Profession

La maîtrise d’œuvre réagit face à la crise

Architectes, ingénieristes et économistes se heurtent à une diminution des taux d’honoraires conjuguée à une baisse du prix des travaux. Pour mieux résister, nombre d’acteurs prônent une maîtrise d’œuvre unie, qui apporte des réponses globales intégrant développement durable, nouvelles performances énergétiques et accessibilité pour tous.

« Environ 30% des architectes sont en difficultés financières. Cela signifie qu’ils sont en redressement judiciaire ou devraient théoriquement en relever. » Ce constat inquiétant, fait par Philippe Klein, président de l’Union nationale des syndicats français d’architectes (Unsfa), reflète la forte baisse d’activité de la profession et la concurrence acharnée. Ce dont témoignent Yves Ballot et Nathalie Franck, architectes à Bordeaux (prix de l’Equerre d’argent 2007) : « Avant la crise, un concours pour construire des équipements de 1500 à 3000 m2 dans des sites bien placés voyait se présenter 60 candidatures. Aujourd’hui, le même type de concours en génère 150. Nous y trouvons des agences d’architecture que nous ne connaissions pas jusqu’ici. Certaines viennent du nord de la France, voire d’Allemagne. »
L’herbe n’est pas plus verte du côté de l’ingénierie. Dominique Céna, président de la Chambre de l’ingénierie et du conseil de France Construction (CICF Construction), indique que « de nombreux bureaux d’études structure ont vu leur chiffre d’affaires baisser jusqu’à 30% en 2009. En particulier ceux positionnés sur la promotion privée dont l’activité a freiné brutalement ».

Dumping : l’arme fatale

Partout les honoraires sont revus à la baisse. « Un major de la maîtrise d’ouvrage nous impose actuellement 2,5% d’honoraires sur un programme pour lequel nous avons déposé un nouveau permis de construire. Avant la crise, le taux était de 4% », regrettent Yves Ballot et Nathalie Franck. Et le phénomène semble encore accentué par les acteurs eux-mêmes.
Lionel Dunet, président du Conseil national de l’ordre des architectes, parle d’un « dumping suicidaire de la part de très nombreux architectes ». Avec des rabais consentis jusqu’à 50% pour l’ensemble de la maîtrise d’œuvre (architectes, ingénieristes et économistes), les maîtres d’ouvrage s’interrogent sur la véracité des prix pratiqués jusqu’alors. « Le dumping est l’arme fatale de la crise, martèle Pierre Mit, président de l’Union nationale des économistes de la construction (Untec). Il décrédibilise le travail et nous entraîne dans une spirale de non-qualité. » La sanction est triple : baisse des taux d’honoraires, baisse des prix des travaux (qui constitue la base de calcul) « et les maîtres d’ouvrage nous demandent encore de trouver des économies dans leur projet ! », déplore Christophe Bousquet, P-DG de l’ingénieriste Coplan. Ce qui entraîne une sous-rémunération de 20 à 30% de la maîtrise d’œuvre. Au point que « le lancement d’opérations pourrait s’accélérer pour profiter des prix bas avant leur remontée », estime Pierre Mit.
La baisse généralisée des honoraires de maîtrise d’œuvre intervient dans un contexte où les maîtres d’ouvrage en demandent toujours plus : performance énergétique, certifications HQE, BBC… « Pour répondre à ces demandes, les ingénieristes ont investi dans des outils de simulations thermiques dynamiques ou dans la maquette virtuelle, expose Alain Bentéjac, président de Syntec Ingénierie. Mais, au vu des niveaux de prix actuels, la maîtrise d’œuvre n’est pas encouragée à innover. »

