Profession

Portraits d’architectes d’aujourd’hui (5/7) : Claude Denu et Christian Paradon à Strasbourg, et Véronique Flurer et Guillaume Bouteille à Dijon

Deux binômes aussi complémentaires que possible, deux agences de génération et de culture différentes, deux équipes reconnues pour la qualité et la variété de leur production. Dans le grand Est, la cinquième étape de notre tour de France de l’architecture au quotidien, fait la part belle aux tandems qui marchent.

 

Denu & Paradon, la stratégie des petits pas

Christian Paradon et Claude Denu illustrent la complémentarité classique du créateur et du gestionnaire, au sein d’un binôme d’architectes qui dure. Sauf que le physique trompe : loin du cliché de l’artiste vêtu de noir, Christian Paradon arbore plutôt la tenue sage d’un technocrate sans histoire, alors que dans son corps massif capable de se déployer en rocks endiablés, ses tenues décontractées, sa chevelure ondulée et ses yeux ronds et gourmands, Claude Denu évoque plus l’image du créateur que la maîtrise des budgets et des recrutements. Leur synergie en trompe-l’œil fonctionne depuis 31 ans. Après Strasbourg, l’Alsace et les régions du grand Est, elle se déploie de plus en plus loin, grâce à une équipe de 33 salariés : l’agence appartient désormais « à la seconde strate des entreprises françaises d’architecture, derrière les leaders du secteur », selon les termes de Claude Denu.

Un salon en plein air

Depuis son déménagement en 2006, l’atelier respire la sérénité et la prospérité conquises à petit pas : dès que le temps le permet, la cour arborée sert de salle de réunion, entre la maison de maître et sa dépendance, au centre de la Robertsau, le quartier en vogue au sein de la bourgeoisie strasbourgeoise. Le vendredi soir à l’occasion d’une fin de stage, il suffit de réunir trois tables de jardin pour transformer le lieu en salle de réception en plein air… Un usage d’autant plus pratique que la cuisine, aménagée dans la dépendance, ouvre sur la cour.  Cette dernière donne son unité à un ensemble hétérogène, composé du labyrinthe de bureaux de l’ancienne maison, des Openspace des deux niveaux de la dépendance et du garage qui sert d’atelier d’artiste peintre à Brigitte Paradon, l’épouse de Christian. La diversité de l’atelier reflète sa production, qui couvre la maison individuelle comme le projet urbain, en passant par les salles de musiques actuelles ou de sport… Seuls les usines et les hôpitaux restent encore absents du catalogue. « A défaut de salaires attractifs, nous offrons une ambiance et une passion qui motivent les jeunes architectes », se réjouit Claude Denu.

Des années de vaches maigres

Réunis en 1980 grâce au Programme pour une architecture nouvelle (ancêtre des concours Europan) qui a contribué au financement de la création de leur agence, les deux jeunes sexagénaires n’oublient pas leurs années de vaches maigres : l’appréhension des visites d’huissiers, quand ils ont frôlé la faillite personnelle, dans les années 80 ; les voitures d’occasion dont ils ont dû se contenter jusqu’à 45 ans passés…

Remarqués en 1991 par l’institut français d’architecture à l’occasion de son « portrait d’une génération », ils réussissent, dans les 20 années qui suivent, à exporter le savoir-faire acquis à Strasbourg : un dépôt sur la seconde ligne de tram les positionne comme spécialistes nationaux de ce type d’ouvrages. Emblème de l’insertion urbaine et de l’ouverture vers le public d’une institution jusqu’alors réservée aux chercheurs, les archives de la communauté urbaine de Strasbourg ouvrent les portes de celles de Metz, du département de la Meuse, des réserves du musée des Beaux-Arts de Dijon ou des collections archéologiques lorraines. Après le hall du Rhénus adapté au basket comme aux concerts de rock à Strasbourg, viennent la salle polyvalente de Montbéliard et la salle de musique actuelle de Besançon.

