Paysage

Point de vue : plaidoyer pour la pyrotolérance en Méditerranée

Co-gérant de l’atelier de paysage Saltus établi à Nice (Alpes-Maritimes) et Lambesc (Bouches-du-Rhône), Jordan Szcrupak a consacré à l’incendie un travail personnel de fin d’études à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles, sous la direction de Gilles Clément. Il rebondit sur les polémiques qui, cette année, ont mis en évidence la difficulté d’un débat serein sur un sujet tabou.

L’incendie représente le phénomène écologique majeur et récurrent au sein des régions du monde appartenant au biome méditerranéen. Il est vrai que chaque paysage méditerranéen possède un régime spécifique de feux, modelé localement en fonction des oscillations climatiques, des facteurs écologiques et des pressions anthropiques. Cette conjonction détermine à la fois la fréquence, la saisonnalité, mais aussi l’envergure des incendies. Aujourd’hui, le phénomène incendie s’exprime en Méditerranée selon le paradoxe suivant : essentiel pour les dynamiques écologiques des milieux méditerranéens, le feu heurte des enjeux urbains avec des envergures de plus en plus préoccupantes et constitue par là une menace pour les populations.

En région Provence Alpes Côte d’Azur, et plus précisément en plein de cœur de la Métropole Aix-Marseille, après un été historique, la rhétorique du désastre est toujours dans le souffle médiatique et attise les déclarations des décideurs politiques, justifiant des moyens toujours plus conséquents pour lutter contre le risque incendie… D’après la base de données Prométhée, il faut remonter aux années 90 pour retrouver des envergures d’incendie équivalentes dans le département des Bouches-du-Rhône. Cette fuite en avant qui argumente en faveur d’un surdimensionnement des gabarits DFCI (défense de la forêt contre les incendies), trouve ses limites en se confrontant aux principes environnementaux du Grenelle 2 (TVB). Ainsi, du décalage de temporalités entre forêt et société, l’approche paysagère privilégie alors une culture de projet, en partageant des valeurs d’usage, afin d’élaborer les conditions d’existence de nouvelles situations urbaines et de contribuer collectivement à l’émergence des paysages de demain.

 

Le feu renouvelle notre désir de paysages

 

L’incendie repose sur des représentations sociales de peur, de danger et d’interdit et bouleverse l’imaginaire collectif occidental. Profondément lié aux racines de l’humanité, le feu était autrefois un outil de domestication du territoire. Aujourd’hui, allègrement relayé par les médias sur un registre anxiogène, le feu est devenu un tabou, car il révèle  une faille, un échec, une crise pour nos sociétés urbaines. Puisque les limites environnementales, urbaines et culturelles sont avérées, c’est donc l’ensemble du processus territorial qui est impliqué.

 

Agent subversif

 

Le caractère écologique de l’action du feu sur les écosystèmes méditerranéens, ne pourrait justifier à lui seul, la fréquence et l’envergure des incendies vécus au cours des vingt dernières années. Afin d’appréhender, la complexité du phénomène, il s’agit d’opérer un renversement d’échelle vers la dimension territoriale de l’incendie. A présent, l’expression du phénomène incendie sur les territoires du Bassin méditerranéen est à la mesure de l’évolution d’usages des sols : enrésinement progressif post déprise agricole, logiques spéculatives, artificialisation, diffusion de l’habitat, engendrent des paysages homogènes sensibles au feu par les continuités de massifs forestiers ainsi créées. L’interdépendance de paramètres politiques, écologiques et sociaux, exacerbe localement les contradictions entre les stratégies de gestion forestière et les dynamiques métropolitaines dans lesquelles les massifs forestiers sont inclus. Ce serait un piège conceptuel que de considérer le risque incendie, comme le simple résultat de conflits d’intérêts entre acteurs, ce qui réduirait le phénomène à un seul degré de lecture: une analyse économique.

Par ailleurs, l’échelle planétaire du phénomène, et des latitudes spécifiques attestent qu’aucune société  exposée ne parvient à composer avec ce phénomène. En effet, de nos jours, les incendies prennent de telles envergures sur les territoires, seulement parce qu’ils rencontrent des conditions optimales d’expansion. Le feu en percutant les lignes décisionnelles est par là subversif et échappe à tout découpage administratif, pour suivre ses propres logiques de propagation au sein du continuum boisé. De plus, la question urbaine est introduite par la diffusion de l’habitat en milieu forestier,  celle-ci augmente de façon exponentielle l’interface habitat-forêt et contribue à une dispersion des moyens de lutte.

