Environnement

Pourquoi il fallait aller jusqu’à Loos

Une délégation de la COP 21 devait découvrir, ce 3 décembre, Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais désignée par l’Ademe «démonstrateur national ville et territoire durable». Le déplacement a été annulé pour raison de sécurité.

En descendant du TGV en gare de Lens, on ne voit que ça: les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, les plus hauts d’Europe (186 m). Du haut de ces pyramides noires, un siècle de charbonnage vous contemple. Avec les séquelles que cela suppose: une dette en carbone qui vous saute à la gorge, un sol qui s’est affaissé de 15 mètres, un habitat qui se fracture et une population laissée exsangue après la disparition d’une mono-industrie dont la toute-puissance régissait la vie.

Pourtant, à y regarder de plus près, ces terrils ne sont pas les tumulus que l’on pourrait imaginer. Sur leurs flancs gagne la végétation, de plus en plus dense au fil de la descente vers la fosse 11/19. Cette réhabilitation par la nature symbolise la trajectoire de résilience d’une ville et de sa population: se projeter dans un avenir durable sans rien renier de son passé. «On n’implante pas un écoquartier dans un champ de betteraves», a l’habitude de dire Jean-François Caron, le maire de Loos-en-Gohelle. De fait, la rupture est progressive vers cette ceinture verte de 15 kilomètres qui enserre désormais la commune. Un corridor biologique a été aménagé pour relier les terrils à cette voie douce, où piétons et cyclistes sont les maîtres, et dont le tracé épouse l’histoire locale jusqu’à emprunter par endroits les cavaliers des mines, ces talus qui reliaient par le rail les différents puits.

De même, la fosse 11/19 (association du puits n°11 et de la tour d’extraction 19), devenue Base 11/19, se pose comme un objet structurant de la transition. A de rares exceptions près, les installations de ce type ont toutes été rasées sur l’ensemble du Bassin minier. La Base 11/19 est pour sa part classée depuis 2012 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Mieux ! Sa transformation en pôle d’excellence du développement durable en a fait la locomotive d’une région engagée dans la Troisième révolution industrielle, chère au théoricien américain Jeremy Rifkin. La Base héberge entre autres l’association Création et développement d’éco-entreprises (CD2E), le Centre ressource du développement durable (Cerdd), fondé par l’Ademe, et le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE). Depuis 2011, LumiWatt, une centrale solaire expérimentale, est venue compléter l’ensemble. Des tests sont ainsi effectués sur différentes technologies pour comparer les performances. Objectif: favoriser le développement du photovoltaïque dans les zones les moins ensoleillées et dépasser le modèle économique actuel. Lors du lancement du projet, soutenu dès la phase d’étude par EDF, le préfet de l’époque, alors en charge du plan de relance, eut ces mots: «un des seuls projets de la région où il n’est pas question de construire un rond-point…»

 

Un Far West français

 

A LumiWatt répond le chantier Réhafutur. Un programme en trois phases: réhabilitation d’une maison d’ingénieur de 1920 avec des éco-matériaux pour tendre vers le passif; rénovation en BBC de six corons (à Loos-en-Gohelle, Lens et Liévin); et développement à l’échelle d’un quartier d’une réflexion sur la production d’énergies renouvelables locales. Un laboratoire de l’éco-construction où artisans et chercheurs travaillent de concert à la définition d’un étalon de mesure de la rénovation énergétique. A quelques encablures, les six maisons de Villavenir, un projet pilote porté par la FFB, font depuis quelques années déjà le bonheur de leurs habitants. Six maisons comme autant de concepts, qui concentrent une vingtaine d’innovations.

C’est que Loos-en-Gohelle n’a pas attendu que souffle le vent de l’éco-construction pour en faire une règle. La raison est simple: ici, les gens ne sont pas assez riches pour s’offrir de la mauvaise qualité ! Aussi la facture énergétique de certains foyers ne dépasse-t-elle pas 200 euros par an. Dans les rues de Loos-en-Gohelle, les maisons sont plus variées, les façades plus soignées, les espaces verts plus nombreux, les ralentisseurs moins rudes. Cela ne fait pas pour autant de Loos un village d’irréductibles écolos. Un tel changement de paradigme ne pouvait, en effet, s’opérer que pleinement partagé par une population, qui de par son histoire n’aurait toléré aucune transition imposée par l’extérieur. «Chez nous, chaque décision répond à un besoin identifié par les habitants eux-mêmes», pose comme préalable à sa politique Jean-François Caron. Car le principal pilier de la transition écologique de Loos-en-Gohelle n’est pas la révolution technologique mais bien la participation de chacun. A ne pas confondre avec la trop politiquement correcte démocratie participative.

«La transition j’en parle depuis trente ans. A Loos-en-Gohelle, ils la font depuis trente ans», a dit un jour Jeremy Rifkin. Voilà pourquoi, nonobstant le climat ambiant, la COP 21 aurait dû s’aventurer hors de son bunker du Bourget pour aller découvrir ce Far West français. On ne blâmera pas les élus régionaux d’avoir voulu jouer la sécurité. Il n’empêche, le 14 décembre, ils risquent de se réveiller avec une sacrée gueule de bois, et pas parce que la COP 21 aura vécu.

 

 

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