Aménagement

Place de l’Abbé-Pierre, le Courghain n’est plus une cour des miracles

Mots clés : Droit au logement - Lutte contre l'exclusion - Urbanisme - aménagement urbain

Huit ans jour pour jour après la disparition du héraut de l’hiver 54, la Ville de Grande-Synthe inaugurait, ce 22 janvier, la place de l’Abbé-Pierre, cœur du projet de rénovation urbaine du Courghain. Une stèle à l’effigie du fondateur d’Emmaüs veille désormais sur ce quartier transfiguré, où il n’y a plus de mal-logés.

Comme l’Abbé-Pierre, Grande-Synthe raconte l’histoire du logement au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En 1957, l’Etat choisit de faire de Dunkerque un pôle de la sidérurgie. Cette décision va bouleverser le destin de la commune rurale de Grande-Synthe. Situé à l’arrière des infrastructures portuaires, ce petit bourg de 1 500 âmes devient une zone à urbaniser en priorité (ZUP), où sont construits à la hâte 6 000 logements. La ZUP est achevée en 1972. Afin de contrebalancer les effets indésirables de cette extension trop rapide, une zone d’aménagement concerté (ZAC) est créée dès 1974. 4 500 logements sont projetés sur trois quartiers: le Moulin, le Basroch et le Courghain. La conception de ce dernier prend appui sur une utopie: la réinvention – une énième fois – du logement social. Bien avant l’heure de la concertation, la municipalité et l’agence d’urbanisme et de développement de la région Frandre-Dunkerque (AGUR) constituent une équipe pluridisciplinaire, pilotée par Micha Andreieff et Claude Guislain, et les habitants sont invités à la table des discussions. On va chercher l’inspiration en Belgique et aux Pays-Bas, d’où l’omniprésence de l’eau au Courghain. Le nouveau quartier sort de terre entre 1975 et 1982, répondant aux besoins de l’époque: il est moderne, apporte le confort mais également une nouvelle manière de vivre ensemble. Les immeubles trapézoïdaux de Jean Renaudie sont présentés comme une alternative à la société capitaliste et conformiste. «Avec le recul, on était presque dans la caricature», se souvient Patrice Vergriete, le président de la communauté urbaine de Dunkerque (CUD), qui dirigea auparavant l’AGUR.

Mais, comme toutes les utopies, celle du Courghain ne va fonctionner qu’un temps. Très court. A peine une décennie. L’urbanisme sur dalle va, en effet, entraîner un enfermement du centre du quartier sur lui-même et, très vite, une désescalade. Paupérisation, insécurité, squat: dans les années 90, il faut tout reprendre à zéro. Arrivé aux affaires en 2001, le maire Damien Carême interpelle le ministre de la Ville de l’époque Jean-Louis Borloo afin que le Courghain soit retenu dans le premier programme de l’ANRU. Mais les contraintes sont énormes car détruire des bâtiments qui n’ont que vingt ans c’est infliger une perte d’exploitation aux bailleurs, qui remboursent encore leurs emprunts ! La sujétion est également d’ordre patrimonial: il faudra un mandat à Damien Carême pour obtenir le droit de détruire les Terrasses de Renaudie. Sans parler des problèmes classiques de relogement (259 foyers sont concernés).

 

Gouverner c’est loger

 

Une convention est finalement signée en novembre 2006. Huit ans et 64 millions d’euros d’investissements plus tard, le centre du Courghain n’est pas métamorphosé, il est méconnaissable. Devant le résultat, le vice-président du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais Rudy Elegeest se dit «bluffé». Il faut, en effet, avoir fréquenté assidûment les lieux autrefois pour se repérer par rapport au passé. Et encore ! Lors de la visite, Patrice Vergriete a besoin de quelques explications ! Plusieurs centaines de logements collectifs, tous BBC et THPE, et à l’esthétique soignée, ont été construits par Habitat 62/59 et Immobilière Nord-Artois (INA). On note la subtilité de l’écriture, différenciée (car confiée à plusieurs architectes: agence Seurat, primée par un Beffroi de la Création, Isabelle Colas, Philippe Dubus, Dominique Bail, Mauboussin, Nathalie Wiel) mais dans le respect d’une unité. Une nouvelle maison de quartier a été livrée (Damien Surroca, maître d’œuvre), ainsi qu’une cantine scolaire, tandis que le groupe scolaire Freinet était réhabilité. Le tout s’articulant autour de la vaste place de l’Abbé-Pierre (2 340 m2), vraie respiration où les commerces ouvrent à nouveau.

La rénovation du Courghain est bien plus qu’un projet urbain, c’est un projet de vie, dans une ville où le chômage atteint 24 % et où un tiers de la population (21 000 administrés, dont 4 000 au Courghain) vit en dessous du seuil de pauvreté. On n’y a pas seulement bâti, on y a mis du contenu. «Maintenant, je n’ai plus honte d’inviter ma famille et mes amis chez moi», confie cette habitante. Et ce n’est pas la moindre fierté de Damien Carême que d’avoir «rendu une dignité» à ces gens. Celui-ci a, toutefois, retenu la leçon d’urbanisme du Courghain, édictée par Patrice Vergriete: «  Il n’est pas de cité idéale, une ville doit évoluer». Et le maire de Grande-Synthe d’asseoir son auditoire en déclarant: « Nous ne sommes pas à l’abri de voir apparaître d’autres dysfonctionnements dans quelques années. Aussi avons-nous prévu des modules que nous pourrions détruire au cas où…» La conclusion de la journée, c’est l’Abbé Pierre qui la fera, par la voix de Jean Rousseau, le président d’Emmaüs International: «Gouverner c’est d’abord loger son peuple». 

 

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