Profession

Point de vue – Un architecte en colère

Mots clés : Architecte

Après trente ans de pratique professionnelle, Philippe Gallois, architecte, s’émeut du sort réservé aux « jeunes archis » qui s’installent aujourd’hui…

L’architecture et le marché de la construction se portent-t-ils si bien en France que personne ne s’étonne, puis s’agace voire se désespère des aberrations qui régissent la mise en œuvre des projets d’architecture dans notre beau pays? L’environnement dans lequel les jeunes archis doivent construire leur vie professionnelle est à ce point révoltant que l’excellence française, si souvent vantée par le passé, risque fort d’être bientôt une morne plaine regardée de très loin par des professionnels qui auront compris qu’il était indispensable pour eux de se trouver un nouvel horizon plus favorable à leur passion et à leur énergie. L’inexorable dégradation du statut de « jeune archi » a été l’un des chevaux de bataille de ma vie syndicale. J’aurais sans doute pu écrire la même tribune lorsque j’ai, avec enthousiasme, décidé de me lancer dans l’aventure d’une création d’agence … il y a 30 ans maintenant.

 

Passion partagée

 

Trente années consacrées à tenter de lutter contre ces incroyables freins à l’exercice de la profession d’architecte, au sein de toutes les organisations censées être écoutées ne serait-ce que parce que certaines d’entre elles sont placées sous la tutelle d’un ministre! Pour être mieux entendues ou mieux muselées ? Alors même que la passion partagée par une équipe de 150 architectes et ingénieurs et la chance d’être moi-même un bon commercial, ont permis à notre agence de figurer aujourd’hui dans le peloton de tête des agences françaises. Cependant, il m’est de plus en plus intolérable de voir l’horizon de mes jeunes confrères s’obscurcir chaque jour davantage. Comment espérer se faire un nom lorsque l’accessibilité des projets les plus « visibles » en marchés publics est directement liée au nombre de collaborateurs et au CA de l’agence? Comment garder la fibre lorsque certains concours reçoivent 200 dossiers, 400 pour certains? Comment faire valoir sa créativité lorsque la commande publique est éblouie par celle de ceux qui n’ont plus rien à prouver? Comment produire des références lorsqu’on vous refuse la possibilité de vous en faire?

 

Kafka pas mort

 

Comment accepter que de méga-agences n’aient atteint leur taille qu’en étant une filiale d’un donneur d’ordre majeur, faisant par exemple qu’aucune gare, aucun aéroport en France ne puisse leur échapper? Comment opter pour une spécialité qui pourrait s’avérer porteuse lorsque des pans entiers restent une chasse gardée de ceux qui ont réussi à faire croire que pour réaliser des hôpitaux, des lycées, des piscines, des stades, des entrepôts, il faut être un … spécialiste de la salle blanche, de la salle des profs, du vestiaire, du gazon, du bardage! Toute l’originalité et la richesse des études d’architecte vis-à-vis de celles des ingénieurs n’est-elle pas de nous préparer à offrir cette vision globale, transversale, synthétique, clef de la créativité architecturale? Passons! Notre jeune archi a réussi à gagner un concours dont il ne saura pas trop quelle part de chance est venue soutenir son talent!  Remotivé par cette reconnaissance, c’est armé d’un courage sans nom qu’il doit désormais inscrire son projet dans la kafkaïenne liste des freins administratifs qui s’acharnent à réduire la productivité de l’architecture française. Il a certes acquis une belle habitude puisque malgré les ambitions simplificatrices de nos gouvernants, il a déjà rempli cinquante fois le même dossier de remise d’appel d’offre qui exige toujours les mêmes pièces en originaux. Alors même qu’une petite mise à jour annuelle permettrait de consacrer son temps à créer plutôt qu’à parapher!

