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« Un jour, Google construira des maisons » – Nicolas Colin, co-fondateur de The Family

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Informatique

L’acquisition par l’entreprise californienne, le 13 janvier, pour 3,2 milliards de dollars, de la société américaine Nest, spécialiste des équipements intelligents pour la maison, notamment des thermostats et des détecteurs de fumée contrôlables à distance par un « smartphone », marque-t-il le début d’une mutation profonde du secteur du bâtiment ? C’est l’avis de l’investisseur et « facilitateur de start-ups » Nicolas Colin pour qui l’avenir appartient aux géants du numérique, qui vont imposer leur loi aux groupes de construction.   

En quoi consiste cette révolution numérique actuellement en marche dans le bâtiment, et que symbolise le rachat de Nest par Google ?

Le cœur de métier des géants de l’industrie numérique – Google, Apple… – est de collecter des données sur les individus pour leur vendre des services pertinents et personnalisés via des applications. Jusqu’ici, ils l’ont fait par l’intermédiaire des écrans, d’abord ceux des ordinateurs, puis des smartphones et des tablettes. Mais ces groupes commencent à se sentir à l’étroit dans ce cadre et s’intéressent désormais à des secteurs où le numérique est présent tout en ne transitant pas par ces interfaces, mais par ce qu’on appelle les « objets connectés ». Ces derniers sont déployés dans l’environnement immédiat des individus – la voiture, les transports, la maison… – et vont dans toutes les étapes de leur vie quotidienne collecter des données sur eux et leur environnement. Les entreprises du numérique veulent se servir de ces données pour produire des services et les monétiser, soit auprès des mêmes individus, soit sur un autre versant du modèle d’affaires, à d’autres entreprises. C’est pourquoi les géants du numérique s’intéressent aux secteurs de l’automobile, de l’énergie, des transports et, donc, du bâtiment. En effet, durant toutes ces étapes de notre vie, tout en n’étant pas devant un écran, nous restons connectés à des objets qui mesurent ce qui se passe et peuvent exécuter des ordres, via des codes logiciels. Ce phénomène est présent dans le bâtiment par le biais de la domotique, qui n’est pas une filière nouvelle, mais qui reste peu développée, car rudimentaire et non connectée. La nouveauté de ces derniers mois, c’est la domotique connectée, à savoir des objets installés dans l’habitat et qui, via Internet, sont reliés à des serveurs très puissants hébergés sur du « cloud », qui permettent d’exécuter du code logiciel plus sophistiqué que la domotique à l’ancienne.  

 

« Un système d’exploitation unique de l’habitat »

 

Quels sont ces objets connectés ?    

Un système d’alarme que vous allez pouvoir commander par votre « smartphone » via un serveur distant ; un serveur électrique intelligent, qui va suivre en permanence votre consommation d’énergie et calculer les corrélations entre les diverses conditions atmosphériques ou d’occupation de la maison, l’utilisation de certains appareils et votre consommation énergétique à un moment donné ; un thermostat, comme celui de Nest, qui va prendre le contrôle de votre système de chauffage et, en mobilisant de l’intelligence artificielle et des données massives (big data), va apprendre à s’autoréguler sans qu’il soit nécessaire de lui donner des ordres. Ce sont tous ces petits objets qui, subrepticement, commencent à s’installer dans la maison. Ils préfigurent la future infrastructure domotique qui deviendra à l’avenir le « système d’exploitation de l’habitat ». Un système  d’exploitation est ce qui permet de faire tourner les applications pour les ordinateurs – Windows XP pour Microsoft, OS X pour Apple –, pour les téléphones mobiles – Android pour Google, IOS pour Apple –, bientôt arriveront les systèmes d’exploitation pour les automobiles. Et de même, il y aura un système d’exploitation unique de l’habitat, qui permettra de faire fonctionner les applications liées à celui-ci. L’ensem-ble sera opéré sur un marché très concentré. Pour les systèmes d’exploitation, il y a toujours un ou deux acteurs qui monopolisent le marché. Le rachat de Google par Nest s’inscrit dans cette grande bataille industrielle, qui va opposer tous les candidats souhaitant prendre une position dominante sur ce marché de l’habitat connecté. 

 

Les trois applications qui semblent évidentes pour l’habitat sont le HVAC (chauffage, ventilation et climatisation), la sécurité et la consommation électrique. En existe-t-il d’autres ?

