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« Les tours : régressions économique, sociale, humaine… et architecturale ! », par Luc Dupont, architecte

Nous sommes entrés dans un cycle économique « bas », plus prononcé que les précédents. Toutes les exagérations sont de mise ! Déclin du capitalisme, promesses de régulation, etc., tout y passe. Pourtant nous savons que depuis maintenant trop longtemps, le monde est régi par les « commerçants », que leur priorité et leur moteur n’a jamais été et ne sera jamais l’ »intelligence » des choses, mais le profit, de préférence individuel. Certains, machiavéliques, tentent même de nous faire croire que la règle du profit individuel serait la base du profit collectif partagé !

Le domaine du commerce a depuis longtemps irrigué ses champs adjacents, du politique aux médias, pour s’assurer sa promotion. Cela ne suffisant pas (à ses profits), il a étendu son influence aux domaines artistiques, détournés de leur fonction créative et humaine (éducative, sociale, de « connaissance ») pour les cantonner à leur capacité de séduction et d’attrait… les connectant ainsi au « politique » et aux « médias » !

Dans des sociétés plus évoluées que la nôtre (humainement, intellectuellement, culturellement), les décisions et les orientations ne sont pas livrées à la « bêtise » et la réduction régressive de l’échange d’argent ! Ce serait faire fi de toutes les formes d’échange qui ne sont pas quantifiables, monnayables, et qui sont primordiales. Primordiales dans les deux acceptions (au moins) du terme : premières au sens de leur priorité dans nos besoins et nos désirs, premières dans leur signification et l’examen de la nature du désir… Ce qui est de l’ordre du désir n’est pas quantifiable !

La régression humaine, c’est l’annulation de l’échange humain par sa réduction à une marchandisation de nos besoins, de nos envies. C’est l’ignorance de toute la psychologie humaine, de son histoire, de ses pratiques… ancrées dans la culture des civilisations « traditionnelles ». C’est la réduction de la réalité à l’ignorance, à l’avarice et à l’égoïsme des marchands d’illusion.

Car la question centrale est là ! Que préférez-vous ? Etre sous l’égide des marchands… ou confier les règles de vie communautaire et de construction de la société aux personnes qui en sont dignes, par leur altruisme et leur désir de l’autre, le respect qu’elles peuvent avoir du désir individuel, la connaissance qu’elles ont des mécanismes de fonctionnement de la société ? Votre choix tend-il vers la satisfaction stérile et immédiate promise par les marchands… ou vers l’intelligence de ceux dont la connaissance de l’âme humaine force votre respect ?

De là nous pouvons revenir à la création architecturale… dont nous avons dit ci-avant qu’une grande part de sa production était livrée au domaine marchand. Sortez de l’image, et examinez les conditions de production de ce qui tente de vous être « vendu » ! Acceptez si vous en êtes d’accord que la majeure partie de la production architecturale est soumise aux lois du « commerce », du marché (nous y avons inclus le politique et les médias pour leur plus grande part…). Imaginez alors que les architectes qui veulent se faire un « nom » se soumettent à ce mode de comportement, et qu’ils abdiquent toute prérogative individuelle, tout véritable désir d’échange (non marchand, c’est-à-dire essentiel – cf Bataille par exemple-), tout regard personnel…

Evidemment leur discours vous dira le contraire ! Maladroitement ils vous diront qu’ils s’occupent de votre « plaisir » (plaisir… pas bonheur !). Et vous observerez qu’ils font tous la même chose : comme vous ne connaissez pas les logiciels d’image de synthèse, ils vous feront croire que chaque jour ils sont capables d’inventer de nouvelles formes… mais votre fils, plus jeune et plus aguerri rivalisera le jour même sans problème avec eux ! Chaque forme (infinie par nature) vous laissera croire qu’ils travaillent, mais peut-être aurez vous tôt fait de dés-idéaliser cet état de fait, et vous rendrez vous compte qu’ils ne travaillent pas, qu’ils n’ont aucune culture des faits architecturaux et urbains, qu’ils n’ont aucune référence à vous fournir… et que leur « attitude » consiste à « surfer sur la vague », au gré des idéaux de la société, des modes et des supposées attentes de leurs concitoyens… qui ne sont que de nouvelles promesses, des fuites en avant, un désir de plaire (d’essence marchande) !

Donc, j’en arrive finalement aux tours dans Paris, sujet sur lequel je me proposais d’écrire initialement, pour corroborer quelques sentiments d’architectes exprimés avec courage… Il y a cinquante et quarante ans les quartiers de tours sont apparus à Paris : c’était une première « folie », au sens premier du terme, une révolution, avec l’apanage de promesses inconsidérées qu’elle contient ! Depuis, beaucoup d’entre vous les ont exécrées… jusqu’à maintenant. Pourtant la question ressurgit, en dépit de notre appréhension de la réalité, comme de vieux démons qui ressurgissent ! Les faux prophètes s’agitent : ils vous méprisent, ils ont la haine ! Ils n’ont pas peur de laisser derrière eux la « tabula rasa » : pourvu qu’ils en profitent ! Vous ne souhaitez pas habiter les tours ? Vous n’avez pas la parole (où est celle des médias ?) !

Vous voyez, l’histoire bégaie. Cela sera ainsi tant que nous laisserons la main aux prétentions égoïstes, aux marchands du temple, et à leurs alliés ! L’histoire bégaie, et nous passons de régressions en régressions… Dans notre folie consumériste, le travail – qualitatif – est dévalorisé par rapport au travail – quantitatif – (les tours !).

Luc Dupont, architecte à Paris
Le 2 décembre 2008

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