Paysage

« Michel Corajoud nous a transmis sa façon d’être libre », Alexandre Chemetoff, urbaniste-paysagiste-architecte

Mots clés : Aménagement paysager - Architecture - Métier de la construction

Les éditions du Bureau des paysages, fondées par Alexandre  Chemetoff, mettent sous presse deux livres d’hommage à Michel Corajoud, deux ans après sa mort, survenue le 29 octobre 2014 : l’un porte la signature de l’urbaniste, paysagiste et architecte ; les proches du disparu, réunis dans l’association Atelier Michel Corajoud, signent  le second ouvrage. Leur président Alexandre Chemetoff profite de l’occasion pour définir l’héritage et évoquer sa propre pratique du projet architectural, urbain et paysager.

L’association l’atelier Michel Corajoud, que vous présidez, annonce la publication imminente d’un ouvrage collectif. À quoi ressemblera-t-il?

Alexandre Chemetoff : « Michel Corajoud, portraits », se présente actuellement comme un rouleau, forme originelle du livre. Il sera distribué, plié en accordéon, selon une technique de reliure dite Leporello. Claire Corajoud  présente un photomontage d’Augustin Dumage où se confondent son visage et celui de Michel. Suivent les contributions de chacun dans l’ordre alphabétique, à raison de deux pages par auteur. Une première maquette du livre avait été déroulée comme un long ruban blanc sur la pelouse de «la clairière de la clairière» dans le parc du Sausset, le 14 juillet 2015, jour de l’anniversaire de Michel Corajoud.

Cet ouvrage est un portrait composé de points de vue différents, chacun apportant une contribution singulière qui éclaire la personnalité de Michel Corajoud, conjoint, ami, maître, père et grand-père aimant, enseignant, artiste, urbaniste, paysagiste, intellectuel, essayiste. Des anciens élèves côtoient des maîtres d’ouvrages, des élus, des paysagistes, des urbanistes, des architectes, des géographes et d’autres encore, amis ou compagnons.

 

Et vous ?

A.C. : Michel aimait se tenir sur le seuil de la serre où j’ai installé une salle de lecture, là où nous nous trouvons à l’ombre des bambous. J’ai dessiné à l’encre de couleur ce passage entre le dedans et le dehors, une situation transitoire, un seuil. J’ai aussi retrouvé des photos de Michel que j’avais prises lors d’une visite à Grenoble début des années soixante-dix où il apparaît aux côtés de Claire dans le rétroviseur de sa voiture. Elles ont été choisies pour la couverture et la quatrième de couverture du livre.

 

Pourquoi ce livre ?    

A.C. : Le projet est né d’un sentiment partagé par plusieurs de ses proches et amis. Claire Corajoud, sa compagne et partenaire, Anouk Lardenois, sa fille, Vincent Piveteau, directeur de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, les paysagistes Henri Bava, Jacques Coulon et Michel Desvigne, Idrich Akhoun comptable et conseiller de Michel ainsi que moi-même. Nous reconnaissions que l’école française de paysage et en particulier l’école de Versailles ne serait pas ce qu’elle est devenue sans Michel Corajoud. Il a consacré plus de trente années à l’enseignement, créant un courant de pensée et une dynamique autour de l’idée de paysage envisagé comme une ouverture au Monde. Il a su ouvrir des voies que chacun a suivies à sa manière. Il n’a pas eu de disciples. C’est sa façon d’être libre qu’il a transmise. Portant l’idée de paysage au-delà des limites des parcs et jardins dans lesquelles elle se trouvait enfermée pour la proposer comme une manière de concevoir la transformation de notre environnement. Renouant ainsi avec une histoire de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, de l’architecture et de l’art des jardins, où le paysage joue un rôle prééminent. Michel Corajoud par son enseignement a réinventé le paysage comme un art du temps présent, renouant sans jamais le revendiquer avec une histoire peuplée de grandes figures comme celles de Jean-Claude Nicolas Forestier en France, de Frederick Law Olmsted en Amérique ou de Fritz Schumacher en Allemagne, qui furent à la fois architectes ou ingénieurs, concepteurs de parcs et jardins, d’ouvrages d’art, de bâtiments et de villes.