L’ensemble des fluides, l’eau, les déchets… Ensuite, il y a une convergence forte entre ces applications et celles liées à la santé.  Si l’opérateur déploie les bons capteurs dans votre habitat, ceux-ci pourront mesurer votre rythme de vie, les conditions atmosphériques à l’intérieur de l’habitat et établir des corrélations entre votre état de santé et ce qui se passe dans votre logement afin de favoriser une meilleure régulation de votre rythme de sommeil,  faire en sorte que vous soyez moins malade… 

 

L’ensemble du contrôle de ces applications dans l’habitat se fera à partir de votre « smartphone » ?

C’est l’avis général. L’individu n’aime pas trop emporter mille et un terminaux dans ses poches. Il apprécie le fait de n’en avoir qu’un seul, car cela prend moins de place et c’est plus simple. Une illusion est en train de se dissiper, celle des fabricants d’objets connectés qui ont cru qu’ils pourraient nouer un lien direct et privilégié avec les utilisateurs. Tout porte à croire que cela ne se passera pas ainsi. Ces objets ne seront que des auxiliaires d’applications fonctionnant avec un système d’exploitation unique vendant les services, et la télécommande de ces objets et des applications déployées pour leur utilisation sera le « smartphone.

 

Ces applications trouveront-elles uniquement leur usage dans le logement neuf ou aussi le logement rénové ?

Je ne pense pas que la chose soit impossible dans le bâtiment rénové. Néanmoins, on peut considérer cela comme un handicap d’être en Europe dans un parc ancien par rapport aux États-Unis, où l’on détruit beaucoup pour reconstruire du neuf. Cette situation  va leur permettre d’aller plus vite dans le déploiement de la domotique liée à un système d’exploitation pour objets connectés dans la maison.   

 

Mais le développement de l’habitat connecté ne peut-il pas avoir pour effet bénéfique d’accélérer les progrès de la performance énergétique dans l’ancien ?    

Il y a, en fait, deux mouvements contradictoires. Le premier est que notre habitat, en Europe, étant majoritairement ancien, nous allons évoluer moins vite que les autres. Les entreprises étrangères, notamment américaines, vont donc se déployer plus vite que les européennes. Le second, c’est que le bâti ancien étant moins performant énergétiquement, si les États se donnent pour objectif de réaliser des progrès considérables dans ce domaine, ils pourront mobiliser des ressources très importantes afin que la technologie de l’habitat connecté se déploie à moindre coût, de façon rapide et sans contrainte. Ce second mouvement correspond d’ailleurs à la logique des grandes entreprises numériques, qui n’est pas de vous vendre cher une infrastructure compliquée, mais de concevoir un système très simple et de vous l’offrir gratuitement. Une fois cela fait, ils pourront prendre le contrôle du système d’exploitation et gérer les applications qui, elles, rapporteront de l’argent. En, clair, une entreprise viendra frapper à votre porte, vous installera gratuitement tout l’équipement, vous laissera « jouer » avec les applications quelques mois, puis vous proposera un abonnement payant. 

 

Le rachat opéré par Google sur Nest répond-il à une stratégie murement réfléchie ?

Nest n’a que trois ans d’existence. Le projet de Google ne peut donc pas dater de plus de quelque mois. Il faut voir que Google est très bien placé pour conquérir le marché de l’habitat connecté. Son système d’exploitation est « open source », il est donc souple et agile, conçu pour devenir le système d’exploitation non seulement du téléphone mobile, mais aussi de la voiture ou de l’habitat.

 

Comment expliquer le montant élevé de l’opération ?

Il y a probablement eu une rude compétition entre Google et Apple pour l’achat de Nest, car cette entreprise a été créée par des anciens d’Apple, dont ils ont repris beaucoup d’éléments de design. Ce qui explique aussi ce montant élevé, c’est que nous ne sommes pas dans le logiciel pur, mais dans le « hardware », avec de la technologie et des brevets.

 

D’autres acteurs du numérique peuvent-ils s’intéresser au bâtiment ?

Apple, car il prête attention aux objets connectés et a le deuxième système d’exploitation mobile. Il a donc un potentiel de télécommande universelle qui n’est pas négligeable. Peut-être qu’Amazon va arriver sur ces marchés-là par le biais de la distribution. Ils seront peut-être un jour les Point P en ligne et, en remontant la chaine de valeur, pourraient se retrouver en face d’acteurs comme Saint-Gobain. Dans les entreprises qui pourraient également se positionner, il y a aussi Toshiba, qui fait de la domotique, et General Electric.

 

Et Samsung qui est à la fois constructeur, fabricant de produits pour le bâtiment et de « smartphones » ?

C’est possible, mais il leur manque un maillon important, qui est le logiciel et l’interface, où ils ne sont pas très performants. Or, pour être fort sur ces marchés, vous devez créer un lien direct avec l’utilisateur via le système d’exploitation. Pour l’instant, Samsung ne fabrique que la coquille dans lequel Google installe son système d’exploitation.

