Réalisations

Pavillon du Brésil de la «Cité U» : Quand Corbu ne voulait pas de Perriand

Corbu, Charlotte et Lúcio sont sur un bateau. Lúcio tombe à l’eau. Qui l’a poussé? Que les admirateurs de ces icônes du Modernisme nous pardonnent cette mauvaise blague, mais il difficile de mieux résumer la tumultueuse histoire de la construction du Pavillon du Brésil, l’une des plus remarquables «maisons» de la Cité internationale universitaire de Paris (XIVe), la «Cité U». C’est cette aventure qui nous est contée dans le «Volume 3. 1956-1968» de «Charlotte Perriand. L’œuvre complète» signé de Jacques Barsac, réalisateur de documentaires et grand spécialiste de la créatrice de mobilier…

Les Éditions Norma, qui viennent de publier ce troisième tome retraçant l’activité de Perriand au cœur des Trente glorieuses, ont eu la bonne idée d’inviter quelques journalistes à une visite des pavillons de la «Cité U», dont la designer a réalisé l’équipement intérieur : la maison de la Tunisie (Jean Sebag, 1953), celle du Mexique (Jorge L. Medellin, 1953) et les merveilleuses maisons de la Suisse (1930) et du Brésil (1959), pour lesquelles sa collaboration avec Le Corbusier fut réelle, quoique plus ou moins souhaitée et acceptée par le maître franco-suisse. Les relations entre Perriand et Le Corbusier ont en effet beaucoup évolué durant les trente années qui séparent les chantiers. Avant-guerre, Le Corbusier est un grand architecte en devenir qui laisse éclater tout son génie dans cet édifice révolutionnaire, parallélépipède rigide monté sur d’imposants pilotis en béton brut.

 

Il travaille main dans la main avec la toute jeune Charlotte Perriand – moins de trente ans – qui est alors membre à part entière de son agence et sa partenaire intellectuelle, même si elle reste dans l’ombre de l’architecte. Au début des années 1950, Le Corbusier sort d’une relative période de vaches maigres. Il y a eu la guerre et le franco-suisse n’a finalement pas tant construit que ce que son génie pouvait laisser présager. Son agence, d’ailleurs, ne roule pas sur l’or. Ce contexte explique sans doute la manière dont le Pavillon du Brésil va devenir la «chose» de Le Corbusier.

 

A l’origine, la conception de ce bâtiment typique de l’écriture de Le Corbusier d’après-guerre, avec ses balcons colorés qui s’adjoignent aux traditionnels pilotis en béton, avait en effet été confiée à Lúcio Costa. Au début des années 1950, le gouvernement brésilien lance ce projet destiné à héberger une centaine d’étudiants et missionne l’architecte-urbaniste, bâtisseur avec son compatriote Oscar Niemeyer de Brasilia, dont il réalisa le plan-pilote. «Lúcio Costa était un grand supporter de Le Corbusier et il l’a logiquement choisi comme architecte d’opération», rappelle Jacques Barsac. Mais l’atelier de l’architecte parisien, pendant l’année 1953, traîne en longueur sur les plans que lui a envoyés Lúcio Costa. «Celui-ci pousse un coup de gueule contre Corbu, mais ce dernier ne fait rien».

 

Finalement, André Wogenscky, chef de l’atelier Le Corbusier, prend en charge les plans de Costa… et les transforme totalement. «L’atelier change l’orientation du bâtiment et la conception du rez-de-chaussée afin d’occuper moins de terrain. La cohérence du projet de Costa, d’une élégante sobriété, qui marie harmonieusement verticalité et horizontalité (…) est bouleversée», indique Jacques Barsac dans son ouvrage. Lúcio Costa est outré et l’écrit à Le Corbusier. Neuf mois passent. Et quand finalement, Le Corbusier lui répond, l’architecte brésilien ne peut que constater qu’il a bel et bien été roulé dans la farine. Le Pavillon du Brésil est devenu la création du franco-suisse. De mauvaise foi, Wogenscky justifie notamment les changements dans le projet par la météo parisienne, bien plus rude de celle du Brésil… ce que ne peut ignorer Lúcio Costa, fils de diplomate qui est né et a vécu en France ! «Le Corbusier a examiné le projet et il m’a chargé de vous dire qu’il regrette que vous n’ayez pas prévu de brise-soleil qui sont tout de même justifiés à Paris, et qui ont également l’avantage considérable de servir de brise-pluie pour la façade et de protéger les menuiseries des fenêtres. Le Corbusier insiste pour que vous nous donniez votre accord pour en rajouter.»