Lorsque j’ai présenté l’ouvrage le 30 septembre dernier à la biennale internationale du paysage de Barcelone, j’ai ressenti à quel point Versailles et l’enseignement de Michel Corajoud étaient importants. J’ai aussi mesuré la nécessité de lui donner une actualité. C’est à Versailles que l’idée de paysage a dépassé la cadre d’un domaine d’intervention professionnel, pour devenir une pensée agissante.

Mais au-delà de son œuvre, Michel Corajoud, qui aimait la compagnie de ses contemporains, existe aussi dans le souvenir que chacun d’entre nous garde en mémoire. Ce livre réunit les traces d’une complicité, d’une amitié, de moments particuliers, comme autant de signes de ce compagnonnage. 

 

Comment avez-vous déniché un éditeur qui accepte un format aussi atypique ?

A.C. : Je suis devenu éditeur par nécessité et aussi par goût. Personne d’ailleurs ne publierait un tel ouvrage, sauf à raison d’une contribution  sans commune mesure avec les moyens de l’association qui  a d’ailleurs lancé une souscription pour financer le projet. Les éditions du bureau des paysages n’ont pas pour objectif premier de réaliser des bénéfices. Même si elles doivent parvenir à équilibrer un bilan, leur mission est de rendre compte d’expériences et de participer à la diffusion d’idées.

 

Les éditions du bureau des paysages travaillent-elles à d’autres projets ?

A.C. : Parallèlement à la publication de l’ouvrage collectif dont nous avons parlé et sur la suggestion d’Henri Bava, j’achève un livre plus personnel sur Michel, un court récit illustré image par image. Nous sommes quelques-uns à avoir été marqués par l’aventure d’un voyage de fin d’année qui nous fîmes en Espagne, sous la conduite de Michel Corajoud. Nous n’avions pas d’objectif plus précis que l’observation du paysage. Ce qui nous intéressait c’étaient les étendues cultivées, de ce  « théâtre d’agriculture » pour reprendre les termes utilisés en d’autres circonstances par Olivier de Serres. Nous décelions dans ces géométries, les prémices d’un passage entre le chemin et la rue, le champ et la parcelle, et nous regardions la campagne comme lieu fondateur de la ville. C’était quatre ans avant 1976, date de la renaissance de l’école du paysage telle que nous la connaissons aujourd’hui. Nous sortions de la section du Paysage et de l’art des jardins de l’Ecole Nationale Supérieure d’Horticulture, créée en 1946 par le Général de Gaulle. Il voulait que soient formés à Versailles des paysagistes qui contribueraient à la reconstruction de la France. Le temps lui donnera raison et cette vision ne restera pas sans suite. Michel nous invitait à collecter des images, ouvrant le paysage au monde bien au-delà de l’horticulture, dont nous découvrions en même temps l’étendue et l’intérêt. Lui-même sortait de l’école des Arts Décoratifs où il avait été formé aux disciplines du projet. C’est sans doute cet assemblage entre l’horticulture et l’apprentissage du projet comme manière critique de se projeter dans la réalité qui a été le ferment de notre initiation. Faisant naître en nous un sens particulier de l’engagement qui coïncidait avec l’esprit frondeur qui dominait la société au début des années soixante-dix. Je décris également le lien, plus secret, entre l’enseignement de Michel et son goût pour la poésie.  Lui qui montant à Paris, s’était installé sur les traces d’André Breton, à l’Hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon. Est-ce la contemplation de statue de Jean-Jacques Rousseau depuis la fenêtre de sa chambre qui aura été à l’origine de son aspiration irrésistible vers la nature ?