 

La doctrine de l’extinction

 

Bien que la DFCI (défense de la forêt contre l’incendie) soit extrêmement onéreuse pour les collectivités, l’extinction  apparaît comme la doctrine de référence dans la gestion du risque incendie. En effet, sous l’autorité du Préfet, la DFCI réglemente l’accès du public aux massifs et organise la défense, le secours et la lutte en modulant des prescriptions selon le degré de vulnérabilité des situations.   La DFCI est classiquement du ressort des gestionnaires et propriétaires forestiers, et consiste en une politique globale de planification, d’équipement et de gestion de  situations urbaines en milieu forestier et s’applique grâce à des impératifs légaux issus du code de l’environnement (PIDAF, PPRIF) et du code de l’urbanisme (SCOT, PLU). Il est vrai que, l’approche règlementaire de cette planification apparaît, à court terme, comme la mise en  œuvre d’une logistique d’intervention à destination exclusive du corps des sapeurs-pompiers, qui est la seule force reconnue et habilitée à répondre à l’urgence des feux.

 

Hygiénisme hydrique

 

Dans les pays du sud de l’Europe, l’incendie se caractérise par la prévalence de feux d’origine anthropique (accidentelle ou criminelle). Au cours des dernières décennies, dans le secteur sud-est du territoire français, cette vulnérabilité accrue appelé aussi  paradoxe de l’extinction s’explique par les résultats positifs de la politique d’élimination du feu. Cette gestion du risque se traduit à terme par un effet néfaste d’accroissement du volume de végétation combustible, avec un taux annuel parmi les plus élevés de France : de 1% à 2%, et aggravant les conditions d’éclosion d’un incendie de forêt.  Par conséquent les résultats de la DFCI ont opéré une modification significative de la composition floristique par une sélection  progressive d’essences pionnières, sensibles au feu. Spatialement, ce modèle opérationnel de défense contre l’incendie se traduit par un «paysage de gabarits». Cette idée sous-tend les principes d’une réponse technique souhaitée infaillible, et pour laquelle sont incriminées les propriétés pyrogènes de la végétation méditerranéenne.

La résistance des paysages méditerranéens à se plier à un hygiénisme hydrique est révélatrice d’une compréhension partielle du phénomène, car malgré la vulgarisation des nouvelles connaissances sur l’écologie du feu et les progrès techniques modernes, ces grands feux de forêt marquent pour nos sociétés contemporaines les limites matérielles et humaines de l’exclusivité d’action de la lutte contre l’incendie.

 

Risque créateur

 

Cependant, si les modes de construction tendent à s’uniformiser sur un modèle global de normalisation, les principes de sécurité incendie appliqués à l’architecture ne peuvent pas être plaqués sur les spécificités géographiques des territoires. Le risque apparaît donc comme élément créateur d’une nouvelle dimension territoriale, puisque nous habitons le territoire du feu sans avoir préalablement rassemblé les conditions nécessaires de s’en prémunir.  A cela s’ajoute l’évolution du climat comme un nouveau paramètre à prendre en compte dans les stratégies de gestion et d’aménagement du territoire tels que les Plans climat-énergie territoriaux (PCET). Notons, que les effets du changement climatique sont déjà perceptibles dans les régions du pourtour méditerranéen (scénario CARBOFOR). Ils s’y appliquent plus sévèrement que sous d’autres latitudes, aggravant les pressions déjà existantes et les phénomènes d’érosion, ayant  pour conséquences d’accroître la vulnérabilité des écosystèmes (dépérissement, pathogènes, incendies). De plus, une forte demande sociétale  s’affirme en faveur la préservation de la biodiversité et exprime une sensibilité  au maintien d’un haut niveau de bien-être par un cadre de vie de qualité, procuré notamment par les services écosystémiques (activités agricoles, sylvicoles, récréatives, touristiques, énergétiques, aménités, etc.).