 

 «Google est une menace pour l’ensemble de la chaine de valeur du BTP»

 

Est-ce que des majors de la construction, tels Vinci ou Bouygues, pourraient racheter des entreprises comme Nest ?

Il pourrait le faire pour annoncer une stratégie très précise, la seule qui ait une chance de succès : tout ce que nous construisons, nous allons l’équiper d’une infrastructure logicielle et d’objets domotiques sans supplément de prix, mais, en contrepartie, nous restons présents au-delà de la livraison pour assurer la maintenance du système d’exploitation et contrôler le fonctionnement du bâti dans la durée. Si le rachat s’effectue pour dire : « En plus de la construction, nous pouvons mettre en place, pour très cher, un système d’exploitation qui est maintenant dans notre périmètre », cela ne marchera jamais. Si vous laissez au client le choix, il voit cela comme un gadget et il ne l’achète pas. Mais rendre gratuite l’installation de l’infrastructure demande un investissement financier énorme au départ, car il faut un déploiement à très grande échelle d’une infrastructure qui est par la suite monétisée.

 

Ces grands constructeurs ne pourraient-ils pas nouer un partenariat avec un groupe comme Google ?

Ils ont ce savoir-faire de la construction, mais la différence entre construire une maison et gérer son système d’exploitation est que, dans un cas, vous n’avez pas de lien avec l’occupant, dans le deuxième, si. Et pour la bataille dans la répartition de la valeur, c’est toujours celui qui a le lien avec l’utilisateur final qui gagne. Surtout lorsque c’est un géant comme Google.
Ce dernier s’allie à une multitude de personnes et cette alliance, il la retourne contre la chaine de valeur et va dire au constructeur : si vous voulez bâtir des logements avec notre système d’exploitation, vous allez devoir nous le vendre moins cher. Par la suite, tous les constructeurs seront mis en concurrence pour savoir qui aura avoir la chance de réaliser ces maisons dotées du système d’exploitation Google. L’arrivée de Google constitue donc une menace pour les majors du BTP, car Google pourrait choisir d’autres acteurs que ces grands groupes pour construire ses maisons connectées. En fait, l’arrivée de Google constitue une menace pour tout l’amont de la chaine de valeur du BTP, car si la marge se concentre en aval, ceux de l’amont doivent se répartir ce qui reste. Cela créé un phénomène de rareté et de pression sur les marges. Le rachat Nest annonce donc la grande bataille pour le contrôle de la chaine de valeur dans le BTP.

 

Bouygues Construction n’occupe-t-il pas une position particulière compte tenu de la présence de Bouygues Telecom dans Bouygues SA?

Si. Ils ont même déjà un portail domotique, qui fait converger les métiers de Bouygues Construction et de Bouygues Telecom, mais ce dernier n’est présent qu’en France et ce portail ne peut se déployer au-delà. Cela ne suffit pas pour imposer un standard global. Être opérateur n’est pas la bonne solution, car on est limité géographiquement. Il faut avoir le logiciel pour être « over the top ».

 

Les industriels du BTP sont-ils également en danger ?

Se situant très en amont, car produisant les matériaux essentiels à la construction, ils peuvent avoir une stratégie à la Intel, le fabricant informatique. Ils ne chercheront pas à avoir un lien avec l’utilisateur final, mais ils vont être quasiment les seuls à savoir fabriquer les éléments indispensables à la fabrication de la maison.

 

Peut-on imaginer, d’ici quelque année, Google devenir un constructeur résidentiel ?

Un jour, Google construira des maisons parce qu’il en aura assez d’être contraint par la lenteur et la rigidité des acteurs de l’amont. Après avoir sous-traité à des Bouygues, Vinci et Eiffage, il apprendra à construire par lui-même. Les géants de la Silicon Valley ont à ce point du capital qu’ils n’ont pas peur de perdre de l’argent pour apprendre à faire ce qu’ils ne savent pas faire. Regardez le concepteur et constructeur de voitures électriques Tesla, qui a appris en quelques années ce que les constructeurs automobiles traditionnels ont mis plus d’un siècle à apprendre. L’objectif est de ne pas être dépendant de constructeurs qui vont nous ralentir. Peut-être qu’un jour Google rachètera des PME du BTP pour mettre au point un métier « Google bâtiment ». Mais il y aura toute une phase où les grands du BTP essayeront d’entraver la marche en avant du numérique par de la réglementation, ce qui pourrait aboutir à un certain retard en France dans ce domaine.

 

Des PME du BTP pourraient donc être rachetées par Google ?

