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Point de vue – Pour la préservation du patrimoine architectural récent

Mots clés :

Architecte

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Conservation du patrimoine

L’architecte Odile Decq, dont un bâtiment inauguré en 1990 près de Rennes est menacé de démolition, prend position pour la sauvegarde des œuvres d’architectes de la fin du XXe siècle et en appelle aux plus hautes autorités du pays.

Le 2 juillet, la Banque populaire de l’Ouest (BPO) a déposé une demande de permis de démolir à l’encontre de son centre administratif de Montgermont, près de Rennes (Ille-et-Vilaine), construit en 1990 par Benoit Cornette et moi-même. Mon intention ici n’est nullement d’évoquer les qualités ou les innovations qui ont fait de ce projet, plus que de simples locaux d’une banque régionale, une contribution originale à l’architecture tertiaire de son époque. Ce n’est pas moi qui l’affirme, je ne cherche en aucun cas à défendre ce bâtiment au seul titre que je l’aurais conçu. Des prix l’ont reconnu, des publications l’ont démontré, et surtout, de nombreuses personnes de tous horizons : architectes célèbres ou non, acteurs de la politique culturelle, artistes, étudiants et même anciens employés ayant travaillé dans le bâtiment ou à sa réalisation. Tous se sont émus de sa possible démolition et ont témoigné leur attachement à cet ouvrage à travers une pétition internationale initiée le 7 juillet, et qui, en trois semaines rassemblait plus de 1000 signataires issus 49 pays différents. Voilà ce qui m’a incitée à prendre position pour sa sauvegarde et plus généralement pour la protection du patrimoine architectural de la fin du XXe siècle.

 

Mobilisation devant les menaces de destructions

 

En effet, le cas de figure de la BPO n’est malheureusement pas isolé. Autant d’émotion et de mobilisation se sont manifestées ces dix dernières années devant les sérieuses menaces pesant sur les œuvres d’architectes du XXe siècle tels que Claude Parent, Paul Chemetov, Bernard Tschumi, Claude Vasconi… Malgré de nombreux soutiens, ces bâtiments en bon état ou pouvant être réhabilités, sont à ce jour, au pire, détruits, au mieux, dans l’incertitude quant à leur devenir. Preuve édifiante – jusqu’à présent – d’une sorte d’impuissance politique lorsqu’il s’agit de la préservation du patrimoine architectural de la seconde moitié du XXe siècle.

Bien sûr, les villes balanceront toujours entre démolition et construction. Bien sûr, les normes et usages évoluent, aujourd’hui plus que jamais, à une vitesse vertigineuse, que ce soit en terme de confort, de fonctionnalité, de performance environnementale et même d’esthétique. Bien sûr, pour citer Le Corbusier « en aucun cas le culte du pittoresque et de l’histoire ne doit primer sur la salubrité du logis ». Nous, architectes, confrontés chaque jour à ces enjeux, avons mieux que quiconque conscience de la fragile pérennité des constructions.

 

Revalorisation des bâtiments à l’abandon

 

Dans ces circonstances, pour de trop nombreux acteurs financiers, la logique de la table rase apparaît souvent comme une solution facile. Ceci est irresponsable face à la nécessité absolue d’une démarche de développement durable à l’échelle mondiale. Ce qui est valable pour les ressources de la planète l’est tout autant pour l’architecture. Il est vital de comprendre aujourd’hui que la rénovation et la reconversion sont des enjeux majeurs de l’architecture et de l’urbanisme contemporains. La revalorisation de bâtiments à l’abandon ou inutilisés ainsi que leur transformation et/ou réhabilitation est un atout essentiel pour l’aménagement et le développement de tout notre territoire.

Les exemples de reconversion et de rénovation réussis sont innombrables. La halle Freyssinet, à Paris (XIIIIe), qui deviendra en 2016 le plus grand incubateur de start-up au monde ; l’ancien centre administratif de Pantin, qui seulement trente ans après sa construction par Jacques Kalisz a été reconverti en 2004, en Centre national de la danse ; et à Rennes bien sûr, la future rénovation de la gare SNCF, la réhabilitation de l’ancien siège de France Télécom, deux édifices datant respectivement des années 1990 et 1970, participent de cet effort contre la dépréciation prématurée caractéristique de notre époque. Tous ces exemples démontrent bien qu’il est possible de renouveler les espaces tout en préservant leur histoire et d’en retirer autant de bénéfices symboliques qu’économiques.

C’est pourquoi je demande que le centre administratif de la BPO ne soit pas démoli et que sa reconversion soit envisagée, et pourquoi pas au travers d’un appel à projet. Outre l’impact environnemental désastreux, sa démolition marquerait « l’absence d’intérêt suffisant pour la conservation de ce patrimoine (…) et priverait les générations futures de cet instant de la mémoire » (recommandation européenne N°R(91)13 relative à la protection du patrimoine architectural du vingtième siècle).

