiste à profiter de ce nouveau marché et de conserver une position de leader sur les métiers de la ville sans devenir les équipementiers des entreprises des infrastructures numériques ou des entreprises de services, interfaces avec l’utilisateur final comme Google. Déjà, dans un rapport de 2009, Daniel Cohen anticipait l’apparition d’une « économie de l’usage », née des technologies de l’information et de la communication. Cette nouvelle économie se caractérise par le fait que « l’activité d’innovation et de conception tend à se déplacer du côté des services. La réorganisation de l’offre et la création de valeur ajoutée sont porteuses d’importants gains de productivité. L’organisation de la chaîne de valeur place l’industrie en position de sous-traitance » .38

La France dispose d’une réelle expertise dans les marchés des services de la ville, reconnue dans le monde, ce qui place ses entreprises dans des positions dominantes dans leurs marchés respectifs. Par exemple, Veolia est le leader mondial des services collectifs liés à l’environnement, premier groupe mondial dans le domaine de l’eau et des opérateurs privés de transport public, et deuxième groupe dans le domaine des déchets. Engie est le deuxième énergéticien mondial et EDF le 5e . Le développement des villes, pour ces entreprises est une occasion de conforter leur position dans le jeu mondial mais l’apparition d’une demande de services numériques pourrait remettre en cause leur place dans l’économie globale des marchés. Le risque serait de voir apparaître une offre de services, à destination des usagers, portée par un acteur du numérique qui sous-traiterait la mise en œuvre effective des services à des entreprises industrielles. La position des entreprises françaises serait alors fragilisée à deux titres. D’une part, une partie de la valeur serait captée par le fournisseur de service numérique qui pourrait contraindre les sous-traitants à réduire leurs marges. D’autre part, les villes ne choisissant plus l’opérateur de service de la ville mais l’opérateur du service numérique, l’effet de réputation jouerait moins et diminuerait de ce fait l’avantage des entreprises françaises.

Les différents groupes que la mission a pu rencontrer se sont montrés à la fois conscients et préoccupés de ces problématiques. Pour y faire face, tous ont créé une offre numérique. Certains ont également conclu des partenariats avec des entreprises d’infrastructures numériques (IBM, Cisco), qui, pour leur part, cherchent à bénéficier des savoir-faire métier des groupes français. Enfin, les entreprises se sont montrées volontaires dans la mise en œuvre d’une stratégie export. C’est le sens de l’initiative Vivapolis, qui bénéficie de financements publics et privés et qui organise des campagnes export autour des sujets de la ville. L’export bénéficie également de soutiens via la création de démonstrateurs.

La mission estime donc qu’un accompagnement spécifique supplémentaire à l’export pour les grandes entreprises n’est pas nécessaire. En revanche, il paraît largement insuffisant, pour nos entreprises, de créer des démonstrateurs. La meilleure vitrine reste des réalisations dans leur pays d’origine. Si certaines parviennent à s’affranchir de cette condition et développent leurs solutions directement à l’étranger (on pense par exemple à Dassault Systèmes qui crée à Singapour un système de modélisation de la donnée), elles ne sont pas majoritaires. Par ailleurs, mener une démarche d’innovation en dehors de l’hexagone constitue une perte pour les territoires français qui ne bénéficient pas d’innovations que ces entreprises pourraient développer pour eux et dont ils seraient prescripteurs. Un accompagnement permettant de développer le marché intérieur profiterait autant à nos entreprises qu’à nos territoires.

2.1.2.2. Les plus petites entreprises et les start-ups gagnent à collaborer avec des grands groupes

Les marchés de la ville intelligente restent, avant tout, des marchés de la ville et de ses infrastructures. L’entrée demeure donc difficile, en France comme à l’étranger, pour les plus petites entreprises ou les start-ups . Par ailleurs, ces dernières manifestent des réticences fortes à répondre à des appels d’offres, en France ou à l’étranger, ne disposant pas toujours des outils nécessaires, des compétences en interne, ou de la stabilité financière permettant d’attendre les premiers décaissements.

Pour bénéficier de la croissance du marché, les grandes entreprises, et peut-être plus encore les start-ups doivent présenter des réalisations. L’effet vitrine compte d’autant plus que la jeunesse des structures n’est pas pour rassurer des acteurs institutionnels. Pour cela, la création d’un marché intérieur porteur représente un enjeu également pour les entreprises de taille plus modeste. Il paraît également utile de favoriser la collaboration entre petites et grandes entreprises, ces dernières répondant à des appels d’offre et faisant montre d’une appétence réelle pour travailler avec des start-ups . Des outils existent pour favoriser ces collaborations et l’initiative data city , lancée par le Numa permet de l’illustrer. Il s’agit d’un challenge définissant plusieurs projets autour du thème de la ville. Un appariement entre un grand groupe, apportant ressources financières et humaines, et une start-up est réalisé par projet. À l’issue de la phase d’expérimentation, une collaboration de long terme peut être conclue entre les deux partenaires. L’originalité de ce challenge tient aux collaborations inter-projets, chacun bénéficiant de l’expérience de l’autre. L’autre élément d’originalité tient à la volonté des organisateurs de penser, ex ante , à la possibilité de passer les projets à l’échelle, au moins sur un marché national, condition de pérennité financière pour les start-ups.