La tentation du repli sur soi

Face à cette situation difficile, les optimistes croient en une maîtrise d’œuvre unie. « La maîtrise d’œuvre s’adapte et ses composantes (architectes et ingénieurs) progressent en travaillant davantage main dans la main pour abaisser les coûts », détaille Christophe Bousquet. Les architectes Yves Ballot et Nathalie Franck vont même plus loin, prônant un rapprochement avec les entreprises. « Une co-conception qui associe l’entreprise assez tôt dans le processus d’élaboration du projet architectural est souhaitable. Elle permet notamment à l’architecte de mieux cerner les coûts et les délais de construction. »
Malheureusement, rien ne dit que la crise n’aura pas l’effet inverse, encourageant à l’individualisme et au repli sur soi. D’ailleurs, les discussions actuelles entre partenaires de la maîtrise d’œuvre sur les honoraires sont âpres. « L’Ordre s’inquiète de ce que la crise encourage l’atomisation de la profession (licenciement des collaborateurs architectes qui s’installent…) et la sous-traitance, rapporte Lionel Dunet. Or, avec l’accroissement de la complexité des projets, les architectes devraient se regrouper pour constituer des agences pluridisciplinaires fortes. Pour l’avenir, les architectes doivent inventer et développer de nouveaux modes de coopération entre eux et avec les autres partenaires de la maîtrise d’œuvre. » Et Philippe Klein de conclure : « Si la crise conduit au repli sur soi, bon nombre d’architectes ne s’en relèveront pas. Si elle conduit à une prise de conscience, ils n’auront pas tout perdu. »

L’intégralité de cette enquête, complétée par des témoignages d’ingénieurs et d’architectes, est à retrouver dans « Le Moniteur des Travaux Publics et du Bâtiment » n°5542 daté du 12 février 2010, pp. 14-16.

 

 

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  • - Le

    La maîtrise d'œuvre réagit face à la crise

    Re Commentaire pour Laurent Le Maître d’ouvrage demande un projet à un architecte en APD, cet architecte va annoncer un prix établit par un économiste au Maître d’ouvrage, à ce jour prix largement en dessous des prix normaux de rentabilité d’une entreprise. Nous sommes effectivement tous liés mais en premier lieu, s’il vous plaît messieurs les architectes, ingénieristes et économistes, établissez des projets avec en parallèle des coûts réaliste d’exécution permettant aux entreprise d’avoir un minimum de rentabilité sinon effectivement nous allons tous dans le mur………..à conditions qu’on puisse encore le construire………
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  • - Le

    La maîtrise d'œuvre réagit face à la crise

    Commentaire Cher jean-Claude, le maître d’œuvre ne peut que répercuter le coût d’objectif fixé par le maitre d’ouvrage, qui lui-même reflète le marché… Nous sommes tous liés, pour le meilleur (rarement car on ne nous associe pas aux bénéfices!) et pour le pire. Quand à Ballot et Franck, s’ils veulent finir salariés chez un grand du BTP… je ne pense pas que ça permette de défendre l’intérêt publique de la loi de 77 ! Nous regrouper pour survivre…ça tiens chaud mais augmente la nécessité du chiffre d’affaire. Nous sommes déjà associés en co-traitants pour répondre aux concours, cela répond à la pluridisciplinarité exigée. Notre planche de salut principale, c’est le développement durable. Dés lors que la maîtrise d’ouvrage pourra (voudra) en intégrer le coût…
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  • - Le

    La maîtrise d'œuvre réagit face à la crise 2-2

    Commentaire Alors messieurs un peu de retenu dans la situation dans laquelle vous vous êtes vous-même mis en obligeant les entreprises, dont de nombreuses ont déposé leur bilan ensuite, à vous suivre et ce depuis novembre 2008. Pour vous, architectes, ingénieristes et économistes, vous avez un retard de marasme de un an et demi, normal vous aviez un tant soit peu préservé votre statut, mais bienvenu au club des entreprises en difficultés pour cause de prix bas et de concurrence déloyale avec des intervenant étrangers qui n’ont pas les mêmes contraintes que les intervenants français.
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  • - Le

    La maîtrise d'œuvre réagit face à la crise 1-2

    Commentaire Alors là voilà une grande nouvelle, les architectes, ingénieristes et économistes voient enfin leur situation se rapprocher de celle des entreprises. Pourquoi enfin ? Parce que ce sont eux qui ont largement contribué à la baisse des prix imposé aux entreprises en délivrant aux maîtres d’ouvrage des coût de projets finis largement en-dessous des prix minimum à partir desquels une entreprise s’assure une rentabilité, à savoir des appels d’offres qui se terminent jusqu’à 30% en dessous des prix normaux avec l’appui des ces mêmes architectes, ingénieristes et économistes.
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