Environnement

« Le BTP aux avant-postes de la lutte contre le réchauffement climatique », Jean Jouzel, climatologue

Mots clés : Entreprise du BTP

A quelques jours de la COP 21, l’expert mondial en climatologie Jean Jouzel livre au Moniteur sa vision des défis qui attendent le secteur de la construction.

Quand on évoque le réchauffement climatique, un nom nous vient immédiatement à l’esprit : Jean Jouzel. Ce climatologue et glaciologue, né en 1947 à Janzé en Ille-et-Vilaine, est directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables (CEA) et ancien vice-président du Groupe d’experts international sur l’évolution du climat (Giec) de 2002 à 2015. Sa carrière est couronnée de succès. En 2002, le CNRS lui décerne, conjointement avec Claude Laurius, sa médaille d’or, plus haute distinction de la recherche scientifique en France. En 2007, avec le Giec, il reçoit le prix Nobel de la paix. Reconnu comme l’un des plus grands spécialistes au monde du réchauffement climatique, Jean Jouzel est un interlocuteur de choix pour nous éclairer sur les enjeux de la COP 21 qui débutera le 30 novembre et sur la place du Bâtiment dans la lutte contre le réchauffement.

 

Qu’attendez-vous de la COP21?

Jean Jouzel : Que les 195 pays présents signent un accord universel et contraignant pour limiter les émissions de CO2. Pour la première fois depuis l’existence de ces conférences annuelles, le texte de cet accord est caractérisé par la poursuite de deux objectifs chiffrés : limiter à 2°C le réchauffement global de la planète par rapport à la période pré-industrielle, et allouer une enveloppe annuelle de 100 milliards de dollars aux pays en voie de développement pour leur permettre de s’adapter au réchauffement climatique.

 

Les pays s’accorderont-ils sur un réchauffement limité à 2°C ?

J.J: J’en doute très fortement. En tout cas dans un premier temps. Contrairement à la COP de Copenhague en 2009, où l’idée avait été de fixer des objectifs de réduction des émissions pour les pays développés –ce qui ne fonctionnait pas- on a procédé ici de manière inverse : chaque pays annonce ses intentions de contribution. Le côté positif de cette démarche est que cela fonctionne plutôt bien. Jusqu’ici 150 pays ont fait part de leurs promesses. L’aspect négatif, c’est que toutes les contributions ne sont pas à la hauteur des enjeux. Si on les traduit  en termes de tonnes équivalent carbone, on arrive à un total de 56 milliards de tonnes eq.C émises en 2030 (aujourd’hui, nous émettons en  50 milliards de tonnes eq.C). Or pour limiter le réchauffement à 2°C, il faudrait passer à 42 milliards. Nous n’avons donc parcouru la moitié du chemin. Mais je reste optimiste.

 

Pour quelles raisons ?

J.J: Car avec l’accord devrait être signée une clause de révision. Celle-ci engagerait les pays signataires à revoir leurs ambitions à la hausse tous les cinq ans. Je suis persuadé qu’il y aurait alors un effet d’entraînement. Les pays ayant engagé une démarche d’ici 2020 et voyant que leur économie en bénéficie seront incités à poursuivre et augmenter leurs ambitions.

 

Et les 100 milliards de dollars ?

J.J: Il faut absolument arriver à tenir cet engagement. Si l’on y arrive pas, les pays en voie de développement présenteront la COP21 comme un échec. Il ne faut pas oublier que ces 100 milliards de dollars, investis par des fonds publics et privés ne sont pas de la pure solidarité. C’est du business et donc de l’activité à venir pour les entreprises, en particulier pour le BTP.

 

Quel rôle peut jouer le bâtiment dans la lutte contre le réchauffement ?

J.J: Un rôle majeur bien évidemment ! En France, le bâtiment contribue à hauteur de 40% des consommations énergétiques et représente 25% des émissions de GES. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. J’observe deux phénomènes.   D’un côté, il y a une montée en puissance de l’intérêt des acteurs de la convention climat pour les entreprises sectorielles de type transport ou BTP. De l’autre, ces secteurs manifestent un intérêt de plus en plus fort à y être impliqués. Cet intérêt mutuel est très positif et encourageant.

 

Les entreprises françaises ont-elles été associées aux discussions ?

J.J: Oui, il y a eu beaucoup d’échanges avec les porteurs de solution. Mais les entreprises ont surtout été associées à l’écriture de la loi pour la transition énergétique et la croissance verte (LTE), signée à l’été.  Cette loi est la traduction et la mise en pratique de la position de la France sur le réchauffement. La loi est ambitieuse. Le facteur 4 (division par 4 des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050 par rapport à 2009), notamment, apparaît noir sur blanc, ce pour quoi je m’étais battu en tant que rapporteur de l’avis du CESE sur la LTE. En donnant comme objectif la division par deux des consommations d’énergie, cette loi porte un formidable message : le développement économique est compatible avec la sobriété –la décroissance-  énergétique. J’attends maintenant avec impatience que les décrets soient publiés, car c’est à partir de ces textes que l’on pourra juger des ambitions de la loi.