2.2. Favoriser les conditions d’un marché national organisé

Pour que le marché national soit porteur, les entreprises doivent pouvoir réutiliser les innovations développées dans un territoire sur plusieurs projets. Il ne s’agit pas de créer un modèle unique décliné en tous lieux sans tenir compte des spécificités des territoires et des besoins des individus. Il n’en reste pas moins qu’il est probable qu’un certain nombre d’outils pourront être répliqués, en les adaptant éventuellement.

Plusieurs freins s’opposent aujourd’hui à ces types de fonctionnement :

– la variété des situations existantes sur les données ;

– la concurrence territoriale et entre entreprises.

Ces deux freins doivent être levés si l’on souhaite le développement d’un marché intérieur porteur.

2.2.1. Un besoin de standards sur les données

D’après différents interlocuteurs de la mission (élus et entreprises), il existe en France 500 formats différents sur les seules données de transport. Une entreprise souhaitant opérer un service numérique dans ce domaine doit donc, d’abord, harmoniser ces formats. Bien plus, d’une collectivité à l’autre, sur la seule question des transports, les données disponibles varient fortement et ce, même si le délégataire de service public est identique. Ainsi, certaines collectivités, et notamment Rennes, réussissent à obtenir des données en temps réel que les opérateurs affirment, dans d’autres collectivités, ne pas produire. L’entrée dans ce secteur, pour la seule partie numérique (calculs d’itinéraires, par exemple), nécessite un investissement important pour une entreprise qui souhaiterait couvrir le territoire national. Certains estiment l’étape d’harmonisation des données à 50 % des coûts d’investissement.

Or, seule une couverture large du territoire nationale génère un marché suffisant pour envisager une rentabilité. L’absence de standardisation, ou a minima d’encadrement, des jeux de données constitue de ce fait une barrière à l’entrée à la fois en ce qu’elle nécessite un investissement pour l’harmonisation des jeux de données et également parce qu’elle élimine les entreprises qui ne disposent que de peu de temps pour mettre leur produit sur le marché ( time to market ).

Plusieurs options s’ouvrent alors au régulateur :

– imposer un ou plusieurs standards par type de donnée et par secteur ;

– imposer les interfaces de programmation lisibles ( Application Programming Interface , API ) qui permettent à une application demandeuse de demander à l’application fournisseuse les informations dont elle a besoin.

La deuxième option semble plus performante à long terme. En effet, les API s’avèrent bien plus standardisées que les données elles-mêmes puisque seuls deux langages dominent l’ensemble des API (JSTON ou XML). Par ailleurs, avec le développement souhaitable de l’open data, la mise en ligne régulière de nombreux fichiers mis à jour peut s’avérer fastidieuse et coûteuse pour les collectivités. L’API résout ce problème. Cependant pour les données les plus utiles un standard est également nécessaire.

2.2.2. En finir avec la concurrence territoriale

La concurrence territoriale se révèle particulièrement forte dans le domaine de la smart city . Cela s’explique par le fait que les collectivités perçoivent la smart city d’abord comme un outil de développement économique et d’attractivité territoriale avant de l’aborder comme une chance pour les habitants.

Cette concurrence est dommageable aux entreprises et aux territoires et elle risque de limiter l’incitation des entreprises à innover dans les domaines de la ville. En effet, les collectivités, en ne cherchant à promouvoir la naissance et la croissance que de start-ups locales, ne permettent pas l’arrivée de services développés sur d’autres territoires. Les marchés qui s’ouvrent aux petites entreprises demeurent de ce fait très locaux, ne permettant pas pour ces dernières d’envisager une réelle pérennité économique. Pour les grandes entreprises, cela remet en cause l’incitation à innover, notamment en lien avec des start-ups . En effet, si les collectivités font du recours aux start-ups locales une attente particulièrement élevée, l’entreprise ne pourra pas conquérir plusieurs marchés avec le service développé localement. Il semble donc utile de casser cette concurrence territoriale excessive et néfaste aux entreprises comme aux territoires.

Pour ce faire, favoriser les mutualisations de ressources peut apparaître comme une voie porteuse.

Au niveau régional, les collectivités peuvent, par exemple, être encouragées à mutualiser la maîtrise d’ouvrage et l’ingénierie juridique sur les projets smart city . Elles pourraient par exemple créer des sociétés publiques locales (SPL) ou des sociétés d’économie mixte à opération unique (SEMOP). Un double avantage peut être trouvé à une telle organisation :

– Une montée en compétence sur des sujets techniques grâce à une mutualisation des ressources qui permet d’envisager des recrutements à des niveaux de salaire cohérents avec le marché. C’est une manière de résoudre par exemple le déficit d’ingénieurs dans les collectivités. Par ailleurs, la smart city n’est pas un sujet quotidien pour les collectivités et l’externalisation de la maîtrise d’ouvrage et de l’ingénierie juridique se justifie par le volume de projets.

– Une standardisation des attentes et des modes de contractualisation tout en laissant les territoires maîtres de construire leur projet.