Confraternité

L’amour du métier, ils l’expriment aussi à travers des engagements collectifs : militant syndical, Claude Denu siège au conseil régional de l’ordre des architectes, et l’agence s’est plusieurs fois impliquée dans les visites des « Journées de l’architecture », qui se déroulent chaque mois d’octobre dans la vallée du Rhin, ou dans celles de l’association Architecture et Maîtres d’ouvrage. Avec une poignée de confrères de la même génération, l’inclinaison confraternelle prend la couleur locale de « Stammtisch » : des repas réguliers pour refaire le monde, entre deux charrettes au fond d’une Winstub de Strasbourg.

 

Véronique Flurer et Guillaume Bouteille, la dualité comme marque de fabrique

Propulsés sur le devant de la scène en remportant en 2009, le concours du premier écoquartier de Dijon, Heudelet 26, Véronique Flurer et Guillaume Bouteille n’aiment déjà plus trop qu’on les qualifie de jeunes architectes. «Nous allons sur nos quarante ans», s’excusent les fondateurs, il y a quatre ans, de Studiomustard, un nom prédestiné dans la capitale bourguignonne dont la moutarde est la spécialité.

Le couple, aux affaires comme à la ville, se pique de capitaliser leurs expériences professionnelles acquises pendant une dizaine d’années, au sein des équipes de quelques célébrités de l’architecture. De Renzo Piano, Devin&Rannou et Nicolas Michelin, c’est ce dernier qui reste la référence de Véronique après une collaboration sur la Zac de l’Amphithéâtre à Metz, autour du centre Georges Pompidou. Guillaume retient quant à lui les quatre années en tant que commissaire d’exposition au pavillon de l’Arsenal à Paris et ses projets menés avec Finn Geipel, Bernard Tschumi, ou encore le japonais Toyo Ito. Cette première page de leur vie professionnelle découle de deux formations différentes : elle, diplômée de l’école d’architecture de Versailles, lui, de l’école de Paris La Villette, puis de la Scuoli Di  Urbanistica à Rome.

Quand l’envie arrive de travailler ensemble et de quitter Paris, le duo n’estompe pas cette dualité. Au contraire, ils en font la marque de fabrique de leur agence. «En fait, nous n’avons pas le même cerveau», résume Guillaume Bouteille. Lui, imaginatif, s’excite sur des concepts. Elle, plus méthodique, s’accommode des contraintes du projet. Cependant, les deux personnalités convergent vers une même envie d’architectures «simples, durables et low-tech». Pour eux, une bonne analyse des besoins d’usages et des potentiels d’un site importent plus que le geste architectural.

Fort d’une mission de maîtrise d’œuvre urbaine complète, de la conception à l’assistance à la maitrise d’ouvrage pour l’analyse des candidatures promoteurs et architectes et le suivi des permis de construire, le tandem compte en faire la démonstration avec le quartier Heudelet 26 (280 logements). «Nous faisons peu de compromis», insistent-ils, dans l’espoir de faire de la dernière friche militaire des quartiers nord de Dijon «un lieu convivial, ouvert sur la ville et favorisant la mixité et la biodiversité». Et la forte envie que sa réussite fasse tache d’huile.

Avec le renfort de deux collaborateurs nouvellement embauchés, l’agence planche aujourd’hui sur un nouvel écoquartier en Bourgogne dont ils ne peuvent pour l’instant révéler le maître d’ouvrage, et sur une extension de bourg à Aillant-sur-Tholon dans l’Yonne. L’aménagement urbain ne leur enlève pas le goût de travailler pour des particuliers, en aménagement intérieur ou pour une extension. Le prochain objectif qu’ils s’assignent ? Faire un équipement public. Les architectes ont également envie d’aller voir ailleurs qu’en Bourgogne, pour «se confronter à d’autres manières de faire».

 

Demain, sur le Moniteur.fr : Clément Gillet, à Chartres de Bretagne, et Xavier Ménard à Chateaubriant

 

Déjà publié :

Antoine Béal et Benjamin Fréchet, à Lille

Michel Douat et William Vassal, à Lyon

Eric Wirth, à Bordeaux et Marie-José Gautrand, à Figeac

Gaëtan Le Penhuel, à Paris, et Swan, à Paris


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