Projets

Les excès du star system : le Projet Triangle de Herzog

L’architecture risque aujourd’hui de dégénérer en un jeu de formes exagérées et d’images fictives générées par ordinateur, tandis que les concepteurs et leurs clients se font remarquer avec des bâtiments qu’ils déclarent « iconiques ».

Tout est mis en œuvre pour obtenir un effet rapide destiné à séduire les politiques et les investisseurs avec des gestes spectaculaires au diapason de l’économie de marketing, de la privatisation, des aléas des intérêts de la globalisation capitaliste et de la « société du spectacle ». Comme d’habitude, l’architecture est aussi utilisée pour dissimuler et idéaliser les manœuvres et les machinations du pouvoir politique et financier.

Mais les opérations grandioses qui en résultent fonctionnent rarement correctement, heurtent leur contexte et coûtent une fortune à gérer. Avec leur jeu « iconique », les promoteurs et architectes tentent d’affirmer que leurs projets hors d’échelle apportent une « identité » à telle ou telle ville – ce qui est une absurdité dans le cas de lieux séculaires. Ce débat, qui masque souvent la revendication du privé sur l’espace public citoyen, est même repris par certains maires. Le langage des think tanks du marketing et de l’économie nous dit que l’architecture est désormais une « marque » pour faire vendre n’importe quel produit sur un marché globalisé : tout, du vin à l’art, de la mode à la propagande d’un dictateur.

Rien d’étonnant à ce que, dans ce climat de promotion, on se soucie peu de l’exagération portée sur la séduction d’images virtuelles au détriment de la réalité construite. Bien des réalisations d’envergure actuelles ne sont que les emballages d’opérations d’investissements internationaux. Elles ne font guère montre de préoccupations sociales ou locales, même s’il est désormais branché de coller quelques éoliennes pour montrer que l’on se sent concerné par l’environnement. Le but est de faire du profit et de faire grimper le prix du foncier. Tout comme les images passagères dansant sur les économiseurs d’écran de nos ordinateurs ou les clips vidéo de vingt secondes farcis de tics visuels, le projet architectural risque une réduction au niveau de la surface, du signe et de l’effet éphémère. Cela occulte des questions plus profondes et délicates.

Ce que d’aucuns ont appelé « l’effet Bilbao » fut une bénédiction ambiguë pour l’architecture : la porte ouverte à une obsession pour l’imagerie vaine, pour une rhétorique visuelle débridée et pour une insipide recherche de la forme pour la forme. Les élus locaux sont victimes de l’illusion naïve que leurs villes n’ont besoin que de grands projets construits par des stars de l’architecture pour attirer l’attention et le prestige. Aussi, plutôt que de réaliser des édifices rigoureux, pertinents et beaux, plusieurs membres du star system, parmi lesquels certains lauréats du prix Pritzker (considéré sans raison comme le prix Nobel de l’architecture) ont créé des projets racoleurs et arbitraires, dénués de substance pérenne : une architecture de gestes vides et de formes inutilement compliquées, qui ne signifie rien d’autre qu’elle-même.

Le Pritzker lui même est utilisé comme une marque de fabrique censée garantir une certaine supériorité, mais cela advient au moment précis où la quantité tend à primer sur la qualité. Certains architectes de la jet set ne savent pas toujours le nom des villes où sont construits leurs projets, puisqu’ils ont perdu tout contact direct avec le processus de conception de leurs propres bâtiments. La pratique architecturale actuelle souffre d’une hyperinflation due à une conception bâclée, à des agences surdimensionnées et à des rythmes de production ultra-rapides. Le danger est réel que les architectes produisent des caricatures de leur propre travail afin de répondre à la demande du marché pour leur touche personnelle.

Ce système fait perdre son âme à l’architecture et rabaisse la forme à de la publicité. Les excès du « star system » produisent des gestes dénués de sens. L’architecture dégénère en une sorte de techno-kitsch d’exhibitionnisme structurel gratuit. Avons-nous vraiment encore besoin de musées conçus comme des parcs à thème, de pharaoniques aéroports ne fonctionnant pas, d’équipements culturels déguisés en toiles d’araignée, de façades en laitue singeant quelque « responsabilité écologique » ou de gratte-ciel aux silhouettes plus ou moins phalliques ? Certains projets récents de gratte-ciel nous suggèrent quelque sulfureuse alliance entre la ploutocratie et la phallocratie. D’autres essaient de faire un mariage forcé entre le commercial et le monumental.

Le nommé « Projet Triangle » pour la Porte de Versailles à Paris, proposé par les architectes suisses, Herzog et de Meuron (Pritzker 2001), pour le groupe Unibail (clients de la Tour Phare et de la Tour Signale à la Défense) soulève des conflits éventuels entre l’objet isolé servant les intérêts privés et le domaine public de la ville. Un vidéo promotionnelle accompagnant le projet essaie de légitimer cette intervention colossale en projetant des images « flashes » de monuments historiques connus de Paris, tel que la Pyramide en verre du Louvre. La différence de dimension entre ces deux projets est commodément négligée : le « Projet Triangle » est véritablement gigantesque, mesurant à peu près 180 mètres de haut et presque le même longueur à la base.

