Culture

Point de vue – Urbanisme et végétation sous perfusion…

(Ré)introduire la nature en ville procède de louables intentions, mais conduit à s’interroger sur la pertinence d’une telle démarche, ses présupposés et ses conséquences…

Diverses publications et expositions récentes conduisent à s’interroger sur l’intérêt réel des bâtiments couverts de verdure «hors-sol» et de serres en culture hydroponique en milieu urbain. Plus généralement, le discours ambiant sur l’idée de «nature en ville» fait l’impasse sur les logiques, bonnes et/ou mauvaises, qui ont conduit jusqu’à récemment à la rejeter hors de la ville, territoire «naturel» actuel de la majeure partie de l’Humanité. Les arguments concernant les premiers sont, entre autres, la biodiversité et la limitation des ilots de chaleur. Au mieux fait-on fait des isolats artificiels, à l’exemple des zoos, des aquariums ou des plantes de nos séjours! Rien de très performant sur le plan écologique malgré l’intérêt pédagogique, ludique, décoratif, voire «cache-misère» d’une architecture en mal d’inspiration, mais surtout argument de bonne conscience écologique.

 

Friches jardinières

 

En cette période de pénurie budgétaire généralisée qui touche en premier lieu la maintenance des bâtiments et des jardins, qu’adviendra-t-il de l’entretien méticuleux et constant nécessaire à ce type de situations rendant la survie des plantes d’autant plus fragile à la moindre panne? Faut-il s’attendre à voir apparaître des friches jardinières de malheureux pots vides d’ici peu? Quant à la réduction de l’effet de chaleur par les plantes, il n’est effectif que si le substrat dispose d’une forte rétention d’eau et que les plantes utilisées ont une grande capacité d’évapotranspiration. Bref, si on arrose beaucoup! Les sedums, frugaux en la matière – et les moins onéreux à mettre en œuvre – ne présentent donc pas beaucoup d’intérêt de ce point de vue.

 

Aberration économique

 

En ce qui concerne les cultures maraîchères en milieu urbain dense, comment comprendre la pertinence de cette réponse en plein essor de l’écologie alimentaire, du slow food, de la crise du modèle agricole sur-productiviste et des friches qui vont de pair? Les ouvrages scientifiques de nos amis Belges et Allemands se montrent très circonspects sur les risques de pollution de ces cultures maraîchères – plus récréatives que productives – dans les grandes agglomérations. Construire en ville des serres horticoles est, par ailleurs, une aberration économique au vu du coût du foncier et de l’obligation de robustesse du verre qui multiplie par plus de 12 le coût d’une serre horticole habituelle! En pleine crise du logement cela apparaît scandaleux. Enfin, nous connaissons tous le peu d’intérêt gustatif des tomates ou des fraises issues de cultures hydroponiques hors-saison! Face à ces considérations, l’argument du «circuit court» semble quelque peu ténu. Quant à celui de l’expérimentation pour nourrir la planète ou les zones arides, il apparaît bien moins porteur sur le plan scientifique que l’expérience «Biosphère 2» conduite il y a plus d’une vingtaine d’années.

 

Précieuse ridicule

 

La ville qui prétend se substituer à la campagne avec une absence totale d’intelligence et un profond mépris pour le monde agricole et ses difficultés nous révolte. Avons-nous envie de manger des tomates urbaines sous perfusion, même «Bio» alors qu’il se trouve tant de friches agricoles aux portes de la ville et d’agriculteurs en difficulté? J’ai, pour ma part, envie de pouvoir me promener dans une campagne cultivée, belle à regarder, à photographier, à dessiner et à goûter, plutôt que de transposer en ville le modèle sur-productiviste qui a montré ses limites. De même que m’exaspèrent les abus de langage récurrents dans le monde de l’urbanisme, se délectant d’agriculture urbaine, vocable de «Précieuse ridicule» empreint de rédemption sociale et écologique, sans en connaître le B-A BA agronomique. Je suis d’ailleurs frappée par le nombre de potagers urbains à l’ombre des arbres, dont celui éphémère de la place de la République au pied d’un platane, alors même que l’écrasante majorité des légumes et des fruits ne supporte ni ombre ni concurrence pour dignement égayer les papilles.

 

Passe-temps

 

L’histoire des jardins potagers est très instructive. On y apprend qu’en période de crise économique, de guerre, de révolte sociale, on promeut les potagers, ressource d’autosuffisance alimentaire mais aussi passe-temps dérivatif aux risques de conflits sociaux. Tandis qu’en pleine croissance économique, on cache, voire on interdit dans les règlements de lotissement cet espace qui rappelle les périodes de disette et le bricolage du dimanche. J’avoue que le plaisir de remuer la terre, d’arracher certaines plantes et de voir en pousser d’autres est un défouloir jouissif! Mais de là à prétendre que c’est de l’agriculture, c’est franchement fallacieux. Pour m’y être essayée dans une campagne maraîchère par excellence, cultiver un potager mais surtout goûter les fruits de son labeur demande un effort digne d’un plein temps d’avant les 35 heures! Bref, je pense que la mode potagère va vite s’essouffler, même si la comptine «Savez-vous planter des choux à la mode de chez nous?» a déjà traversé près de sept siècles!

Vous souhaitez réagir

Pour commenter l'article, vous devez être identifié ou vous inscrire
S'identifier

Pour accéder aux contenus et services en accès libre, identifiez-vous

Mot de passe oublié
S'inscrire

Vous souhaitez vous inscrire aux services proposés en accès libre.

Newsletter quotidienne et thématiques, alertes e-mail, commentaires sur les articles...

S'inscrire
  • - Le
    Je vous conseille la lecture de cet article sur l’agriculture urbaine à Genève et son rapport à l’agriculture périurbaine… http://www.set-revue.fr/sites/default/files/articles/pdf/set-revue-foncier-gestion-ferme-urbaine-geneve.pdf Je pense que l’article de Laure Planchais n’est pas inintéressant car il montre bien le désarrois du paysagiste concepteur, habitué à être référent sur le végétal en milieu urbain.. et qui avec l’essor de l’agriculture (intra) urbaine se sent légèrement dépassé, voir hors-jeux. Mais je suis persuadé que les paysagistes (concepteurs comme entrepreneurs) n’ont pas dit leurs derniers mots! Et puis on ne parle plus dorénavant « d’agriculture urbaine » mais des agricultureS urbaineS tant les formes et les acteurs qui composent ce mouvements sont multiples.; donc difficile et faux de généraliser comme dans cet article du Moniteur… A suivre…
    Signaler un abus
  • - Le

    Intérêt social du maraîchage urbain

    L’intérêt premier du maraîchage urbain est effectivement social (jardins familiaux, jardins partagés, Incroyables comestibles…) et non productiviste. L’idée n’est pas une illusoire autonomie alimentaire totale, mais une autonomie partielle sur certains aliments ciblés est tout à fait possible sans être esclave de son jardin potager, à condition de bien les choisir et de rester réaliste dans ses ambitions. On est alors dans le qualitatif (au niveau du produit et de notre qualité de vie, car le jardinage ça peut quand même vite être du bonheur), pas dans le quanti. C’est déjà beaucoup ! :-)
    Signaler un abus
  • - Le

    Enfin

    Enfin un article raisonnable sur le sujet …..
    Signaler un abus
  • - Le

    "Agriculture…"

    Que dire de plus ? La démonstration est éclatante – et dans des propos cependant bien modérés – de l’inanité du concept alibi, partout claironné, d’ « agriculture en ville ». C. Guillouët
    Signaler un abus
  • Voir tous les commentaires (4)
    Commenter cet article
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X