Energie

Pour flécher l’épargne vers la transition énergétique, il faut convaincre le mammouth finance

Mots clés : Retraite

Dans sa dernière note « L’épargne au service de la transition énergétique », La Fabrique Ecologique propose d’orienter massivement l’épargne vers la transition énergétique. Une évolution pour l’inébranlable monde de la finance. Le think tank formule des propositions concrètes qui vont d’un label spécifique pour les produits financiers à des dispositions pour mobiliser les investisseurs institutionnels, fonds de retraite et compagnies d’assurance.

A quelques jours du Climate Finance Day, conférence internationale Finance et climat organisée le 22 mai à Paris au siège de l’Unesco à l’initiative de la Caisse des Dépôts et de la Banque européenne d’investissement (BEI) et à quelques mois de la COP 21, la note présentée le 13 mai par La Fabrique Ecologique, fondation pluraliste de l’écologie, arrive à point nommé dans un actualité riche. Certes, le sujet du financement de la transition énergétique n’est pas nouveau, mais pas encore réglé compte tenu des enjeux : les besoins en investissements sont considérables, de l’ordre de 60 à 70 milliards d’euros par an, soit environ 3% du PIB national (350 à 400 milliards d’euros par an sur 10 ans en Europe). Le Conseil national du débat sur la transition énergétique a estimé sur la période 2010-2050 pour la seule rénovation thermique des bâtiments, des investissements de l’ordre de 32 milliards d’euros par an dont 10 milliards par an pour le tertiaire et 22 milliards pour le logement privé.

Sans toutefois réduire la transition énergétique à une logique purement financière puisqu’elle comporte aussi une dimension politique et sociétale, force est de constater que pour l’isolation des logements, pour les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique, l’investissement et son financement sont des leviers importants qui font partie des facteurs de réussite. « Les pouvoirs publics ne sont pas en mesure d’assumer seuls et directement la charge de ces investissements, souligne Philippe Zaouati (1), président du groupe de travail qui a planché de nombreux mois sur le sujet. Or, si les acteurs privés du secteur financier ont pris des initiatives et des engagements, ceux-ci ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Pourtant, la finance n’est pas un outil neutre et les acteurs financiers, faisant partie de l’économie, ont un rôle spécifique à jouer ».

 

Absence de financement, mais épargne élevée


La note de La Fabrique Ecologique relève ainsi le paradoxe entre l’absence de financement, perçue comme le noeud du problème, notamment par les décideurs publics et l’abondance actuelle de l’épargne et des liquidités. Le taux d’épargne des Français et des Européens est très élevé, à un niveau comparable à celui d’avant la crise financière de 2007/2008. Les réserves des investisseurs institutionnels, c’est-à-dire l’épargne accumulée au sein des fonds de pension ou des compagnies d’assurance-vie, s’élève à plus de 8 000 milliards d’euros, soit près de quatre fois le PIB de la France.

Pour le think tank, flécher l’épargne vers la transition énergétique est une évidence. Pas question pour autant de trouver des moyens de financement supplémentaires, la solution est plutôt de ré-allouer ces investissements, autrement dit de financer moins certaines activités intensives en carbone au profit des investissements nécessaires à la transition. Selon le rapport de la Green Growth Action Alliance publié à l’occasion du Forum économique Mondial de Davos de 2014, 90% des investissements devraient être réorientés vers des alternatives écologiques et 10% devraient être additionnels. « C’est ce déclenchement qui ne se fait pas », regrette Philippe Zaouti. Encore faut-il lever les freins. Et les arguments des professionnels de la finance ne manquent pas pour se dédouaner de la problématique de la transition énergétique. Certains prétendent ainsi que les outils financiers sont disponibles et que le problème est uniquement de rendre les projets rentables ou encore que donner un prix au carbone (objectif largement partagé) devrait régler les problèmes de financement. Pour autant, La Fabrique Ecologique estime que ces arguments ne doivent pas empêcher de réfléchir à des actions au niveau des produits financiers eux-mêmes, des circuits de collecte de l’épargne ou de son allocation.

 

Levier peu utilisé par les pouvoirs publics


Il relève également une certaine crainte des pouvoirs publics d’utiliser la finance, considérée par beaucoup, y compris par l’opinion publique, comme responsable de tous les maux et notamment de la crise. Un autre paradoxe, alors que le gouvernement a pris plusieurs initiatives mettant en avant les financements innovants de la transition énergétique : un volet financement dans la feuille de route pour la transition énergétique à l’issue de la Conférence environnementale de 2012, publication d’un livre blanc sur le financement de la transition énergétique où était rappelé la nécessité de compléter les outils existants par d’autres instruments ciblés pour mobiliser des financements publics et privés vers la transition énergétique ou encore l’organisation en juillet 2014 de la conférence bancaire et financière sur la transition énergétique avec l’objectif pour partie de réfléchir à la mise en place de mécanismes financiers capables d’accélérer la transition écologique.