 

 

Certaines pages, illustrées par des schémas techniques, paraissent assez éloignées de la nature…

A.C. : Peut-être pas. Comment entre-on dans la fabrique un projet, comment pénètre-t-on dans l’atelier d’un créateur comme André Le Nôtre ? Souvent, les ouvrages sur les jardins retracent les circonstances historiques de leur création. Au contraire, Michel Corajoud, Marie-Hélène Loze et Jacques Coulon, se sont appliqués à comprendre comment avaient été tracés les jardins et le parc de Versailles. Mesurant, arpentant, reproduisant les géométries fondatrices pour redécouvrir, à partir du terrain, les figures du projet d’origine. Dévoilant ainsi les méthodes et les moyens utilisés pour conduire la mise en scène d’éléments naturels.

 

Votre mission de maîtrise d’œuvre architecturale et paysagère du réaménagement des locaux de l’école vous offrira-t-elle aussi une occasion de lui rendre hommage ?

A.C. : À travers ce projet, j’aimerais que l’association l’Atelier Michel Corajoud apporte sa pierre au projet culturel du Potager du roi, et en particulier à celui de la Villa Le Nôtre installée dans l’hôtel de son créateur Jean-Baptiste de la Quintinie. Une exposition sur Michel Corajoud et l’école française de paysage est programmée à l’été et l’automne 2018. Elle prendra place dans le bâtiment des Suisses dont l’aménagement sera alors terminé, mais aussi dans d’autres parties comme la Figuerie et les jardins. C’est une porte d’entrée, une ouverture plutôt qu’un lieu de mémoire. Les membres de l’association réunis en séance plénière le 17 septembre dernier ont fait part de leur détermination et de leur engagement à mener à bien ce projet d’exposition. Ils ont également montré leur attachement à l’idée que l’école soit non seulement un établissement d’enseignement mais aussi un lieu de culture, conformément à la vocation initiale du potager, jardin d’essai et terre d’expériences. Cette vision détermine l’esprit  et l’économie qui président au réaménagement du bâtiment des Suisses. Les salles d’arts plastiques seront conçues pour pouvoir être utilisées en dehors des périodes de cours comme des galeries d’expositions. Elles s’ouvrent et se prolongent par des terrasses, des treilles, des pergolas et des serres, pour y associer le jardin et les horizons de la ville et du parc.

 

À la fois architecte, urbaniste et paysagiste, vous réjouissez-vous du statut désormais inscrit dans la loi pour les concepteurs paysagistes ?

A.C. : L’idée du paysage, son importance, sa vitalité et son développement ne dépendent pas du statut d’une profession. J’apprécie cette appellation au même titre que celles des écrivains, des peintres ou des artistes. Le paysage n’a rien à gagner à être un domaine réservé ou protégé. Un engagement et une compétence ne résultent pas d’un titre. Je défends l’idée d’un exercice libre des métiers du projet auxquels on pourrait donner le nom générique d’architecture. Le paysage est porteur d’une idée nouvelle. Lorsqu’il sort de son domaine réservé, il change la manière de pratiquer l’architecture, le design, l’urbanisme, l’ingénierie et même le paysage. Il ne se définit pas comme une spécialité ou une profession mais comme une philosophie de l’action, susceptible de transformer notre environnement et de faire en sorte que l’architecture devienne enfin un art populaire, accessible à tous.

 

Le contexte économique vous paraît-il propice à la mise en œuvre de cette vision ?

A.C. : Le manque d’argent devrait au contraire encourager le réemploi des lieux et des matériaux. La transformation de l’existant devrait être la  première manière de satisfaire nos besoins. C’est le point commun de nombreux projets que nous avons entrepris dans l’Île de Nantes, sur le Plateau de Haye à Nancy, dans la Manufacture et la Plaine-Achille à Saint-Etienne, ou plus récemment à Strasbourg sur le site de la COOP au Port du Rhin.  Le projet, pensé dès l’amont comme un exercice d’économie appliquée, change la manière même d’envisager le programme. Le projet devient un lieu de synthèse entre un site existant, des moyens, des possibilités et des nécessités.  Ce qui permet d’envisager le temps et l’argent comme des matières premières, en s’appuyant sur l’observation des usages, pour que cette démarche soit ouverte aux principaux intéressés, nos concitoyens.

