Réalisations

« La symbolique des tours » par Xavier Bohl, Isabelle Coste et David Orbach, architectes urbanistes

L’impressionnante série d’articles ayant suivi le nôtre (voir lien ci-dessous) sur « la symbolique des tours », co-écrit avec Denis Dessus vice-président du Conseil National de l’Ordre des Architectes, nous invite à le préciser, et donc, à répondre.

Voir l’article intitulé « Bon sang! Mais pourquoi veulent-ils tellement ces tours ? »

Prenez garde, nous allons vous parler d’esthétique. Nous vous invitons donc à la plus grande prudence sur ce qui va être dit. Les oeuvres les plus désolantes bâties sur les démonstrations les plus brillantes sont trop nombreuses pour que nous n’hésitions pas à le répéter encore : prenez garde.

En matière de beauté sortons du puéril « j’aime, j’aime pas » cautionnant toutes les horreurs, et osons même avancer une réponse chiffrée. Parce que si tout le monde est à peu près d’accord pour s’accabler de l’architecture contemporaine, le difficile est de trouver les moyens d’y remédier. (Dans l’expression « tout le monde » nous exceptons évidemment et provisoirement ceux qui la commandent et ceux qui la dessinent : nous les imaginons sincères ) On nous dit que certaines tours seraient belles (Si on ne vous le dit jamais à vous lecteur, c’est probablement parce que vous ne fréquentez pas les architectes). Ah ça ? Alors si elles le sont, pourquoi ne voit-on jamais de cars de touristes devant aucune tour habitée moderne, en France première destination touristique mondiale, quand la plus modeste cathédrale de village ne désemplit pas ? Au regard des masses d’argent dépensé et de la grande visibilité de ces gratte-ciels si hauts, un plaisir esthétique partagé devrait être un minimum. Les cathédrales arrivent bien à nous émouvoir toutes, pourquoi pas les tours ? Quelle est donc cette mystérieuse « beauté » contemporaine à laquelle personne n’est manifestement sensible puisque personne ne se déplace pour la voir ?

L’exemple de tours de Manhattan est souvent cité comme positif en ce sens que le plancher du piéton reste simple. Des rues traditionnelles, un plan lisible, un seul plan horizontal de circulation, une porte d’immeuble sur la rue. Ce système simple suppose peu ou pas de parkings, seulement un système de taxis et transports en commun : métro, bus, tramway, vélos. La vraie cause de l’échec des tours vient d’une volonté de créer de grands parkings pour les accompagner, soit dans de grands sous-sols, soit au sol en larges parkings aériens. Ces grands sous-sols avec leurs rampes, leurs dalles, sont des horreurs à vivre, sombres et « craignos ». De même, les nappes de voitures au sol éclatent la ville, brisent le tissu urbain, décousent les liens du bâti. Ce que l’on a gagné en hauteur, on le perd au sol et la densité espérée chute. Seul gagnant temporaire, le promoteur qui construit « pas cher » des étages répétitifs et pas de sous-sol à creuser. Il semblerait que l’avenir des tours et des quartiers denses se fondent sur la non-réalisation de parking et l’excellence du transport en commun et du vélo.

Un appartement = 0 parking : c’est, ce serait une véritable révolution, car tous les règlements d’urbanisme des ces cinquante dernières années ont exigé l’inverse. Aujourd’hui, on impose très souvent de 2 a 3 parkings par logement, et les logements sont de plus en plus petits, entre autre à cause des parkings a réaliser : c’est un cercle vicieux. Il est parfois construit, pour un logement de 50 m2, 75 m2 de béton pour les parkings. Plus de plancher dévolu à la voiture que pour habiter. C’est le monde a l’envers en période de développement durable, de protection de la planète. La solution serait de ne rien imposer en parking, la réponse viendrait alors d’elle-même.

