Aménagement

Gilles Clément : « Pourquoi un jardinier n’aurait-il pas le droit de réfléchir »

Interview de l’un de nos plus grands paysagistes et théoriciens
contemporains du jardin autour de deux thèmes « botanique et paysage » et « nature et jardin ».


BOTANIQUE ET PAYSAGE

Pourquoi dites-vous que vous êtes jardinier avant d’être paysagiste ?

D’abord parce que je possède un jardin et que j’ai les mains dans la terre un grand nombre de jours par an. Ensuite, parce que je considère la planète comme un jardin, rempli de paysages sur lesquels nous intervenons. Alors, seulement, nous sommes des paysagistes.


Jacques Simon, lui, dit qu’il est un « paysagiste »…

Oui, parce qu’il intervient sur de grands territoires, comme les exploitants agricoles qui fabriquent du paysage. En la matière, ce sont eux qui possèdent le pouvoir.


On reproche régulièrement aux paysagistes leur méconnaissance de la botanique. Partagez-vous cet avis ?

Vous soulignez un problème très grave pour notre métier. Les postes de l’enseignement botanique ne sont pas reconduits : il n’en reste plus ou presque. Personne, aujourd’hui, ne peut donner un cours sur la classification systématique ou la morphologie des végétaux. Je considère que l’on a perdu la connaissance du vivant alors qu’elle est
l’essence de notre métier. Le fait que les amateurs éclairés connaissent mieux la botanique que les professionnels est un fait avéré. Claude Figureau, botaniste émérite, donne des cours devant des salles pleines, mais de particuliers.


Cette perte de connaissance nuit-elle à la qualité
des ouvrages ?


Fatalement. Sauf lorsqu’il y a prédominance de l’élément plastique avec, pour conséquence, de mettre notre profession en concurrence avec les architectes… Nous ne défendons pas notre spécificité. Mais pour cela, il faudrait déjà pouvoir l’apprendre !


Ce phénomène a-t-il une influence sur la production végétale?

Curieusement non. Les pépinières ont aujourd’hui une offre considérable. Ce que j’allais chercher en Grande-Bretagne dans les années 70, on le trouve désormais partout.


Et sur l’entretien ?

Cela dépend. Il y a des villes et des entreprises qui ont de véritables jardiniers et d’autres non.
À Valloires par exemple, nous avons failli perdre une roseraie inestimable parce qu’on y avait appliqué des antigerminatifs pour aller au plus simple! C’est tragique. On a sauvé ce patrimoine de justesse en y mettant de vrais jardiniers.


Ce déficit botanique explique-t-il le manque de prise en compte de la maintenance lors du projet ?

Bien sûr ! C’est un point fondamental. Mais lorsqu’on demande qui va s’occuper du jardin une fois celui-ci achevé, on nous répond : « on ne sait pas ! ». J’essaie toujours de tenir compte de cet aspect. Il m’arrive même de modifier mon projet lorsque je considère qu’il ne pourra pas être géré correctement dans le temps.


N’est-ce pas frustrant ?

Non. C’est parfois amusant de faire avec des contraintes, même si elles ne devraient pas exister.


Enseignez-vous cet aspect à vos étudiants ?

Bien sûr. Je leur répète sans cesse que nous travaillons dans le temps, sur des formes qui ne sont pas figées, avec tous les imprévus que cela comporte.
Il faut savoir ce qu’est un cahier des charges d’entretien ou bien accepter qu’on n’entretienne pas. Un jardin livré à lui-même ne devient pas forcément une ruine.



NATURE ET JARDIN

Vous dites souvent que l’on peut faire un jardin urbain pour pas trop cher…

Le prix bas c’est environ 185 J/m2. À Lille, nous en avons même fait un pour 8 J/m2 ! Ce qui coûte cher, ce sont les tuyaux enterrés, les drainages à cause des constructions d’à côté… Autant de dépenses
que l’on impute au jardin.

Dans votre livre « Une écologie humaniste », vous écrivez : « ne pas créer une illusion du naturel, mais participer à un flux vital déjà bien en place ». Que voulez-vous signifier ?

Que je n’aime pas entendre le bruit de l’eau que l’on fait couler mais celui de l’eau qui coule. Ce qui m’intéresse, c’est le moteur biologique de la nature et non ces artifices qui consistent à vouloir
la recréer. Lorsque l’on fait un jardin, il faut travailler le plus possible avec elle et faire en sorte d’insuffler à l’entretien futur l’énergie la plus faible possible, laisser faire la nature en tant que
cosignataire. De même, les politiques devraient, parfois, prendre la décision du non-aménagement et protéger des lieux qui évolueront seuls et apporteront tant de richesses. Les Allemands le font à Fribourg.


Ressentez-vous, à tous ces niveaux, une écoute plus importante des collectivités ?

Oui, même si le modèle culturel est toujours le même. On trouve encore, par exemple, beaucoup trop de jardinières sur l’espace public. Il y en a même en hauteur! C’est un concept très coûteux et pas forcément esthétique. Mieux vaut planter en pleine terre, pour des raisons économiques et d’harmonie dans la ville.


On vous connaît pour vos projets et au moins autant pour vos théories. Comment le ressentez- vous ?

Pourquoi un jardinier n’aurait-il pas le droit de réfléchir ? C’est même parce qu’on est jardinier qu’on se pose des questions. On est face à un lieu dont on doit s’occuper. On doit donc prendre des décisions. Les réflexions du « jardin en mouvement » sont nées, en partie, parce que je ne voulais plus entendre le bruit des machines d’entretien. Je ne veux pas être esclave de mon jardin, mais en même temps, il doit rester un lieu d’expression des espèces. J’ai bien été obligé de réfléchir !


Quels sont vos rapports avec le minéral ?

Je l’accepte, mais je ne l’utilise qu’en cas de nécessité absolue. Je n’ai pas envie de réaliser des effets architecturaux sous prétexte que c’est plus intéressant au niveau des honoraires. C’est souvent totalement inutile : ces immenses dallages que l’on voit un peu partout, pourraient être remplacés par des stabilisés.


Propos recueillis par Eric Burie (Paysage Actualités)

Focus

L’homme


Ingénieur horticole, paysagiste, botaniste, entomologiste, il enseigne aussi à l’École supérieure du paysage de Versailles.
À l’origine des 3 concepts : le Jardin en mouvement, le Jardin planétaire, le Tiers-jardin.

Ses jardins
Vulcania en Auvergne (1989), Le Parc André Citroën à Paris (1992), les Jardins du Rayol dans le Var (1994), le Parc Henri Matisse à Lille (1995), les Jardins de l’Arche à La Défense (1998), le Jardin du Musée du Quai Branly à Paris (2006)…
Ses livres
Les libres jardins de Gilles Clément
(1997), Thomas et le voyageur (1997), Le Jardin en
mouvement (2001), La sagesse du jardinier (2004),
Une écologie humaniste (2006)…

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