« Or, reconnaît Philippe Zaouati, en dépit d’une attention permanente portée au rôle des acteurs financiers, les avancées concrètes sont limitées et la capacité des pouvoirs politiques à actionner ce levier demeure extrêmement faible, comme s’il existait une certaine réticence à utiliser l’outil finance »

 

Labellisations des produits financiers

 

Alors que la mise en mouvement des acteurs financiers reste lente et qu’il y a urgence à agir face aux investissements importants pour les quarante prochaines années, la Fabrique Ecologique avance plusieurs solutions. La première est la création d’une labellisation des produits financiers favorisant la transition énergétique. « La mise en place de labels clairs, reconnus par le grand public comme par les professionnels, accélèrerait le fléchage de l’épargne vers le financement de la transition énergétique et abaisserait son coût, donc le seuil de rentabilité des projets », estime le think tank. Cela s’inscrit d’ailleurs dans une demande croissante des épargnants d’une plus grande transparence et d’une meilleure traçabilité de leurs placements. Ce label « transition énergétique », différent des labels « investissement socialement responsable – ISR » (comme celui décerné par Novethic depuis 7 ans) qui ont pour vocation de « valoriser la RSE » des entreprises et non d’agir directement sur la transition énergétique, exigerait des objectifs, une liste des activités et des projets à financer, des méthodes reconnues pour vérifier l’adéquation des projets financés à ces objectifs, ainsi qu’un reporting transparent des impacts. Il pourrait s’appliquer à l’ensemble des instruments financiers existants (actions cotées et non cotées, obligations, fonds d’investissement dans des projets d’infrastructures, notamment dans les énergies renouvelables …).

En parallèle, La Fabrique Ecologique préconise la mise en place d’un label « obligations vertes ». Ce marché d’obligations émises par des banques de développement, des collectivités territoriales ou des entreprises, qui précisent les projets « verts » sur lesquels vont être orientés les fonds récoltés est en pleine évolution.

Autre possibilité : la titrisation de créances vertes. Le projet de SFTE en est un exemple intéressant. Il s’agit d’un dispositif innovant, qui « vise la mise en place d’un plan massif dans la rénovation énergétique des bâtiments publics par la création d’un outil adapté conjuguant efficacité industrielle et financement ». Concrètement, le projet consiste à mobiliser la garantie publique pour accompagner massivement le crédit vers la transition énergétique en créant la Société de Financement de la Transition Energétique (SFTE). D’autres actifs pourraient utilement bénéficier de ce type d’innovation, que ce soit le financement de la rénovation des logements privés, l’achat de voitures électriques…

Pour Philippe Zaouati, « le label « transition énergétique » n’est qu’un outil permettant de créer des mécanismes vertueux, des incitations et des évolutions de comportements. Si nous avons mis l’accent sur ce sujet, c’est qu’il constitue selon nous un élément central de ce qui pourrait être une politique globale de réorientation de l’épargne. Cela implique évidemment de prendre des mesures réglementaires, fiscales, ou simplement incitatives, sur l’ensemble de la chaine de valeur de l’investissement ».

 

Inciter l’ensemble de la chaîne de valeur de l’épargne

 

Peu présents dans la transition énergétique et néanmoins les mieux placés pour la financer, les investisseurs institutionnels (compagnies d’assurance-vie, fonds de retraite) doivent être incités à investir dans cette voie. Pour cela, La Fabrique Ecologique recommande une transparence de l’intégration des critères environnementaux et sociaux dans leurs décisions d’investissement et des actions d’incitation pour qu’ils utilisent majoritairement les futurs produits financiers labellisés. Deux amendements, en discussion à l’heure actuelle, vont dans ce sens. Un amendement à la Loi Macron, voté en première lecture par l’Assemblée nationale, mais rejeté par le Sénat prévoit que les investisseurs institutionnels devront communiquer la façon dont ils prennent en compte les critères ESG (impacts Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) dans leur politique d’investissement. Un autre amendement dans la loi sur la transition Energétique leur demande de mesurer l’empreinte carbone de leurs portefeuilles. Cette mobilisation des investisseurs institutionnels passe aussi par une exemplarité publique, avec une utilisation systématique de ces labels dans la gestion de tous les investissements à long terme de l’Etat, des fonds de pension publics, de la Caisse de Dépôts et de l’agence des participations publiques.

 

Instaurer une fiscalité avantageuse pour l’épargne verte

 

Le think tank milite pour l’instauration d’une fiscalité favorable à l’épargne verte des particuliers qui n’implique pas une augmentation de la dépense publique, mais se traduirait par un conditionnement des avantages fiscaux existants (assurance-vie, PEA) à une orientation significative de l’épargne vers la transition énergétique (via les produits labellisés).

« Ces propositions, basées sur la labellisation et l’incitation, auront  à l’évidence un impact direct sur le nombre de projets financés et suciteront suscitant une adhésion comportementale en s’adressant aux épargnants, c’est-à-dire à l’opinion publique, en particulier lorsque ceux-ci se préoccupent du long terme, de préparer leurs retraites, de se protéger des aléas de la vie, de préparer des projets immobiliers ou de l’éducation de leurs enfants », estime Philippe Zaouati.

En attendant et comme à son habitude, La Fabrique Ecologique organisera un débat collaboratif autour de sa note le 19 mai à Paris ; note qui sera par ailleurs soumise à la lecture du président de la République et des ministres concernés.

(1) Philippe Zaouati, directeur général de Mirova, filiale dédiée à l’investissement responsable de Natixis Asset Management

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