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Point de vue : « Le bureau d’études environnement pollue-t-il le travail de l’architecte ? » Albert Hassan, Architecte & Ingénieur

Mots clés : Architecte - Conception - Travail

L’expert environnement est un intervenant relativement récent dans l’acte de construire, et dont le rôle s’est renforcé depuis quelques années. Cela a le don d’exaspérer nombre d’architectes ; à tort ou à raison ? Albert Hassan, Architecte & Ingénieur, Gérant de aHa (albert HASSAN architecte) et employé de Penicaud Green Building (expert environnement) analyse le rôle de ce nouveau venu.

A l’instar de l’architecte, le bureau d’études environnement possède un rôle transversal, qui vient bousculer la notion de lots : il intervient à la fois sur les corps d’états dits techniques et sur ceux dits architecturaux. Son rôle n’est pas cantonné à un sujet spécifique mais à un angle d’analyse du projet qui se traduit dans toutes les dimensions de celui-ci. Son rôle est celui d’un conseil, il consacre ainsi un temps important de sa contribution au démarrage des études, en particulier au sein de l’esquisse et du concours. Il doit aider à prendre des décisions structurantes du projet et en définit les grands axes très rapidement, à la différence d’autres disciplines intervenant plus tardivement (bureau d’études techniques, bureau d’études acoustiques).

A l’inverse de l’architecte, le bureau d’études environnement n’est pas prescripteur : son risque est moindre au regard de celui des autres intervenants, et sa responsabilité n’est quasiment jamais mise en cause lors de désordres ultérieurs. Il conseille l’équipe de conception dans la mise en œuvre de solutions adéquates mais ne les met pas lui-même en œuvre. Au moment de la mise en œuvre de solutions (à partir de l’avant-projet et encore plus par la suite et jusqu’à la fin du chantier), il exerce un rôle de contrôle avec la conformité à des certifications environnementales devenues incontournables, et valide la conception réalisée par d’autres.

 

Le conseil

 

L’expert environnement intervient tôt dans le projet, ainsi il réalise souvent des études à risque financier lors de concours. Dès l’esquisse, il réalise des études spécifiques (thermiques, lumineuses, etc) pour orienter la conception générale du projet. Il est rarement rémunéré à ce stade, ou comme l’architecte en-deçà des ressources qu’il met en œuvre.

Il est fini le temps où l’on a pu croire que l’architecture bioclimatique privilégie l’orientation en fonction de l’usage : celle-ci répond avant tout à une problématique urbaine, de vues. Les moyens qui sont les nôtres actuellement, isolation épaisse, vitrages performants, récupération de chaleur… nous permettent de nous affranchir de la seule orientation.

Les études que réalise le bureau d’études environnement n’ont pas vocation en soi à être communiquées à la maîtrise d’ouvrage ; par exemple une simulation thermique dynamique d’optimisation des parois vitrées ou des protections solaires est une aide à la décision au sein d’une maîtrise d’œuvre. Le rôle juridique d’un maître d’œuvre (au sens de la loi MOP, du CCAG travaux, etc., de réalisation d’un projet à partir d’un programme donné) ne le contraint pas à justifier ce type de décisions, bien que la pratique en juge autrement. La comparaison de différentes solutions, selon des études multicritères (confort visuel, consommations énergétiques…) a pour but d’alimenter les intervenants dessinant le projet et prescrivant des solutions, et est au cœur du travail de l’expert environnement ; elle ne pollue pas l’architecte, au contraire elle lui permet d’appuyer ses choix.

 

Le contrôle et la certification

 

La certification environnementale est devenue en quelques années une quasi-obligation pour tout maître d’ouvrage, et ce pour des raisons commerciales en ce qui concerne la maîtrise d’ouvrage privée, et pour des raisons d’exemplarité en ce qui concerne la maîtrise d’ouvrage publique. Mais qui saurait faire la différence entre tous les labels qui existent de nos jours, THPE®, HQE®, BBC®, PassivHaus®, LEED®, BREEAM®, Minergie®, H&E®, etc ? Un spécialiste et aucun autre !

