Paysage

Le ressenti cherche sa voie dans l’aménagement

Mots clés : Administrations, banques, bureaux ouverts au public - Bâtiment d’habitation individuel - Démarche environnementale - Gouvernement

L’implication des citoyens dans les politiques paysagères inspire deux « journées des paysages » du ministère de l’Environnement, le 11 janvier et le 1er mars. La direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature et le commissariat général au développement durable se sont associés pour intégrer ces événements dans une « recherche action » destinée à inspirer un accompagnement cohérent de l’Etat.

La légitimité des paysagistes concepteurs, pour donner du sens aux politiques d’aménagement, a nourri les débats de la première « journée paysage » de l’année initiée par le ministère de l’Environnement, le 11 janvier à La Défense. Avec sa référence à la convention européenne du paysage, la loi Biodiversité met ce thème dans l’actualité, à la faveur d’une expression clé : « Le paysage ressenti par les populations ». Les auteurs des atlas du paysage, autre référence nouvelle du législateur français, revendiquent une capacité à transcrire ce ressenti que les politiques publiques cherchent à intégrer.

 

Questions abyssales

 

Pour l’Etat, cette ambition s’accompagne de questions abyssales posées au début de la journée par Serge Bossini, directeur de l’innovation au commissariat pour général du développement durable : « C’est quoi le public ? Dans quel périmètre et comment organiser la société civile ? » Certaines questions se posent au chercheur lui-même : « Puis-je observer sans modifier ? » En fin de journée, la chercheure de l’école d’architecture de Grenoble Théa Manola a ajouté de nouvelles interrogations : « Comment croiser les disciplines et dans quels buts » ?

 

Recherche action

 

Le ministère de l’Environnement compte sur trois programmes récents ou en cours pour l’éclairer : Repère, consacré à l’expertise scientifique collective, ou « comment faire de la vraie science avec des usagers profanes », selon l’expression de Serge Bossini ; Paysage DD2, sur le croisement entre les postures de l’observateur, du facilitateur, du pédagogue et de l’acteur ; et enfin, les « paysages et territoires en transition », déjà rebaptisé par son sigle PTT. Les « journées paysage du 11 janvier et du 1er mars » s’inscrivent dans les recherches actions promues par ce dernier programme.

 

Agora mobile

 

Parmi d’autres, l’atlas auvergnat, commandé par l’ancienne direction régionale de l’écologie, de l’aménagement et du logement, illustre la capacité de la maîtrise d’ouvrage publique et de ses maîtres d’œuvre à sortir des sentiers battus, pour donner droit de cité au paysage ressenti. Dans une camionnette customisée en bureau atelier, 40 groupes de 7 passagers invités par les maîtres d’œuvre ont sillonné la région pendant une journée. « Les paroles se sont libérées dans cet agora mobile », témoigne Cyrille Marlin, co-auteur de l’atlas. Pour canaliser les expressions selon un angle plus resserré que ne le suggère le mot paysage, les rédacteurs ont choisi le thème de l’aménagement. Les 40 voyages ont abouti au recensement de 1500 formes qui ont inspiré une nouvelle représentation de la géographie à partir des pratiques, et non plus des lieux.

 

L’effet soufflé

 

« Comment éviter que la dynamique ainsi amorcée ne retombe comme un soufflé » ? Après avoir soulevé cette question, Jean-Pierre Thibault, du Conseil général de l’environnement et du développement durable, n’a pas manqué de souligner les difficultés institutionnelles : « Les départements commandent les atlas paysagers, alors qu’ils ne détiennent pas de compétence d’aménagement », rappelle-t-il. L’absence de budget de fonctionnement associé aux atlas s’ajoute à l’infinie diversité de pratiques, et parfois aussi à des controverses stérilisantes.

 

Savoir et pouvoir

 

Antidote prônée par Serge Bossini, la bienveillance a eu du mal à s’imposer aux 140 participants, face au Grand témoin qui a assumé le rôle du poil à gratter : en donnant l’impression de ranger les paysagistes concepteurs dans le camp des « scènes officielles » qui, du haut de leur savoir,  contribuent à perpétuer des rapports de pouvoir, Guillaume Faburel, professeur de sciences sociales à l’université de Lyon 2 ne s’est pas fait que des amis. « Nos savoirs ne prétendent pas faire autorité pour créer du sens », s’est défendu Cyrille Marlin, relayé par la philosophe Odile Marcel, qui a plaidé pour un objectif de « perception instruite », afin de mettre tout un chacun en capacité de jouer son rôle d’acteur de la démocratie.

 

Leçon de silence

 

Sans répondre à la question de la capacité des politiques publiques à traduire la subjectivité en projets d’aménagement, la séquence guyanaise de la journée en a donné l’une des clés philosophiques : auteur de l’atlas des paysages des Hautes-Pyrénées, Michaël Ripoche a évoqué l’impasse intellectuelle à laquelle il s’est heurté dans le territoire français d’Amazonie, pour dégager une analyse sur le « paysage ressenti » par des populations qu’il juge imperméables à cette notion. Sa réflexion a provoqué ce témoignage d’une participante : « En 1985 en Guyane, j’essayais de grimper aux arbres. Un vieil homme du pays est venu à mon aide. Quand nous sommes arrivés en haut, il a dit : « regardez comme c’est beau ». Puis il s’est tu ». Communier autour du ressenti universel que véhicule le paysage passe par une phase de silence, d’oubli de soi et de son propre savoir. Pour la suite, rendez-vous le 1er mars à la seconde journée, « entre perception et aspirations ».

 

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