Peut-être pensez-vous que si les tours françaises construites jusqu’à présent sont globalement d’indiscutables ratages esthétiques, les nouvelles ne le seront plus. On voit mal pourquoi. Les conditions présidant à la naissance des prochaines tours aujourd’hui étant les mêmes que celles d’hier, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on se demande par quel extraordinaire ce qui n’a pas été possible avant, le deviendrait subitement maintenant. Dans notre dernier article (la symbolique des tours) nous avions montrer la triste vacuité symbolique des tours de bureaux, en filigrane de l’architecture contemporaine en général, et de son inévitable et affligeant résultat construit. En écrivant cela, nous ne savions pas à quel point notre propos allait être malheureusement si incroyablement prémonitoire. Quelques semaines après la parution de notre article, la tour-signal, proposée par l’architecte Jean Nouvel, est montrée (Nous vous parlons de Jean Nouvel parce ses propos sont publiés, donc matière à débat). Comprenant l’importance du symbole pour l’acceptation de son projet, l’architecte le présente comme la métaphore d’un « donjon ». Làs, la Maire de la ville, Puteaux où doit être édifié l’édifice, est opposée à ce projet (cela arrive). Elle réplique sur le même terrain (symbolique) en surnommant le futur gratte-ciel, devinez quoi, un « donjon » ! On aura du mal à trouver un exemple sensiblement supérieur du vertigineux divorce entre la pensée architecturale professionnelle et celle du public. Ce qui intéresse les architectes (l’image du donjon), est précisément la chose que les gens ne veulent pas voir. (Vous pensez ce que vous voulez de la Maire de la ville de Puteaux. Mais en disant haut ces mots, elle est pleinement dans son rôle d’élue : exprimer la pensée populaire. C’est le cas ici : nous nous devons, pas seulement de l’écouter, mais même de lui répondre )

L’histoire ne s’est d’ailleurs pas arrêtée là. Les architectes Herzog et de Meuron proposent à leur tour un gratte-ciel en forme de triangle à Paris porte de Versailles. Lors de leur conférence, ils buttent alors sur les mêmes obsédantes et nécessaires questions : au delà de ses m2 de bureaux, qu’apporte cette tour ? De quoi nous parle-t-elle ? En guise de réponse, les architectes en viennent à demander carrément au public de choisir lui-même le symbole à donner à leur bâtiment ! Alors que celui-ci est déjà dessiné ! On tremble du résultat : que se passera-t-il si les parisiens l’affublent d’un sobriquet ridicule ? Faudra-t-il le démolir ? Cette tour en forme de triangle ressemble d’ailleurs trop aux immeubles de la Grande Motte construits dans le sud de la France au bord de la mer, pour ne pas nous rappeler que ces derniers ont été parait-il à l’origine de la Loi de préservation du littoral interdisant désormais toute construction de ce type proche de l’eau. La tour-triangle déclenchera-t-elle aussi une loi protégeant le littoral parisien ? C’est ce que nous ne savons pas encore.

Jamais le décalage entre notre profession et le public n’a été aussi grand, l’actualité vient encore de nous le rappeler cruellement. Quand nous entendons la Maire de Puteaux (encore elle, qu’elle nous en excuse), dans ce même différent avec l’architecte Jean Nouvel (encore lui, mais soyez rassurés ; les choses se sont arrangées depuis) sur la tour qu’il projette de construire sur son territoire; dans le feu du débat, elle surnomme en le raillant son interlocuteur de « Le Corbusier » !
Ceci est un véritable comble : ainsi Le Corbusier, symbole de notre profession et seul architecte connu du grand public, est exactement celui choisi pour nous critiquer ! Imaginerions une seule autre profession interpelée de la sorte? Imaginerions-nous un médecin traité de « Pasteur » ? Un avocat de « Luther King » ? L’architecture, qui devrait être aussi gaiement populaire et culturelle que le cinéma, est vu comme un repoussant livre de mathématiques. Sommes-nous les seuls à nous en affliger ?

Ah, que l’on ne vienne pas nous dire que si l’architecture d’aujourd’hui n’est pas belle, il suffit d’attendre pour quelle le devienne. Cette légende urbaine, aussi romantique que fausse, a vécue. Osons regarder la réalité : La très moderne villa Savoye construite par Le Corbusier est toujours seule dans son parc depuis près d’un siècle, quand la moindre villa italienne est copiée indéfiniment par des maçons de toute la terre. Il y a un signe, nous pouvons continuer de l’ignorer avec une explication, mais il reste là, entêtant et têtu.

Même si les acteurs de la construction ont souvent intérêt à ne pas le voir – se poser des questions inhabituelles est fatiguant – la question esthétique est bien centrale, et bien occultée. La monotonie de nos rues modernes est trop systématique pour être le fruit du hasard. Elle désespère très normalement le passant qui pense alors « Le Corbusier », et ne demande plus à son architecte qu’un mur, pour y mettre devant son écran et aller sur internet.

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