Un nouvel acteur est donc apparu dans les équipes de maîtrise d’œuvre. Cette évolution provient de l’évolution du corpus législatif et règlementaire, mais aussi de la volonté d’exemplarité des maîtres d’ouvrage publics et de la raison commerciale des maîtres d’ouvrage privés. L’intervention du bureau d’études environnement est à présent quasi-systématique à partir d’une certaine échelle de projet.

La spécificité de la certification environnementale est qu’elle rajoute un programme – non traduit en totalité dans les éléments écrits des appels d’offres, à part la mention d’une volonté de certification ou d’un profil environnemental – qui s’ajoute à celui de l’appel d’offres. Elle constitue une sorte de programme évolutif au fur et à mesure du projet.

La mission de conformité à une certification peut être jouée par le bureau d’études environnement ou par un assistant à la maîtrise d’ouvrage ; l’avantage de la confier au premier est qu’elle rend responsable en interne la maîtrise d’œuvre. Alors, celui qui a jusqu’ici pour rôle de conforter par ses études une conception globale devient un contrôle évaluant un projet selon une grille d’analyse stricte. Il contraint l’architecte, par exemple la conformité aux critères FLJ (facteur de lumière du jour, qui définit un pourcentage d’éclairement intérieur en fonction d’un éclairement extérieur, très utilisé dans le tertiaire car imposé par la certification HQE®) qui privilégient le bandeau vitré continu et s’opposent au trumeau et à la façade porteuse par voiles, qui privilégient l’uniformité d’un apport de lumière naturelle et s’opposent au contraste et à la mise en scène d’une vue (à son cadrage), qui privilégient enfin la blancheur immaculée des revêtements et s’opposent à une architecture intérieure et une diversité colorimétrique (pour les aménagements immobiliers).

 

Un rôle double

 

Si tant d’architectes se plaignent des nouvelles exigences environnementales, n’est-ce pas parce qu’elles constituent la goutte d’eau qui fait déborder le vase, après la forte complication des normes incendie, la multiplication des normes accessibilité, le renforcement de la règlementation acoustique ?

Assurément non, car les exigences environnementales règlementaires sont maigres : règlementation thermique qu’il est relativement aisé de respecter, obligations des PLU (plans locaux d’urbanisme) de diagnostics environnementaux (et de plus en plus souvent de végétalisation des parcelles ou de gestion intégrée d’épisodes pluvieux) et PADD (projet d’aménagement et de développement durables) sans véritable précision, ce qui laisse toute latitude au moins disant ou au greenwashing (attitude de ne rien changer mais de tenir un discours volontariste tourné vers l’environnement).

En revanche, ce sont les interlocuteurs et clients des architectes (maîtres d’ouvrage et programmistes) qui formulent des exigences lourdes à assumer et modifiant les relations à l’intérieur de la maîtrise d’œuvre. L’environnement tel que défini dans les pratiques du bâtiment est hautement contestable, et les véritables enjeux complexes restent de l’entier ressort de l’architecte, assisté par le bureau d’études environnement sur des études qu’il décide de réaliser par ses choix de conception.

 

La réaffirmation du rôle de chef d’orchestre

 

L’architecte doit-il s’emparer du rôle d’expert environnement pour les études quantitatives concernant son seul rôle (notamment les façades) ? Cette situation semble difficilement réalisable par tous, rien qu’à cause de l’énorme veille réglementaire et surtout normative qu’il devrait assurer. Tout du moins, il doit être le commanditaire de ces études, en spécifier les différentes comparaisons à établir, pour que ces outils puissants – nécessitant l’intervention d’un spécialiste du fait du leur complexité à mettre en œuvre – pour en faire un instrument d’aide à la décision et non un outil de validation-invalidation du projet. La pollution du rôle de l’architecte par le bureau d’études environnement apparaît lorsque celui-ci devient tributaire et non mandataire des études de ce dernier ; à nous architectes de jouer notre rôle de chef d’orchestre de la maîtrise d’œuvre pour faire de cet intervenant un soutien, même lors des étapes de contrôle.

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