 

 

Promotion de la créativité architecturale en France

 

Aujourd’hui, à un moment de notre histoire où la culture occupe une place toujours plus mince face aux impératifs économiques, notre gouvernement a désigné la culture comme devant être « le cœur du projet politique » et non « une dimension qu’il faudrait ajouter aux autres politiques » (François Hollande, Nantes, 2012). Dans ce sens, Mme Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication a multiplié les interventions pour réaffirmer cette conviction politique, et notamment lors de ses vœux à la presse le 19 janvier 2015 : « Nous sommes les dépositaires de quelque chose qui nous dépasse, la culture de notre pays. Grâce à elle, nous dialoguons avec nos pères et préparons le monde pour les générations futures. »

De cette culture française si essentielle, l’architecture en est un fondement indéniable : du château de Versailles au centre Pompidou, en passant par la tour Eiffel et le couvent de la Tourette, comme tous les grands projets construit en France depuis toujours et particulièrement depuis les années 1980, l’ensemble de notre territoire abrite une multitude de témoins du rayonnement de la culture française à travers l’architecture. Continuons de la soutenir et de promouvoir toutes les expressions exemplaires et innovantes de la créativité en France, qu’elles datent de trois siècles, de 25 ans ou d’hier.

Le « 57 Métal » de Claude Vasconi, encore aujourd’hui menacé, l’ensemble des « Briques rouges » de Paul Chemetov, labellisé mais toujours lui aussi menacé de démolition, et maintenant le centre administratif de la BPO qui sera « destructible » dès le 2 septembre si personne n’intervient, sont autant de témoins de l’excellence et de la vitalité caractéristiques de la création française qui se trouvent en péril.

 

Protection du patrimoine de moins d’un siècle

 

Le projet de loi « Liberté de création architecture et patrimoine », qui inclut une mesure inédite pour la protection du patrimoine de moins d’un siècle, est un premier pas vers la traduction en actes des convictions culturelles affirmées par le gouvernement. Nous nous en réjouissons mais malheureusement, si l’action n’est pas immédiate, la BPO aura probablement obtenu l’autorisation de démolir son centre administratif avant l’adoption de la loi.

Monsieur François Hollande, président de la République, Madame Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication, resterez-vous insensibles à la demande de sept des plus grands noms de l’architecture internationale (1), tous Pritzker Prize, l’équivalent du prix Nobel en architecture ? A celle des huit plus grands architectes français (2), tous Grand Prix national de l’architecture ? Ainsi qu’à celle de deux élus de la République (3), et de nombreuses personnalités de la culture, tous signataires de la pétition pour la sauvegarde du centre administratif de la BPO ?

C’est pourquoi, dans l’urgence et avant qu’il ne soit trop tard et que l’irréparable ne soit commis, nous vous demandons de saisir cette occasion afin de faire de ces bâtiments, qui appartiennent de plain-pied au patrimoine architectural de la fin du XXe siècle, les premières pierres angulaires de ce projet de loi ambitieux et prometteur.

 

(1) Frank Gehry (lauréat en 1989), Christian de Portzamparc (1994), Lord Norman Foster (1999), Thom Mayne (2005), Richard Rogers (2007), Jean Nouvel (2008), Toyo Ito (2013).

 

(2) Claude Parent (lauréat en 1979), Paul Chemetov (1980), Dominique Perrault (1993), Bernard Tschumi (1996), Massimiliano Fuksas (1999), Patrick Berger (2004), Rudy Ricciotti (2006), Frédéric Borel (2010).

 

(3) Patrick Bloche, député de Paris et président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée nationale, et Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret et ancien secrétaire d’État aux Collectivités territoriales.

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    Tel le patrimoine industriel

    Tout comme le patrimoine industriel il y a quelques années… la prise de conscience du patrimoine « récent » du XXème siècle est longue et semée d’embûches. Le patrimoine universitaire de la deuxième moitié du XXème, est l’un des exemples confronté à cette problématique, face aux budgets très serré des universités, et dans une société gérée uniquement sur les bilans financiers à court terme. Cet article est une preuve qu’il faut continuer à expliquer, lire l’architecture, la raconter pour mieux la comprendre et la protéger quand il faut. C’est ce que nous essayons de faire dans notre projet « Histoires de fac » https://www.facebook.com/Histoiresdefac qui tente de raconter l’histoire architecturale, urbaine et humaine du campus de l’Université de Rouen à Mont-Saint-Aignan.
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