 

Extension des territoires à risque

 

Enfin, les modélisations de l’évolution climatique des rives Nord de la Méditerranée laissent apparaître une pénétration continentale du caractère méditerranéen (amplitude thermique, sècheresse, vents violents, épisodes caniculaires) exposant donc au risque incendie, de nouveaux territoires. En région PACA des scénarios de méga-feux de type canadien ou californien pourraient survenir lors d’épisodes de Mistral combinés à des températures stressantes pour les écosystèmes forestiers, avec des enjeux humains, et urbains extrêmement préoccupants en raison des contraintes géographiques, et de la congestion des infrastructures viaires dans les aires métropolitaines.

L’enjeu des évolutions climatiques sur les territoires forestiers, investi donc l’approche multiscalaire et dépasse les débats sur la sanctuarisation du territoire au profit d’expérimentations concrètes qui passent par un processus de gouvernance territoriale afin de composer avec le feu comme un élément du projet territorial pour la mise en place d’alternatives d’aménagement.

Ainsi, mettre en place une stratégie de résilience équivaut à assumer la complexité du phénomène comme une composante dynamique du paysage. Cela revient à reconsidérer notre rapport à l’environnement en intégrant un facteur de l’écosystème  pour en faire un allié, afin de composer avec lui de nouvelles relations culturelles et spatiales. De façon philosophique, en modifiant notre regard sur l’incendie, considérons le plutôt comme un événement créatif qu’une catastrophe. En effet, l’incendie est capable régénérer de vastes milieux en ré-ouvrant les peuplements forestiers. Depuis près de 10 000 ans, cette «rythmique poétique» du territoire est capable de ré-initier des expériences fertiles.

 

La Pyro-tolérance

 

Il est vrai que,  deux orientations divergentes, se sont progressivement imposées au cours des dernières années rendant la gouvernance du risque d’incendie d’autant plus complexe. Entre ces deux positions opposées, un panel d’acteurs impliqués à des échelles différentes, occupent des fonctions territoriales précises qu’il convient d’associer au processus de projet. D’un côté, l’orientation institutionnelle en faveur de l’extinction est traditionnelle dans la gestion des feux de forêt. Incarnée par le corps des sapeurs-pompiers, elle applique une  stratégie «militaire» en formulant une réponse instrumentale à un besoin sécuritaire croissant de la société. Sa légitimité provient des représentations sociales concernant la forêt : la population majoritairement urbaine la reconnaît sous l’angle archétypal d’un équipement de Nature, dédié à des logiques d’habitat ou à des pratiques récréatives. Ainsi, le risque d’éclosion a progressé proportionnellement à l’augmentation de la fréquentation et des zones d’interface habitat-forêt. D’un autre côté, un paradigme émergent, que nous appellerons «Pyro-tolérance territoriale». Celui-ci soutient une stratégie pragmatique (du grec pragmatikos  qui est dans l’action) selon laquelle une politique d’élimination totale du feu semble à la fois irréalisable (limites géographiques et budgétaires) et raisonnablement inconcevable du point de vue de la dynamique des écosystèmes méditerranéens.

 

Renouer avec les systèmes agroforestiers


La Méditerranée apparaît alors comme un véritable laboratoire du changement climatique. Pour lequel, mettre en place une stratégie de résilience visant à réduire la vulnérabilité de nos sociétés, revient à interpréter la complexité du phénomène incendie. Le projet politique de territoire distingue alors le feu comme un élément historique et identitaire au fondement d’une culture commune de territoire, ce qui permet d’améliorer l’interface entre les outils de planification (Scot, PLUi, PLU, etc), les outils de précaution (ppr), et les programmes de coopération européenne.

La Pyro-tolérance territoriale est un projet de territoire qui s’inspire des systèmes agro-forestiers de l’arc méditerranéen qui ont en commun : la gestion de la fertilité des sols. Ce métabolisme culturel et technique permettait de composer avec les processus actifs (inondation, érosion, incendies) en valorisant les énergies du territoire. En effet, les stratégies de gestion dotent les expériences de paysage de force de langage  qui ont une fonction expérimentale de sensibilisation des comportements, d’ajustement des décisions. Cela passe par des actions pédagogiques sur l’écologie du feu, pour la reconnaissance du phénomène  pour : mieux se le représenter afin de permettre aux différents acteurs de mieux saisir les processus à l’oeuvre. Cela contribue à mettre en place un dialogue plus responsable, en impliquant notamment la population et leurs pratiques quotidiennes (logement, déplacements, consommation, loisirs). Pour cela, la Pyro-tolérance territoriale, est une démarche prospective qui :