Au niveau national, des échanges de bonnes pratiques doivent être encouragés, pour permettre une montée en compétence des collectivités et la création de standards dans les pratiques et les attentes utiles pour les entreprises.

Un accompagnement de l’État, comme cela s’était fait pour les partenariats publics-privés avec la MAPP (au-jourd’hui mission d’appui aux infrastructures) doterait également les collectivités, notamment pionnières, du soutien nécessaire à la mise en œuvre de projets ambitieux. L’idée n’est pas pour l’État de pousser les collectivités dans la voie de la smart city mais plutôt de pouvoir apporter une expertise sur des projets complexes.

En instituant une assistance centralisée, l’État pourrait également contribuer à la rationalisation de la demande, créant ainsi les conditions d’un marché plus unifié sans être uniforme. Plusieurs interlocuteurs de l’État peuvent être sollicités sur différents aspects : la mission d’appui aux infrastructures sur les parties juridique et technique, le secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP) pour la conduite du changement et le Commissariat général à l’égalité des territoires pour l’aménagement du territoire.

La Caisse des dépôts, du fait de son rôle de financeur via les programmes d’investissement d’avenir (PIA) et d’accompagnateur traditionnel des collectivités, et du fait de son expertise dans le domaine des smart cities constitue un interlocuteur incontournable de ce processus de centralisation et de mutualisation (voir 4.2.4.1).

Enfin, l’Institut de la ville durable, association regroupant quatre collèges, avec l’État, les collectivités territoriales, les experts de la ville et les entreprises, pourrait étendre le périmètre de sa mission aux villes intelligentes et servir de lieu d’échange.

La composition de cette association correspond aux besoins de collaboration dans l’élaboration des villes durables et intelligentes. Si toutefois les compétences de l’IVD devaient être étendues à la smart city, il serait opportun de veiller à ce que les structures existantes sur les sujets de la ville durable puissent converger pour créer une lisibilité plus nette et que le collège collectivités territoriales soit étoffé.

32) UK department for business, innovation & skills/ ARUP (2013).

33) Frost and Sullivan (2013).

34) UN, département d’économie et des affaires sociales (2014), World urbanization prospects. The 2014 revision.

35) Richard Dobbs, Sven Smit, Jaana Remes, James Manyika, Charles Roxburgh, Alejandra Restrepo (2011) Urban world: Mapping the economic power of cities, MacKinsey Global Institute.

36) Grand View Research (2016), Smart cities Market Expected To Reach USD 1,422.57 Billion by 2020.

37) Grand View Research (2016), Smart cities Market Expected To Reach USD 1,422.57 Billion by 2020.

38) Daniel Cohen, « Sortie de crise. Vers l’émergence de nouveaux modèles de croissance », Conseil d’analyse stratégique (CAS-aujourd’hui France Stratégie), octobre 2009.

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Proposition n° 2

Proposition n° 2 : faciliter la réutilisation des jeux de données. Faire émerger une norme pour les données les plus utiles – transport, énergie et adresses – avant 2018 et proposer une modification du code des relations entre le public et les administrations pour introduire à terme l’obligation de partager les données en format électronique et à travers une interface de programmation (API) lisible.

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Encadré 5 : présentation de la Caisse des dépôts de son action sur la smart city

Le groupe Caisse des Dépôts est un acteur majeur des villes intelligentes. Le Groupe accompagne les collectivités locales maîtres d’ouvrage des villes smart et se positionne comme le partenaire d’acteurs privés, des grands groupes aux start-ups, concepteurs ou opérateurs de smart city. L’établissement public finance en fonds propres et en prêts de nombreuses thématiques smart de la ville, que ce soit dans les infrastructures et services numériques, dans les secteurs de l’énergie, de l’efficacité énergétique des bâtiments ou du transport.

Par ailleurs, le Groupe est présent dans les secteurs du transport avec Transdev et Egis (outil d’information multimodale, mobilité partagée) et de l’immobilier-bâtiment avec Icade, la SNI et la Scet (BIM, logement intelligent).

Enfin, le Groupe est un acteur clé du développement économique, via le financement de tiers lieux et l’accompagnement d’écosystèmes du numérique, ou l’investissement effectué dans les start-ups de la smart city par Bpifrance, notamment via son fonds Ville de Demain.

L’ensemble des offres du Groupe dans ce domaine sera renforcé pour apporter les solutions les plus adaptées à tous les territoires concernés et tester des solutions innovantes sur certains sites en France.

Source : Caisse des dépôts.

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Proposition n° 3

Proposition n° 3 : aux côtés de la Caisse des Dépôts et Consignations et du CGET, structurer l’offre publique de conseil aux collectivités autour de guichets thématiques en s’appuyant notamment sur :

– le secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SG-MAP) pour la conduite du changement et les politiques d’innovations sociales, citoyennes et d’outils numériques ;

– la mission d’appui aux infrastructures (Fin-Infra) pour les parties juridiques et techniques, et notamment les formes de marché public ;

– l’Institut de la Ville Durable comme lieu d’échanges, de mutualisation des bonnes pratiques.

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