Profession Albert Dubler, président de l'Union internationale des architectes (UIA)

«Il est devenu presque impossible pour un jeune architecte de gagner un concours international»

Mots clés : Architecte

Élu en 2011 pour trois ans à la tête de l’UIA, Albert Dubler, revient pour le BEM sur les missions de l’UIA, ONG basée à Paris et qui rassemble les organisations professionnelles de 131 pays représentant 1,3 million d’architectes dans le monde. Il en profite également pour tirer la sonnette d’alarme sur les périls qui menacent la profession.

L’organisation s’est créée en 1948, à la sortie de la guerre. Parmi les créateurs, il y a des Français, notamment Auguste Perret. Avant la Deuxième Guerre mondiale existaient déjà les CIAM (Congrès international d’architecture moderne), initiés par  Le Corbusier. L’UIA, dès le départ, s’est distancié de l’idée qu’il se faisait de l’architecture moderne, c’est-à-dire un modèle universel. L’UIA a une approche multiculturelle de l’architecture, œcuménique et hors dogme. Je ne suis que le deuxième président français. Avant moi, il y a eu une Australienne,
un Mauricien, un Brésilien, un Grec…

 

Votre première mission porte sur la promotion d’un modèle de concours international.

L’UIA a mis en place trois commissions, dont une  sur ce sujet, en effet. À travers un règlement mis au point avec l’UNESCO, nous apportons notre ingénierie d’organisation de concours à qui veut bien nous le demander, qu’il soit un maître d’ouvrage public ou privé. Ce règlement est d’accès libre, il  ne s’agit pas d’un modèle qui s’achète. Ce règlement prévoit, par exemple, la composition du jury, l’anonymat des candidatures, les responsabilités auxquelles le maître d’ouvrage ne peut échapper… Il est porteur d’une éthique, notamment l’indépendance du concepteur par rapport au constructeur.

 

Ce règlement de concours est-il largement utilisé à travers le monde ?

Nous avons, hélas, beaucoup de mal à en développer l’utilisation. Par exemple, pour les JO de Rio, nous n’avons pu obtenir qu’à la dernière seconde un concours UIA, pour le schéma directeur de l’aménagement du parc. Il existe des exemples prestigieux de concours UIA par le passé : le Centre Pompidou, la Bibliothèque François Mitterrand, la Bibliothèque d’Alexandrie, le Forum international de Tokyo, plus récemment l’aménagement de la place Lalla Yeddouna à Fès ou un concours, en cours, pour une tour à Kuala Lumpur… Le problème est qu’aujourd’hui, une partie importante des grands projets se situe en Chine, où il y a très peu de concours internationaux. La plupart des maîtres d’ouvrage de ce pays, désormais privés, ne voient pas l’intérêt d’aller chercher un architecte à l’étranger, qui sera obligatoirement plus cher.
Les Chinois ne lancent des concours internationaux que pour les grands évènements comme les JO de Pékin, où il s’agissait de concours restreints.
Le choix des architectes ne se fait alors que sur la notoriété. Le principe est le même dans les pays du Golfe Persique. L’important, désormais, est d’apposer une  « marque » sur un bâtiment. C’est dommage, car les concours UIA ont servi à révéler de grands talents : Dominique Perrault  (Bibliothèque François Mitterrand), Richard Rogers et Renzo Piano (Centre Pompidou), Rafael Viñoly (Forum international de Tokyo)… La philosophie de notre concours est l’égalité de tous devant le jury. Or, dans les concours internationaux actuels, un jeune architecte qui se présente face à des signatures renommées n’a aucune chance. Le fait qu’il y ait de moins en moins de concours internationaux UIA – ou s’en inspirant – signifie à terme que la maitrise d’ouvrage se prive de la créativité des jeunes architectes.

 

Quelle est votre action dans le domaine de la formation ?

Là aussi, nous agissons en collaboration avec l’UNESCO. Notre objectif est notamment de faciliter la mobilité des architectes, en s’assurant que leur formation correspond à un standard minimum.
Une commission dédiée a écrit une chartre sur la question dans les années 1970-80, à peu près à la même période que l’élaboration de la directive européenne sur la formation des architectes, incluse depuis dans la directive services. La différence est que l’Europe a arrêté de réfléchir à la question en 1985. L’UE n’a pas pris en compte les évolutions dans la manière de construire. Elle s’est fixé  11 critères, alors que nous sommes à 16.
Nous avons adjoint la prise en compte de la connaissance de la société, de l’environnement,  des technologies de construction, du financement des projets et de la préparation à la recherche. Nous proposons aujourd’hui de rajouter le patrimoine. L’autre activité de cette commission est la validation des écoles d’architecture, à la demande de celles-ci. Les établissements validés se rencontrent surtout dans les pays du Commonwealth. La Corée du Sud, l’Égypte et la Russie sont également très demandeuses. Compte tenu de nos critères, il n’y a pas en France d’écoles qui puissent être validées. Cette absence va devenir inquiétante dans les années à venir, car la concurrence internationale entre les écoles d’architecture sera de plus en plus forte.

 

Quelle est l’action de l’UIA dans le domaine de l’exercice professionnel ?

Une troisième commission a écrit un code de conduite international, qui définit notamment les règles de mobilité. Elle recommande, par exemple, à un architecte qui va dans un pays étranger de s’associer à un cabinet local afin, notamment, que celui-ci trouve et gère les acteurs du pays. L’autre objectif est de prendre en compte la culture locale. C’est un moyen d’éviter l’uniformisation de la culture architecturale dans le monde. 

 

Quand se déroulera le prochain congrès ?

Ce rendez-vous trisannuel, qui réunit plus de 10 000  architectes, se déroulera en aout 2014, en Afrique du Sud, sur thème « Une autre architecture, ailleurs ». Nous y décernons à cette occasion nos prix UIA.

 

Focus

La profession en danger en Espagne

« Nous avons eu plusieurs demandes récentes de sections locales qui déclaraient être un peu « chahutées » par leur gouvernement. Ceux-ci, au nom de la liberté du marché de la construction, souhaite porter atteinte aux fonctions de l’architecte », nous alerte Albert Dubler. « C’est le cas au Kosovo, en Turquie et, surtout, en Espagne, où le Conseil supérieur de l’architecture vient de faire appel à nous.

Dans un avant-projet, le gouvernement de Mariano Rajoy a émis l’idée qu’il allait remédier à la situation catastrophique du BTP en ouvrant le marché de la conception, notamment aux ingénieurs. Il ne s’agit, a priori, pas là de mettre fin au monopole sur le permis de construire, accordé par les ordres régionaux d’architectes. Cette ouverture se ferait plutôt dans les critères d’appels d’offres.
La logique serait de dire : des ingénieristes savent concevoir seuls un pont, ils sont donc capables de concevoir seuls une école.

Selon moi, l’idée est d’appliquer l’ouverture dans les modèles de conception-réalisation et plus largement les PPP. Au final, cela aboutira à une baisse de la qualité. Le Conseil supérieur des architectes espagnols a déjà écrit une lettre au gouvernement et nous a demandé d’intervenir. »

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