Collectivités territoriales

Le Grand Paris de Gilles Clément : « Accéder au trésor biologique urbain » (1/5)

Mots clés : Télécommunications

Oublié des débats sur le Grand Paris, le paysage de la métropole revient par la fenêtre du Web, avec cinq grandes signatures qui rythmeront un feuilleton quotidien. Première d’entre elles, Gilles Clément, créateur de parcs, mais aussi théoricien du « jardin planétaire » et du « tiers paysage », ouvre la série sur un ton moqueur.

«  Aïe, je me suis coincé la nature dans la ville » dit l’environnementélu, «  j’aurai dû faire attention, tout le monde me tombe dessus, ça couine, ça grince, ça fait mal aux entournures et surtout, oui, surtout : ça fait pas propre. Etre environnementélu c’est dur, il faut défendre la nature et ceux qui la combattent dans la ville car, disent-ils : la ville c’est pas fait pour ça  …. »

 

Depuis six millions d’années l’humanité se bat avec la nature. Enfin peut-être. On n’est pas sûr. Le mot nature vient du grec, civilisation  récente dans l’histoire humaine, à peine quelques milliers d’années. Comment faisait-on avant ? On vivait avec de façon fusionnelle sans éprouver le besoin d’en établir le profil, ni de mettre un nom dessus. Ce qui n’a pas de nom n’existe pas : la nature n’existait pas.

 

La nature mise à l’écart…

 

Nature : mot créé pour désigner le monde non humain et l’aborder d’un regard objectif en le soustrayant à la superstition du polythéisme ou de l’animisme ambiant… Cette mise à distance n’a cessé de s’accroître au fil du temps. Les outils toujours plus performants d’analyses scientifiques pénètrent la nature en la faisant apparaître comme un monde à part, rien à voir avec les humains savants, conscients, généreux et géniaux. Progressivement mise à l’écart de l’humanité elle devient un décor, un terrain de chasse, une ressource d’apparence inépuisable, une source commercialisable de biodiversité. Face aux entreprises d’exploitation du territoire elle se présente en obstacle. Il faut à la fois l’exploiter et la combattre en permanence. La bataille généralisée commence à la fin des deux grandes guerres mondiales dont elle utilise les outils : machines fabuleuses et chimie mortelle.

 

…Ou transformée en marchandise

 

Il est plus facile de se battre contre ce qui se trouve en dehors de soi qu’à l’intérieur de soi. Les animistes ne se lanceraient pas dans ce genre de combat car en s’attaquant à la nature, si toutefois ce mot pouvait avoir un sens dans leur système culturel, ils s’attaqueraient à eux-mêmes. Rien de tel pour la pensée occidentale – largement dominante aujourd’hui sur la planète– pour qui la distance prise avec tout ce qui n’est pas humain est désormais si grande que s’approcher de la « nature » devient une entreprise. Sauf à la considérer comme un terrain de jeu. Ou comme un marché. Ou les deux. On peut alors développer des parcs d’attraction, des « nature center », des réserves, on peut baliser les sentiers de randonnée, cibler le tourisme, contracter des assurances spéciales « risques-nature », proposer des vêtements adaptés à chaque activité au sein de cette nature officiellement hostile, insister sur l’importance des chaussures, des ceintures ou des chapeaux, chacun ayant une fonction précise associée à un comportement déterminé et tout doit se dérouler dans les meilleurs conditions de sécurité. Si les requins gênent les surfeurs on les supprimera. Coûte que coûte, maintenir la distance mentale avec cette nature délirante car « on ne sait jamais.Vision totalement bouleversée par l’écologie qui place l’humanité en bout de chaîne de prédation d’un système naturel dont elle fait partie. L’Homme est un être de nature ! Scandale, sacrilège, comment est-ce possible ? Si oui alors les villes sont des lieux d’excellence de l’expression naturelle, elles sont pleines d’humains. Pleines de nature !

 

Reconnaître le trésor

 

Que signifie aujourd’hui « accueillir la nature en ville », slogan en vogue, alors que cette nature s’y trouve omniprésente ?  Il est question, en réalité, d’un changement de modèle culturel : apprendre à accepter l’autre, le non-humain, – la plante, l’insecte, l’oiseau -, le considérer comme un équivalent vivant dont l’utilité reconnue partout sur la planète conditionne le futur humain. Reconnaître le trésor là où l’on percevait l’ennemi : bouleversement profond, traumatisme qui atteint l’environnementélu en lui conférant un statut hybride d’ami du « vivant » et d’ennemi des pratiques susceptibles de le mettre en danger. Compliqué ! L’environnementélu est un empêcheur de nettoyer en rond, il propose des solutions qui se positionnent en décalage ou en opposition au marché. On fait semblant de l’écouter, on contourne la difficulté en instituant le « développement durable », c’est à dire le développement tout court, sacro-sainte croyance du modèle économique occidental.