Les images de la présentation essaient de minimiser ce volume et son impact visuel sur l’environnement urbain en utilisant des perspectives choisies et des images informatiques trompeuses qui suggèrent la légèreté et la transparence. Si le triangle est construit, il serait en fait perçu de plusieurs points de vue comme un monolithe solide et écrasant. Il est étrange de penser que le « Projet Triangle » a le soutient de Monsieur Delanoë, Maire de Paris, un homme soi-disant de gauche. Certaines mauvaises langues ont même prétendu voir dans cette proposition monomaniaque et pharaonique une collusion possible entre les « gros sous » et les ambitions présidentielles : une sorte de « grand projet » avant l’heure, un monument au pouvoir politique.

Peut-être faudrait-il rappeler à certains membres de la classe politique en France que le mot « république » vient du latin « res publica » – la chose publique – ce qui appartient aux citoyens. Le « Projet Triangle » est comme un lame énorme qui coupe l’espace urbain en deux : un objet dans un vide, même si une partie de ce vide peut devenir un parc. Les mêmes densités pourrait être obtenus avec une configuration beaucoup plus bas, plus à l’échelle humaine, moins ostentatoire et rangée de telle façon à créer une séquence agréable d’enclos et d’espaces civiques variés. Il y a plusieurs moyens intelligents de conjuguer la hauteur d’un bâtiment, une échelle de transition et des espaces véritablement civilisés sans avoir recours à des gestes formels vulgaires, au gigantisme et à une visibilité déplacée

Les architectes et le maître d’oeuvre essaient de vendre leur projet avec le mot magique de « sustainability » (développement durable) mais là aussi la forme prévue est loin d’être le plus économique. Du point de vue du climat par exemple, la solution n’est pas idéale: de vastes surfaces de verre seront exposées au soleil. La vraie logique de cette géométrie semble commencer avec le besoin de faire de la réclame, d’imposer la visibilité, de crier fort au dessus des toits de Paris, de monumentaliser l’argent. Par quel droit est-ce que ce bâtiment de fonction assez banal (bureaux, salles de congrès, hôtel de luxe) occuperait-il tant la silhouette de Paris, se mettant en concurrence avec les symboles qui expriment les époques de l’histoire nationale ? N’est-ce pas une confusion de genres: en même temps une inflation du commerce et une dévaluation de la monumentalité? Certains politiciens ont déclaré que nous avons ici un projet « d’une beauté inouïe », même une indication de la direction souhaitée par le Président de la République pour l’urbanisme. Certains « bloggeurs » ont répondu que le « Projet Triangle » serait plus à sa place au bord de la mer à la Grande Motte à coté des hôtels vulgaires pyramidales ! Faut il rappeler que Paris n’est ni las Vegas, ni Dubai?

En ce qui concerne Herzog et de Meuron, il fut un temps où on pouvait compter sur eux pour formuler de subtiles réponses architecturales aux questions de temps, de lieu et de société. Mais pendant ces dernières années ils se sont intéressés de plus en plus à la production d’images à sensations, une sorte de publicité idéologique pour leurs divers clients, tel que, et non pas le moindre, le gouvernement chinois (le « Nid d’oiseau » à Beijing). Avec leur tour pour l’entreprise Roche à Bâle de forme vaguement phallique (plus de 160 mètres de haut), avec leur projet pour un hôtel surdimensionné à Helsinki (surnommé localement ‘le glaçon’ ) et maintenant avec leur « Projet Triangle » pour Paris, ils se sont montrés de moins en moins intéressés par une réponse sensible aux contextes urbains et topographiques, de plus en plus concernés par des images instantanées et des formes sculpturales douteuses au service du pouvoir financier.

Il est possible que la présente crise financière réglera le compte du « Projet Triangle » : c’est une architecture peu rentable qui appartient à une époque révolue d’extravagance. Mais il y a d’autres projets gratte-ciel, pires encore, qui attendent dans les coulisses. Au moins la Porte de Versailles se trouve au bord de la ville. Quoi dire de ces architectes français de troisième rang qui proposent des tours aux intersections historiques en plein centre ville? D’ou vient cette arrogance qui réduit le débat au niveau de caricature: d’une côté la soi-disant ville musée, de l’autre la soi-disant modernité? « Qu’est-ce que c’est que le barbarisme si ce n’est pas une incapacité de reconnaître l’excellence? » disait Goethe. Une métropole comme Paris mérite une réflexion plus considérée que celle-ci sur les qualités qu’il faut sauvegarder à long terme, et sur les aspects qui peuvent changer. Une montagne de diamants dans le virtuel peut devenir un pilier de sel dans l’espace réel. L’architecture doit poursuivre des objectifs plus sérieux : être au service de la société et de la culture dans la longue durée, apporter quelque chose de plus à la ville comme à la nature.

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