Oui, c’est possible, même s’il est un peu tôt pour cela. Ce sera d’ici 5 ou 10 ans, quand la bataille battra son plein.

 

Plus d’information avec le BEM, la lettre de la construction à l’international

Focus

La Google house, déjà une réalité

Le 13 novembre, soit trois mois jour pour jour avant l’annonce de son rachat du fabricant de thermostats intelligents Nest, le groupe californien a ouvert les portes de sa Google House à Paris. Cette maison connectée éphémère, installée en plein cœur du Marais, a été conçue comme un exemple grandeur nature des fonctionnalités gratuites du groupe pour « améliorer le confort du domicile ». S’il ne s’agit pas encore de domotique à proprement parler, la Google House a pour mission de démontrer que les applications développées par le groupe sont utiles du salon à la salle de bains, en passant par la cuisine. Il est ainsi déjà possible de demander des conseils sur une recette à son smartphone, de visiter les plus grands musées du monde depuis sa chambre, de consulter les dernières tendances dans son dressing, ou de prévoir son temps de trajet en enfilant son manteau. Si ces applications, déjà disponibles, peuvent pour l’instant sembler anecdotiques, avec le rachat de Nest, Google fait un pas vers son rêve de « maison connectée ».

Focus

Nicolas Colin, un ingénieur-énarque dans le numérique

Nicolas Colin est ce qu’on appelle une tête bien faite, mais rien ne le prédisposait à s’intéresser aux relations entre les nouvelles technologies et le bâtiment.
Ingénieur télécoms de formation, il fait ensuite Sciences Po et l’ENA avant de rejoindre l’Inspection générale des finances. Après plusieurs années au service de l’État, plutôt que de partir « pantoufler » dans un grand groupe privé, il crée en 2010 une première entreprise (1x1connect), société d’édition logicielle spécialisée dans le social marketing. En 2012, il écrit un livre sur la transformation numérique dans l’économie,  » L’âge de la multitude – Entreprendre et gouverner après la révolution numérique », avec Henri Verdier, puis rédige avec Pierre Collin, conseiller d’État, un rapport sur la fiscalité de l’économie numérique. « Entre ma formation d’origine, mon expérience d’entrepreneur et ces travaux, j’ai été amené à m’intéresser à l’impact du numérique dans tous les secteurs de l’économie, et notamment le bâtiment », explique-t-il. C’est la raison pour laquelle, en 2013, il crée « The Family » avec Alice Zagury et Oussama Ammar. Une société qui, autour d’un pilier d’activités évènementielles, développe des portefeuilles de participations dans des start-ups, dont elle prend le contrôle avec des « business angels ». « En contrepartie, nous mobilisons pour elles d’innombrables ressources, dont un corps de doctrine pour les entrepreneurs de startup afin de les aider à se développer plus vite et mieux. Nous organisons aussi la syndication d’investis-seurs autour du projet. » Si les cibles d’investissement sont les startups, Nicolas en donne une définition extensive : « Outre les nouvelles sociétés, sont également des start-ups toute entreprise qui connait une évolution de son business model. Cela s’applique donc à des entreprises traditionnelles, matures, des PME ou des ETI, qui sont sur des marchés où la transformation numérique est en cours et qui, pour cette raison, voient leur modèle d’affaires arriver à expiration. Les aider dans cette transformation radicale, c’est notre savoir-faire. » Le bâtiment fait partie des secteurs suivis par « The Family ». « Nous raisonnons en investisseur et, pour cette raison, nous nous intéressons à des secteurs où la transformation numérique commence à peine, comme dans le bâtiment. Nous pensons que c’est là que se trouvent les meilleures opportunités d’affaires. »

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    Google n'est pas un constructeur

    Début d’analyse intéressante, mais la fin montre une méconnaissance de la stratégie de Google. Google n’est pas Apple. Google a toujours fonctionné avec des intégrateurs (Google Apps for business est le meilleur exemple. Les Chromebooks sont un autre exemple, Google ne va pas vers la construction d’équipements). Google est toujours resté sur son cœur de métier, qui est le traitement (analyse, stockage) de données. Les acquisitions et investissements qui paraissent éloignés de son business servent toujours ce but (exemple: Android). Les activités qui ne sont pas dans son cœur de métier sont revendues (exemple: Motorola Mobility, Motorola Solutions: Google ne va pas vers la production de biens de consommation). Aucune chances vu cet historique et leur stratégie de voir Google construire directement une maison, sauf à faire des prototypes pour stimuler le marché. Influencer ou proposer des normes, inciter les constructeurs à mettre leur système, oui c’est très possible.
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