Culture

Olivier Cinqualbre : « L’humain est toujours présent dans les plans de Le Corbusier »

Mots clés : Architecture - Musées - galerie

Le conservateur au Musée national d’art moderne, au Centre Pompidou, à Paris, assure avec Frédéric Migayrou, lui, directeur adjoint de l’établissement, le commissariat de la grande exposition qui se tient du 29 avril au 3 août pour marquer le cinquantenaire de la disparition de l’architecte, le 27 août 1965.

Si le travail d’architecte de « Corbu » qui fut aussi urbaniste, théoricien et artiste est déjà reconnu à travers le monde, les quelque 300 tableaux, sculptures, maquettes ou plans qui sont présentés du 29 avril au 3 août 2015 au Centre Pompidou forment une sélection inédite. L’institution parisienne, qui avait déjà célébré le centenaire de la naissance de Le Corbusier en 1987, propose en effet une approche nouvelle avec cette rétrospective érudite intitulée « Mesures de l’homme ». A travers une présentation chronologique de sa carrière, le public comprendra comment il a réfléchi son architecture notamment à l’aune du corps humain. Ce thème qui apparaît là central n’avait jamais fait l’objet d’une présentation spécifique, ainsi que le souligne Olivier Cinqualbre qui, avec Frédéric Migayrou, assure le commissariat de l’exposition.

 

Le Corbusier est probablement l’architecte le plus connu au monde. Alors y a-t-il encore des choses à dire à son sujet ?

Olivier Cinqualbre : Son œuvre est si colossale qu’il y a en effet encore beaucoup à dire et même de nouveaux aspects à découvrir. Le Corbusier suscite une fascination à l’échelle de la planète et des travaux, des thèses n’en finissent pas d’être produits. D’autant que grâce à la Fondation le Corbusier, l’accès aux sources est possible. Néanmoins certains sujets n’ont pas été abordés, d’autres ont parfois été mal analysés. Ainsi le thème de la place du corps humain dans son œuvre avait bien été déjà évoqué dans quelques textes mais jamais il n’avait été l’objet central d’un travail scientifique, comme c’est le cas dans cette exposition anniversaire au Centre Pompidou.

 

Le Modulor, cette mesure d’un corps d’homme qu’il établit à partir des années 1940, est célèbre. Mais vous montrez dans l’exposition que Le Corbusier prenait en compte l’humain depuis bien plus longtemps…

O. C. : Cette réflexion ne date pas du Modulor. Le Corbusier a formalisé ce système de proportions pendant la Seconde Guerre Mondiale, c’est à dire à un moment où il n’avait pas beaucoup de travail. Et en 1950, il a publié son travail sur cette taille standard. Elle était donc celle d’un individu de sexe masculin mesurant 1,83 m à partir de laquelle il a établi des progressions arithmétiques de surfaces, afin d’établir une concordance entre l’homme et son environnement et donc l’architecture. A partir de là, il l’a mis en pratique dans tous ses projets, ceux des unités d’habitation comme la Cité radieuse de Marseille ou celui du Cabanon, cette « Chambre de villégiature » qu’il a fait construire pour lui-même à Roquebrune-Cap-Martin en 1952. Mais si elle était auparavant moins savamment calculée, plus intuitive, cette question du corps a en réalité été présente très tôt dans sa carrière.

 

 

Sait-on d’où lui est venue cette préoccupation ?

O. C. : En 1910-1911, alors qu’il ne s’appelait pas encore Le Corbusier mais Charles-Edouard Jeanneret, il a été stagiaire en Allemagne chez l’architecte Peter Behrens. Ses compagnons de stage étaient alors Mies van der Rohe et Walter Gropius. Surtout, pendant son séjour, il a découvert des travaux des psychophysiciens qui établissaient que le corps humain est un sujet qui perçoit l’espace, mais aussi le mouvement. Cette réflexion sur les sens, de la perception a ensuite imprégné tous les travaux de le Corbusier : l’architecture mais aussi la peinture et le design.