Costa reste muet, un silence qui va durer deux ans. En 1955, l’architecte brésilien finit par céder et accepte que Corbu signe le bâtiment, bien conscient qu’il ne peut pas faire grand-chose depuis le Brésil pour résister. «Mais il tient à imposer Charlotte Perriand, une proche, chez qui il a passé quelques jours de vacances l’année d’avant, pour l’équipement et l’aménagement intérieur», indique Jacques Barsac. Le Corbusier accepte avec un apparent enthousiasme de retrouver son ancienne élève. «J’ai une très grande joie car c’était de ta part une preuve de confiance». Perriand débute ses premières études dès janvier 1958. En mars, Le Corbusier lui donne toute une série de consignes très précises sur les coussins du hall en plastique et non en peau de vache, établit des «plans exacts d’ameublement de chacune des pièces communes et chambres d’étudiants», donne des ordres «pour toute la polychromie du bâtiment, la nature des sols, du plafond et l’emplacement de tous les éclairages».

 

Pour Jacques Barsac, «comme pour l’équipement de l’Unité d’habitation de Marseille, il veut qu’elle se cantonne à un simple rôle d’exécutante». De tous ses plans, elle ne retiendra… qu’un tabouret! La designer n’est plus la jeune femme de l’époque du Pavillon suisse, mais une créatrice reconnue qui vient avec ses idées, ses convictions et s’investit complètement dans le projet… ce qui n’enchante guère Corbu. Une guerre commence entre les deux «amis» sur fond de problèmes financiers de l’un comme de l’autre. En juillet 1958, il écrit en ces termes à Charlotte : «Ma chère Charlotte, tu vas me jouer un tour pendable avec mes Brésiliens. Les vacances arrivent. On n’aura pas pu transmettre de devis à Rio de Janeiro. Je n’ai aucune proposition de meubles. Je vais encore me faire attraper sérieusement. (…) Il est bien entendu que c’est moi qui transmets ton dossier à Rio ou à l’Ambassade de Paris. Il n’est pas question que tu [l’]envoies directement.» A la fin du mois, les études arrivent enfin. En novembre 1958, l’atelier Le Corbusier reçoit de Steph Simon, l’éditeur de Charlotte, une proposition de prix du mobilier standard d’une chambre d’étudiant qui prévoit une armoire de rangement en épi entre le sanitaire et la chambre, un lit SCAL, une table avec plateau matière plastique, une chaise Harry Bertoïa, un fauteuil en rotin, une bibliothèque et le fameux tabouret de Corbu.

Le Corbusier visite un prototype de la chambre et opère des modifications, supprime le lit SCAL. L’architecte, qui a perdu récemment sa femme, utilise alors la maladie récente de Charlotte, pour l’inciter à s’impliquer le moins possible, ainsi qu’en témoigne cet échange : «Ce mot pour te dire que tout est en ordre maintenant au CUB [Cité universitaire Brésil]. Tu ne dois pas te surmonter, te fatiguer autant dans cette affaire […]. Ton vieux Corbu.» L’inauguration de la Maison du Brésil, le 24 juin 1959, est toute à l’honneur de Le Corbusier, alors que Perriand est absente. Pour Jacques Barsac, «Corbu ne voulait pas de Perriand pour des questions d’ego». Ce sera la dernière collaboration entre ces deux précurseurs. La créatrice écrira à Pierre Jeanneret, le cousin de Corbu et son collaborateur proche, cette lettre en forme de bilan de leurs relations : «Notre Corbu, je pense que nous ne pouvons pas nous en détacher, pas plus toi que moi – et ses manières avec nous peuvent nous causer de la joie ou de la peine, c’est ainsi et c’est plutôt rassurant».

«Charlotte Perriand. L’œuvre complète Volume 3. 1956-1968», Editions Norma, 528 pages, 95 euros.

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