 

Penser le monde

 

La route est encore longue avant le démarrage de son chantier. Comment comprendre que les délais d’obtention du permis pourront être jusqu’à trois fois plus longs que dans les autres pays européens ? Comment admettre d’avoir à relancer des enquêtes publiques, déjà menées pour l’obtention de la ZAC ou lors du dossier ICPE, voire tout simplement dans le cadre de la procédure du PLU? Comment préparer son dossier pour que l’avis des pompiers ne soit pas diamétralement opposé à celui rendu par leurs collègues du département voisin sur un projet identique? La liste des questions qui resteront sans réponse est à la mesure de cette arlésienne de la simplification que l’on nous promet depuis des lustres. L’acte de construire n’est plus, depuis bien longtemps, le seul fruit d’une exigence de réflexion, de créativité, de qualité technique, de vison humaniste mais l’aboutissement d’un parcours du combattant qui exclut les jeunes et décourage leurs pairs. Je ne sais combien de temps cette hérésie peut subsister. Cette tribune entend cependant se tourner vers l’avenir pour que tous mes jeunes confrères ne mettent pas trente ans années à lever tous les obstacles pour enfin vivre leur passion et leur exigence au service de l’architecture. Par cette tribune, j’espère participer au combat que tous les futurs architectes doivent mener pour faire comprendre aux élus qu’il est grand temps d’assumer leur responsabilité : préparer l’avenir des villes et des infrastructures en facilitant l’avènement de ceux qui auront à penser le monde où ils veulent vivre, au lieu de faire perdurer des archaïsmes administratifs et des corporatismes hors d’âge!

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  • - Le
    Superbe analyse sur les jeunes et leurs difficultés pour l’accès a la commande publique. Mais n’y a t-il que la commande publique? n’y a -t-il que la commande privée de promoteurs? L’impression qu’avec un revenu globalement aussi terne par architecte au niveau national, beaucoup font du petit projet de particulier et dans quelle tribune en parle-t-on? Et le parcours y est aussi laborieux pour y arriver. Peut être est-ce le seul secteur qui parait le plus accessible mais le moins honorable semble-t-il pour la profession car personne n’en parle! Et pourtant là aussi les architectes ont besoin d’être épaulés. C’est l’endroit ou la revalorisation de la profession de l’architecte doit passer pour sensibiliser le grand public à l’architecture. Et tout le monde évite le sujet!
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  • - Le

    Merci !

    Merci Philippe Gallois, de vous intéresser à la situation des jeunes architectes, vous qui semblez être dans une situation plutôt à l’abri de tout cela. J’avais il y a quelques mois, tiré la sonnette d’alarme, aussi bien sur les délais d’instruction de permis que sur d’autres questions, comme la course à la baisse des honoraires ou les seuils. http://martinlucasblog.blogspot.fr/2014/08/des-galets-dans-les-rouages.html Mais je découvre progressivement que c’est toute la construction, architectes compris, qui aurait besoin d’être réformée. Le secteur du BTP soufre d’un déficit patent de vocations et de formation, ce qui rejaillit sur la fiabilité des entreprises. L’esprit de « rigueur » (budgets systématiquement sous-évalués) et l’obsession de l’image gangrènent la maîtrise d’ouvrage publique. On pourrait continuer la liste indéfiniment. Maintenant, que faisons-nous ? Où sont nos appuis au parlement, au CESE, au gouvernement ? C’est là qu’il faut peser.
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  • - Le

    Passion partagée

    Pour les jeunes architectes : « marchés publics… », « concours… », « donneurs d’ordre majeur … » (quelle horreur, ce mot « donneurs d’ordre » pour appeler nos clients ! notion qui renonce à notre indépendance), « dossier d’appel d’offres… », etc. Tu entends par ta tribune, Philippe, te tourner vers l’avenir, pour aider les jeunes confrères à lever les obstacles. Mais, dans ce cas, pourquoi les cantonner dans la niche que représentent les marchés publics, de toute façon trop peu nombreux pour faire vivre tous les architectes, alors que le plus grand marché du Bâtiment – et de loin – est à leur portée ? Je parle bien sûr de celui des Particuliers, non-professionnels de la construction. Cet entêtement, voire cette obstination, à ne regarder avec des œillères que dans une seule direction déjà totalement encombrée, me surprend toujours. Enfin, tu espères « participer au combat ». Après tant d’années de syndicalisme, ça mérite que nous nous remettions tous en question, il me semble, non ?
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