–      Développe une éthique du feu, comme un outil de co-construction du territoire. Ce qui implique un partage des responsabilités (politiques, foncières) entre acteurs privés, décideurs publics et l’ensemble de la population;

–     Organise dans le temps long, un projet de gouvernance collective des «biens communs», valeurs fondamentales du projet de paysage, par une composition systémique entre les logiques métropolitaines (énergies, habitat, déplacements, alimentation) et les dynamiques écologiques du biome méditerranéen ;

–     Valorise l’animal comme partenaire de projet en assurant un soin saisonnier du territoire.  Les activités agro-sylvo-pastorales sont garantes de systèmes économiques locaux fondés la multifonctionnalité des écosystèmes méditerranéens (usages, services environnementaux) par la valorisation des produits forestiers non ligneux (PFNL).

 

Réapprendre le temps long

 

La démarche de projet qui en résulte a donc d’importantes implications au niveau sensible et technique. Car en déportant le curseur temporel non plus exclusivement vers l’extinction en périodes à risques, mais vers les saisons précédentes contribue à une meilleure appréhension des enjeux d’échelle et change notre référentiel d’action. La Pyro-tolérance inclut la capacité d’un système économique, politique et social en valeurs de projet inscrites dans le temps long, à travers un ancrage territorial soutenable dont les effets sont orientés vers la gestion phénomène incendie.

En renversant la dimension anxiogène par la compréhension des processus écologiques, la Pyro-tolérance se présente comme une méthodologie de projet qui mobilise pleinement le décloisonnement des institutions responsables de la Forêt où chaque action favorisant la résilience, contribue à structurer une diversité de liens inédits au territoire (innovation, valorisation, loisirs, pratiques agro-forestières, continuités écologiques, paysage).  En région PACA, la résilience du territoire passe par le projet de transformation progressive du paysage économique et environnemental. Les acteurs sont ici, aussi bien urbains que fonciers ou encore forestiers (Syndicats Mixtes, DDTM, CG, SAFER, Conservatoire du Littoral, ONF, PNR). Les alternatives d’aménagement du territoire oeuvrent toutes dans le sens d’une solidarité territoriale. Pour cela, il ne s’agit pas de céder à une vision nostalgique. Mais réactiver certaines pratiques «low-tech» provenant des systèmes agro-sylvo-pastoraux et des savoir-faire contextuels éprouvés durant des siècles, à l’heure où les finances publiques peinent à soutenir ces démarches d’envergure ; ces expériences seraient les véritables moteurs du projet de valorisation territoriale de la gestion intégrée du phénomène incendie.

 

Oasis de projets

 

Une politique de gestion territoriale du risque incendie reconnu collectivement en tant que phénomène complexe apparaît donc comme un atout méthodologique, dans le sens où elle oblige à une vision partagée et à l’excellence dans chacun des domaines d’expertise, afin que le projet de territoire puisse se saisir de cette question. Dans cette voie, la Pyro-tolérance territoriale, est une démarche méthodologique prospective patiente et consciente du caractère aléatoire du vivant. Elle se présente sous plusieurs formes : un outil d’interprétation des connivences  du phénomène entre le sol et le climat ; une éthique de gouvernance des biens communs du territoire et des démarches alternatives de gestion inscrite dans le temps long, le temps du vivant. Par ailleurs à l’échelle territoriale, la reconnaissance d’une mosaïque adaptative composée de milieux ouverts et fermés, combinée à des systèmes productifs locaux, constitue une armature expérimentale pour une recomposition innovante des lisières urbaines, et génératrices des espaces publics de qualité. Enfin, ces oasis d’expérimentation d’activités locales sont un enjeu contemporain permettant de proposer une économie circulaire et surtout de fournir en produits locaux de qualité, une population de plus en plus exigeante. Cette attractivité réinventée s’inscrit également comme un levier d’action pour les coopérations territoriales à l’échelle de l’Arc méditerranéen.

Sous la forme d’une intelligence de terroir, les pratiques agro-écologiques s’affirment alors comme un outil d’invention des médiations, qui accorde au feu le caractère universel de la Méditerranée et l’espace géographique légitime dans la construction collective d’un territoire habité.

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