 

La LTE ne dit pas grand-chose sur le bâtiment existant…

J.J: C’est exact, nous avons eu beaucoup de discussion sur le sujet. Il y a deux écoles : la première dit qu’il faut dans un premier temps agir sur les aspects les plus rentables de la rénovation, avant de revenir dans un second temps  parachever les performances énergétiques. La seconde école dit qu’il faut faire une rénovation énergétique exemplaire du premier coup. C’est malheureusement la première école qui a gagné. C’est dommage car elle obère les chances d’atteindre le facteur 4. Pour moi, la rénovation énergétique du parc ne décollera pas tant qu’elle ne sera pas rendue obligatoire lors d’un changement de propriétaire. Mais il y a malgré tout une carte à jouer dans l’ancien, à partir de la seule sensibilisation du public.

 

Peut-on imaginer une réglementation encore plus ambitieuse ?

J.J: Oui ! Dans le domaine de la construction, il y a eu lors du Grenelle un bel élan sur la qualité environnementale globale des bâtiments. Puis les RT 2005 et 2012 ont fait porter tous les efforts sur les seules performances énergétiques au détriment d’autres paramètres, comme la santé ou les matériaux, ou les émissions de CO2. Il faudra donc tendre vers une réglementation qui ne soit donc plus uniquement thermique, mais plus globale en termes d’impact sur l’environnement.

 

Cela laisse un champ ouvert à l’innovation…

J.J: Nous n’avons pas eu de chance ces quinze dernières années car les seules vraies innovations de rupture qu’il y a eu concernent l’exploitation des gaz de schiste ! Nous devons accélérer les efforts en direction du stockage de l’énergie. Du côté du bâtiment, il faut trouver des solutions pour intégrer de manière systématique les énergies renouvelables au bâti. Du côté des infrastructures, la route solaire présentée récemment par Colas m’apparaît comme une très bonne solution en termes d’utilisation des surfaces disponibles. J’espère que cela va marcher, je ne vous le cache pas. Et puis pour élargir encore, je rêve qu’un jour on invente des matériaux de revêtement solaires pour la rénovation…

 

Quelle sera la météo de la France en 2050 ?

J.J: Plusieurs hypothèses sont à envisager. Si l’on s’en tient au scénario ambitieux d’une hausse des températures limitée à + 2°C, la canicule de 2003 aurait lieu un été sur quatre. A +3°C, ce serait un été sur deux. Si l’on ne fait rien (augmentation des températures comprise entre +4 et 5°C), tous les étés seront plus chauds que celui de 2003, et les étés caniculaires seront de 7 à 8°C plus chauds !

Mais quel que soit le scénario de hausse des températures, plusieurs faits se produiront avec certitude : d’abord le sud  sera exposé à des sécheresses intenses, faisant peser un risque sur les ressources en eau et accentuant le phénomène de gonflement-dégonflement des argiles. Sur la façade Atlantique ensuite, les hivers seront de plus en plus doux, ce qui provoquera davantage d’inondations. Enfin, et cela concerne l’ensemble du littoral français, le niveau de la mer s’élèvera.

 

Les infrastructures devront-elles être adaptées  ?

J.J: Bien sûr. Prenons l’exemple des digues maritimes. La nécessité de les surélever pour faire face à la hausse du niveau de la mer dépendra du scénario qui adviendra. Si la  hausse est contenue à 40 cm (correspondant au scénario des +2°C), on pourra les relever, sachant qu’à niveau de protection égal, une hausse de 50 cm du niveau de la mer nécessite une surélévation de 1 m à 1,5 m !

En revanche, si l’on ne fait rien pour contenir la hausse des températures, le niveau de la mer  s’élèvera de 80 cm à 1 m sur nos côtes. Contre une telle élévation, rien ne servira de rehausser les digues. Il faudra rendre des terrains à la mer et protéger ce que l’on pourra protéger.

 

Les bâtiments devront aussi s’adapter à ces nouvelles conditions climatiques…

J.J: Oui il faudra construire des habitats adaptés. Du point de vue de la canicule, la lutte contre le réchauffement et l’adaptation à ses conséquences vont de pair : un bâtiment performant énergétiquement est pensé pour minimiser ses besoins hiver comme été, y compris pendant des épisodes caniculaires.

 

Le secteur du bâtiment se réjouit des mesures récentes du gouvernement en faveur de la construction de centaines de milliers de nouveaux logements. Mais est-ce une bonne nouvelle vis-à-vis du réchauffement ?

J.J: Oui, mais à condition que l’urbanisme qui en découle soit adapté à la société bas carbone. Il faut un urbanisme resserré et intelligent, qui pense simultanément « transport ». Des densifications ont été menées avec réussite. Il ne s’agit pas forcément de construire des tours. Le modèle haussmannien est aussi efficace, et bien plus plaisant ! La ville du futur devra être sobre en énergie mais également agréable à vivre. C’est un défi pour les collectivités.

 

Quelles contributions peuvent apporter les collectivités territoriales ?

J.J: Si elles n’avaient qu’une seule priorité, il faudrait qu’elles tiennent l’engagement, qui figure dans la LTE, de ne pas augmenter les surfaces construites. Si elles arrivent à faire cela, ce sera déjà beaucoup !  Car il ne faut pas oublier que du fait de l’étalement urbain, l’équivalent d’un département français disparaît tous les dix ans. Ce n’est pas tenable.

Focus

Jean Jouzel en 5 dates

1947 : naît à Janzé (Bretagne).

1995 : directeur de recherche au CEA.

2001-2008: directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, qui étudie le climat.

2002 : reçoit la médaille d’or du CNRS.

2007 : avec le Giec, dont il est vice-président (de 2002 à octobre 2015), il reçoit le prix Nobel de la paix.

 

 

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