Réalisations

Pas-de-Calais: un théâtre élisabéthain en réponse au Brexit

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation individuel - Bois - Manifestations culturelles - Salles d'audition, de conférences, de réunion, spectacles ou à usages multiples

A l’occasion du 400e anniversaire de la mort de William Shakespeare, le château d’Hardelot, à Condette (Pas-de-Calais), a inauguré, du 24 au 26 juin, son nouveau théâtre élisabéthain. Un petit chef-d’œuvre tout en bois, dessiné par Andrew Todd, architecte britannique installé à Paris.

Inaugurer le jour du référendum sur le Brexit un théâtre shakespearien sur un territoire où règne l’Entente cordiale franco-britannique: si rien, bien sûr, n’avait été prémédité, le moment était choisi ! Mais le génial dramaturge nous avait prévenus: «Le monde entier est un théâtre et tous les hommes et les femmes seulement des acteurs». Ce qui ne devait être que fête a donc pris soudain l’allure d’un acte de résistance. Car il se trouve que dans la semaine précédente, le théâtre en question avait été tagué, comme une statuette du Louvre-Lens le fut il y a quelques mois, preuve que les Anglais n’ont pas le monopole de l’obscurantisme. Dans ce petit coin d’Angleterre en Pas-de-Calais qu’est le château d’Hardelot, sur lequel flotte un drapeau mélange du pavillon tricolore et de l’Union Jack, le président du conseil départemental Michel Dagbert, maître d’ouvrage et financeur, tenait donc à rappeler que «la culture est aussi indispensable que l’accès à l’eau ou au logement».

En effet, qu’est-ce que 6 millions d’euros au regard de ce joyau dont peut désormais s’enorgueillir le Pas-de-Calais ? L’unique Globe de France, un outil de rayonnement exceptionnel, doublé d’un chef-d’œuvre architectural, qui, rien que pour le plaisir de l’œil, justifie le déplacement, à l’instar du musée Guggenheim de Bilbao (Franck Gehry) ou de la Casa da Musica de Porto (Rem Koolhaas). Sa cage de bambous de Bali qui s’élève jusqu’à 28 mètres de hauteur au milieu d’une clairière naturelle n’est pas sans rappeler le Centre culturel Tjibaou en Nouvelle-Calédonie (Renzo Piano). Son concepteur, l’architecte britannique vivant à Paris Andrew Todd, confie qu’alors qu’il cherchait «the right place», c’est son chien japonais qui l’a entraîné à cet endroit, alors plein d’orties. «L’ouverture sur le paysage était parfaite.»

 

«Brutalisme»  du bois

 

Pour ceux qui ne seraient pas des spécialistes d’Hamlet, rappelons que le théâtre élisabéthain est un concept anglais datant du règne d’Elisabeth Ire (1558-1603). Mais un prototype démontable fut en fait érigé sous Henri VIII, en 1520, pour le Camp du Drap d’Or, dans ce qui n’était pas encore le Pas-de-Calais. Pour être tout à fait complet sur les affinités franco-britanniques de la région, rappelons que la bataille d’Azincourt (1415) a eu lieu à 42 kilomètres du château d’Hardelot et qu’en 2014, on a retrouvé dans les archives de la bibliothèque de Saint-Omer le premier folio de Shakespeare. Sur le modèle des cours d’auberge où les comédiens posaient auparavant leurs tréteaux, le genre élisabéthain est de forme circulaire et à ciel ouvert. Pas ou peu de décor, c’est l’imaginaire qui s’en charge. Il existe dix-sept théâtres élisabéthains dans le monde mais celui du château d’Hardelot (388 places) est le seul en Europe à disposer d’une fosse d’orchestre, ce qui permet d’y donner des opéras baroques. Pour le reste, c’est l’esprit minimaliste qui commande. «Pas de bar, pas de boutique, on revient à l’essentiel», explique Andrew Todd qui voit là l’aboutissement du travail de recherche qu’il a mené sur l’espace théâtral depuis une vingtaine d’années. L’architecte a notamment dessiné le Silo à Marseille. «Et quand je regarde dans le rétroviseur, bah, je me dis que tout se tient», estime-t-il avec une certaine satisfaction.

Son travail dans le Pas-de-Calais repose sur trois piliers. Le bois, en premier lieu, point crucial du projet. Le théâtre du château d’Hardelot est le premier bâtiment au monde construit avec des panneaux courbes bruts sans finitions. «Les dorures figent, matériellement mais aussi socialement. Je prône ici un nouveau brutalisme du bois, clame Andrew Todd. Ce théâtre fait la démonstration qu’il est possible de réaliser des constructions très complexes en bois (épicéa en majorité). Et ce rapidement: on a monté la structure en sept semaines.» Le théâtre du château d’Hardelot est par ailleurs le premier équipement culturel français à ventilation naturelle. Andrew Todd nous attire en sous-sol pour voir l’ordinateur qui pilote le système. «Rendez-vous compte que cette petite boîte de 28 mètres de diamètre qu’est ce théâtre parvient à capter 100 tonnes de CO2 !» Le troisième volet du tryptique tient à l’intégration du lieu dans son environnement. Dans l’esprit de Shakespeare, le théâtre est un espace de démocratie, il s’inscrit donc ici dans une continuité entre extérieur et intérieur. «Cela nous ramène aux détails de la construction: pas de plinthes, pas d’encadrements de porte», fait remarquer Andrew Todd. Le résultat c’est la vie. A cet instant, un rayon de soleil vient éclairer la scène. Le matin, Shakespeare avait dû se retourner dans son tombeau de Stratford-upon-Avon à l’écho du Brexit. Mais dès le soir, Andrew Todd avait remis les choses à l’endroit.

 

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