 

La campagne tue la nature

 

Que dit la ville ?  La ville accueille les abeilles, la campagne les tue. A Paris on fait du « miel Béton », produit de qualité. Les jardins familiaux, partagés ou publics se déploient dans toutes les grandes villes d’Europe et des Etats-Unis. On accepte les délaissés en les considérant comme faisant partie du « Tiers-paysage » actif, accueil d’une diversité menacée ailleurs, territoire d’hébergement des auxiliaires du jardinier. Les directions des services d’espaces verts ont depuis longtemps abandonné tout traitement à base de pesticides. Les temps ont changé.

Mais la partition demeure : la menace pèse sur ce qui ne se trouve pas dans la ville. On le sait maintenant : la nature accepte de vivre avec nous si nous acceptons de vivre avec elle. Elle semble ne plus avoir le droit de vivre hors des villes. L’espace non-urbain est celui que le marché désigne comme devant être rentable pour la production vivrière, l’énergie et le transport. Tout ce qui gêne cette entreprise est à combattre. La nature n’a rien à faire à la campagne. Les armes chimiques sont là pour l’éradiquer. Il est vrai qu’au passage ces armes suppriment les ouvriers exploitants, à petit ou à long feu, en bien plus grand nombre qu’une misérable guerre ne le fait en Syrie. Mais ces ouvriers, ces exploitants, ces travailleurs perchés sur les trop hauts tracteurs ne sont-ils  pas de simples robots sans importance au service des puissantes transnationales régnant sur la planète pour sauver le monde ? Dans les conditions actuelles de l’usage du territoire selon un modèle économique névrotiquement orienté par le rendement, la compétitivité et la croissance matérielle, le projet de maintenir un équilibre entre l’activité humaine et l’activité de la nature, sans entrave ni menace , semble illusoire.

 

Le défi grand-parisien

Pour protéger la nature, sa biodiversité –  pool génétique du futur, espace de coexistence relativement pacifié entre les humains et les autres espèces -, faudrait-il se résoudre à étendre la ville ? Telle est la contradiction dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui face à une société bancale ayant compris l’urgence de lier une amitié avec les composants de cette nature dont elle fait aussi partie tout en supprimant progressivement les espaces de son expression possible.

 

Que faire ? Dans ce contexte un « Grand Paris » pourrait avancer le projet d’une nature mise à l’abri des désastres dans l’emprise de son territoire. Imaginer une valorisation des terres vivrières considérées comme les plus riches de France en évitant leur disparition ou leur stérilisation par une exploitation intensive comme cela pourrait se faire, par exemple, sur le Plateau de Saclay; organiser la production de qualité et la distribution locale des produits à un coût acceptable par tous comme on le rêve dans l’enceinte des Murs à Pêches de Montreuil sur les 8 hectares non pollués; interdire la chimie destructrice pour faire enfin la démonstration d’une maintenance agricole et horticole dans les conditions biotiques qui protègent non seulement « l’environnement » mais aussi les humains, exercice envisageable partout ; limiter l’imperméabilisation des sols – voiries , bâtiments-,  aux marges du territoire et non par la diffusion hasardeuse des projets immobiliers; protéger tous les espaces en déprise servant d’accueil à une diversité chassée de partout ailleurs comme on peut le voir (pour combien de temps?) sur l’Axe historique au-delà de l’Arche à Nanterre; accéder ainsi au statut de trésor biologique urbain et faire de cet ensemble – le Paris élargi – un exemple de gestion écologique pour demain.

 

Préséance du vivant

Sur ce plan tout reste à faire. On préfère installer des stades et des tours, des usines et des lotissements sur les terres-garde-manger qui désormais s’effacent du territoire. Mais au cas où les grands responsables des grands projets du grand Paris venaient à prendre conscience d’une urgence de changement pour passer de ce qui détruit à ce qui construit, alors le rôle de l’environnemetélu subitement prendrait sens. Le responsable de l’environnement (terme pourtant si mal choisi qui nous tient à distance de la nature au lieu de nous en rapprocher) accéderait à une mission respectable. Il ne serait pas « directeur de la nature » comme cela peut se voir dans certaines communautés urbaines, mais révélateur d’un état de fait par lequel il est dit que rien ne peut advenir hors du maintien des conditions de vie. De pantin dont on se moque l’environnementélu deviendrait celui par qui tout commence.  Il changerait de nom. Peut-être même n’aurait-il pas de nom. Dans une société où la nature va de soi à quoi servirait un fonctionnaire sans fonction ? Son rôle pourrait-il être réparti sur un panel d’élus avertis, on peut rêver d’un partage des connaissances. Quel serait l’urbanisme de demain construit sur une « préséance du vivant » ? Quelle pédagogie de l’espace pour les usagers de l’espace ? 

Savoir où l’on habite pour vivre sans détruire : ici se dessine le projet politique de demain. Dans le cadre du Grand Paris le terrain ne manque pas mais il pourrait manquer bientôt.

Commencer tout de suite ?

 

Ces visions paysagères du Grand Paris par cinq grandes signatures prolongent le dossier de 12 pages à paraître le 12 février dans Paysage Actualités sous le titre « Vers une métropole désirable »

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