 

« Grouillots »

 

Cette préoccupation est d’ailleurs visible à travers les 300 œuvres présentées dans l’exposition et en particulier, dans ses croquis architecturaux…

O. C. : Dans ses plans, Le Corbusier mettait en place une géométrie rationnelle, en ayant recours aux tracés régulateurs mais il y plaçait aussi toujours une silhouette humaine pour donner l’échelle. Ces « grouillots », comme on appelle ces personnages, affirmaient que ces architectures étaient faites pour des gens bien vivants. Le Corbusier étaient même un des rares à les faire figurer dans ses dessins d’aménagements intérieurs. Par la suite, des tampons encreurs au motif du Modulor ont été fabriqués, pour permettre d’imprimer facilement sa silhouette sur les plans.

 

L’exposition insiste sur un autre aspect de l’œuvre : contrairement aux idées reçues,  l’architecture de Le Corbusier, au début de sa carrière, n’était pas blanche.

O. C. : Dans ses premiers projets, il recourait à la couleur aussi bien pour l’intérieur que pour l’extérieur. Ainsi la Maison La Roche – qui abrite aujourd’hui la Fondation Le Corbusier – est, écrivait-il, « couleur pierre de Paris ». D’ailleurs, à l’occasion de travaux récents, elle a retrouvé cette teinte crème. Les façades des logements ouvriers Frugès, à Pessac, sont peintes également. Et la villa Savoye enfin, à Poissy, n’est pas que blanche : son socle est vert, de manière à donner l’illusion que le volume blanc est en suspension. Cet usage de la polychromie est aussi lié à cette question de la perception par l’homme. La couleur donne plus de profondeur et de contraste.

 

Alors que le 50anniversaire de sa mort est aussi, à travers d’un certain nombre de publications, une occasion de polémiquer sur l’homme qu’a été Le Corbusier, votre exposition parle donc surtout de son œuvre…

O. C. : Il est certain que nous parlons davantage des mesures de l’homme universel que de celles de Le Corbusier.

 

A ce propos, Le Modulor fait 1,83 m… mais sait-on quelle taille faisait Le Corbusier ?

O. C. : Il mesurait 1,75 m. C’est en tout cas ce qui est inscrit sur sa carte d’identité.

 

En savoir plus

En 2016, un colloque sur la pensée de Le Corbusier et son contexte historique

Alors que l’exposition « Mesures de l’Homme » était sur le point d’ouvrir, le Centre Pompidou et la Fondation Le Corbusier ont annoncé le 28 avril la tenue, en 2016, d’un colloque sur la pensée de Le Corbusier. Pour les deux institutions, il s’agira alors de replacer celle-ci dans son contexte historique pendant les années 1930 et la Seconde Guerre Mondiale, alors que de récents ouvrages ont mis en cause l’homme et ses engagements politiques. Publiés à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’architecte, trois livres – « Le Corbusier, un fascisme français » de Xavier de Jarcy, « Une froide vision du monde » de Marc Perelman et « Un Corbusier » de François Chaslin – l’accusent en effet d’antisémitisme, de « fascisme militant » et d’avoir entretenu des liens avec le régime de Vichy.

Le Centre Pompidou a donc fait valoir, dans un communiqué, qu’il « apparaît nécessaire qu’un véritable travail scientifique soit mené afin d’apprécier au plus près une période de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme qui n’a jamais fait l’objet d’une analyse historique complète. » Le communiqué rappelle d’ailleurs que, si l’exposition qui se tient du 29 avril au 3 août 2015 se concentre sur la place de l’humain dans le travail peint, sculpté ou construit de l’architecte, la précédente, organisée en 1987 pour célébrer le centenaire de sa naissance, « avait abordé l’ensemble de son œuvre, évoquant toutes les périodes de sa création et de sa vie en n’en occultant aucun des aspects. »

Ecoutez ici la réaction de Frédéric Migayrou, l’un des deux commissaires de l’exposition « Mesures de l’Homme », enregistrée au Centre Pompidou le 28 avril lors de la présentation à la presse, par notre confrère Olivier Namias.

 

( avec AFP.)

– « Le Corbusier – mesures de l’Homme », du 29 avril au 3 août 2015 au Centre Pompidou, dans le IVe arrondissement à Paris. Tous les jours sauf le mardi de 11 h à 21 h. Tél. 01 44 78 12 33. www.centrepompidou.fr

– Le cinquantenaire de la mort de Le Corbusier est par ailleurs marqué par nombre de manifestations et de publications (à lire ici).

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