La compréhension des lieux éviterait peut-être que l’on produise des compositions urbaines inutilement chères et oublieuses du passé, comme celle de la Croix de Berny autour d’un rond-point orné d’une fontaine au style indéfinissable, différent de celui des bâtiments qui l’entourent mais qu’un même manque d’esprit caractérise. Nous sommes pourtant sur le site de la ferme de la propriété de Madame de Berny, près du parc de Sceaux, non loin de la roseraie de L’Hay-les-Roses, sur un site qui domine la vallée de la Bièvre. Rien de ce qui fonde les qualités de ces lieux n’a été mis en valeur. Il n’y a plus d’histoire, plus de géographie, seule reste de la dépense, une écœurante dépense.

 

Quelles exigences techniques imposent cette méthode ?

A.C. : La mise en œuvre d’un projet passe par une compréhension précise des processus techniques utilisés. Ici, il convient de s’impliquer directement dans la mise au point in situ des coffrages pour maîtriser l’appareillage et le calepinage des pierres d’un mur maçonné. Là, une image d’une pelouse verte dans son état futur d’achèvement ne saurait tenir lieu de descriptif pour sa mise en œuvre. Faut-il pratiquer un sous-solage, des labours, un hersage ? Quels amendements auront été nécessaires ? Un drainage s’avéra-t-il indispensable ? Quelles proportions de raygrass, de fétuque ovine, et d’autres graminées, devront être choisies pour composer un mélange adapté à sa situation, son usage et son entretien ? Autant qu’au résultat, je me suis toujours intéressé à la manière d’y parvenir. Ma formation à Versailles, aux côtés de fils de pépiniéristes qui n’ignoraient rien des végétaux et de leurs cultures, et mon enfance passée sur les chantiers, ont sans doute joué un rôle dans mon goût pour la compréhension de la fabrication des choses.

 

Comment rendre cette exigence compatible avec un décloisonnement des compétences ?

A.C. : Au bureau des paysages, nous sommes urbanistes-paysagistes-architectes. Certains d’entre nous ont été formés comme architectes, d’autres comme paysagistes, certains en suivant des chemins différents. Je fais en sorte que notre équipe puisse fonctionner à la manière d’une troupe de théâtre où les rôles sont repartis en fonction des nécessités du répertoire. L’exercice de projet nécessite un apprentissage et une remise en cause, constants. Notre agence est une école pratique et polytechnique. La prise en compte des relations entre le dedans et le dehors suppose une vision et une maîtrise globale de la construction et de l’aménagement. Le jardin de la cité numérique de Bègles permet d’obtenir l’été lorsqu’il fait chaud, un abaissement de la température dans les bureaux et les ateliers de 7 à 8 degrés centigrades. Les logiciels du bureau d’études fluides chargé du calcul environnemental ont pris en compte des paramètres plus difficiles à modéliser. L’interaction entre le dehors et le dedans repose aussi sur une réalité vécue par chacun. Le logement n’est-il pas la partie la plus privée de l’espace public et du territoire que chacun pratique ? Le jardin, la terrasse et le balcon, ne seraient-ils au contraire pas la partie la plus publique d’un espace privé ?

 

La voie réglementaire vous paraît-elle appropriée à l’amélioration de la qualité des espaces construits ou aménagés ?

A.C. : On s’éloigne souvent des lois et de leur sens en abusant des règlements. L’expérience et les essais devraient nous permettre par approches successives d’établir des correspondances entre nos tentatives d’amélioration de notre environnement et l’esprit des lois. Je trouve inquiétant toute tentative visant à enfermer la réalité dans des dispositifs règlementaires fussent-ils vertueux. Gardons en mémoire leur finalité faute de quoi les règles pourraient vider les lois  et la réalité de leur sens. Je crois davantage aux vertus de l’expérimentation qu’aux certitudes de la planification et c’est aussi ce que j’ai appris de la section du paysage et de l’art des jardins dans le Potager du roi et de l’enseignement de Michel Corajoud.

 

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