Environnement

« Oreille » par Dominique Bidou

Mots clés : Démarche environnementale - Développement durable - Manifestations culturelles - Pollution sonore

Chaque semaine, sur son blog consacré au développement durable, Dominique Bidou, président d’honneur de l’association HQE, nous livre une réflexion née à partir d’un mot, un simple mot inspiré de l’actualité ou de la vie de tous les jours.
Cette semaine : « Oreille ». Vos commentaires sont les bienvenus.

Parmi tous nos organes sensitifs, l’oreille est emblématique de bien des aspects du développement durable. Laissons vite de côté l’oreille du mauvais élève, tirée par l’instituteur sévère mais juste, encore que la sanction et l’évaluation soient des instruments bien identifiés du développement durable. L’oreille, c’est surtout l’écoute, la considération pour autrui, un des piliers de la « bonne gouvernance ». Mais attention aux « grandes oreilles », aux écoutes téléphoniques ou produites par des appareils sophistiqués. Les murs ont alors des oreilles, et ce n’est pas la qualité première qu’on leur demande. Ce serait plutôt de nous protéger du bruit, de cette intrusion du monde extérieur dans notre univers intime.

L’oreille nous permet de recevoir des sons, musique, paroles, bruits, et ces sons ont un sens, ils constituent un environnement dont nous ne prenons pas toujours conscience, sauf quand il se dégrade. On raconte qu’un sourd s’ennuie vite devant le spectacle de la mer, alors qu’un aveugle ne se lasse jamais du bruit du ressac, des vagues, du vent. Les sons s’imposent à nous, comme les odeurs, et nous ne pouvons y échapper comme on le fait pour la vue, en fermant les yeux. Les oreilles n’ont pas de paupières, et l’ouïe est toujours en éveil. C’est un « paysage » permanent, agréable ou déplaisant, avec des codes culturels et une dose de subjectivité, mais aussi des caractères physiques et physiologiques bien définis. Il se manifeste à toutes les échelles, de la chambre perturbée par la bruit de la télévision tardive du voisin, au brouhaha de la cantine de l’école, aux décibels produits par les avions au décollage ou l’autoroute qui passe à quelques centaines de mètres. Il est ressenti par nos compatriotes comme la nuisance numéro 1.

Pourquoi évoquer le bruit à propos du développement durable ? N’est-ce pas un problème pur d’environnement ? Une première réponse peut être donnée à partir de l’approche traditionnelle fondée sur les « trois dimensions ». Le bruit est catalogué dans l’environnement, mais il a un impact social lourd, du fait de ses conséquences pour la santé, l’éducation, le stress et la qualité des relations au sein d’un groupe. La consommation de produits pharmaceutiques pour dormir ou lutter contre le stress est très forte en France, et le bruit porte sa part de responsabilité. Cette consommation nous introduit dans la dimension économique. A la dépense de médicaments et au coût de maladies provoquées ou accentuées par le bruit, il faut ajouter de nombreux coûts sociaux, par exemple celui de maladies professionnelles dans les entreprises et des retards scolaires dus à une mauvaise acoustique des salles de classe. La dépréciation de biens immobiliers du fait de leur exposition au bruit contribue à une addition qui, au total, est sévère. Ces calculs comportent de nombreuses hypothèses et conventions, comme le coût de la douleur, et il faut se méfier des chiffres absolus. Mais on peut les comparer entre eux, et le résultat est frappant : le coût social du bruit est du même ordre de grandeur que celui des accidents de la route. Il est en outre infiniment supérieur aux budgets que l’on consacre pour lutter contre cette nuisance (isolations, écrans, insonorisation, etc.) La question du bruit entre avec fracas dans le développement durable, tel que nous le définissons par l’approche traditionnelle en 3D.

Mais le bruit n’est pas durable : il est éphémère. Lié par nature à une source, il peut s’arrêter à tout moment. On se souvient du film « Un éléphant, ça trompe énormément* », où un agent immobilier indélicat s’empresse de vendre une villa voisine d’un aéroport un jour de grève du transport aérien. Mais ce caractère instantané de la production du bruit ne doit pas faire oublier qu’il résulte d’une accumulation d’évènements et de décisions, qui structurent durablement notre univers. Les villes sont plus ou moins bruyantes selon leur conception, leur structures permettant ou non de confiner le bruit et d’en préserver certains espaces. Les contrastes ainsi constitués enrichissent le paysage sonore, et permettent aux habitants de bénéficier d’une forte animation côté rue, et d’un véritable calme côté cour. A l’inverse, certaines « formes urbaines » rendent impossible toute protection sérieuse. Les règles de construction inscrivent dans la durée les qualité des maisons, de l’habitat notamment. L’implantation des activités, l’organisation des transports sont autant de paramètres qui dessinent un paysage sonore, et chacun voit bien que tout progrès dans ce domaine demande beaucoup de temps. Ajoutons l’inertie due au renouvellement des matériels et équipements de toutes natures, de l’aspirateur à l’autobus et même à l’avion : la question du bruit ne peut être traitée sans une politique volontaire et constante, et appliquée dans de nombreux secteurs et avec une dimension culturelle, liée aux comportements, qui elle aussi demande une action continue.

On pourrait développer d’autres angles d’attaque. Citons par exemple, sans les développer, la sécurité et la communication, suggérées à juste titre par Daniel Fritsch. La « durabilité » suppose notamment la sécurité, et l’oreille est justement notre organe d’alerte n° 1. Et c’est aussi notre principal organe de communication, autre notion intimement liée au développement durable, aussi bien source de stress que de plaisir, voire d’extase.
L’oreille fait la synthèse des nombreux sons qu’elle perçoit, à la charnière entre le physique, le biologique et le culturel. Elle reçoit des messages instantanés mais en accumule les effets. Elle constitue en définitive une excellente approche du développement durable.

* Un Eléphant ça trompe énormément, 1976, de Yves Robert avec Jean Rochefort, Claude Brasseur, Guy Bedos, Victor Lanoux

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