Paysage

Génie naturel : le projet manifeste de Gilles Clément en Corse

Mots clés : Aménagement paysager

Pour prouver, mesurer et comprendre le génie végétal, quatre scientifiques disposeront en 2017 d’un site de 8 hectares aménagé par le paysagiste Gilles Clément, au nord d’Ajaccio.

Entre science et poésie, Gilles Clément tient son projet manifeste, synthèse de plusieurs décennies de réflexions et d’émerveillement inspirés par les capacités d’adaptation et de communication des plantes. En attendant l’aboutissement de la phase de conception artistique et scientifique, puis le lancement du dossier de consultation des entreprises, le titulaire du Grand prix national du paysage dévoile l’éthique qui l’anime, aux côtés de quatre savants : Ehud Meron (université Ben Gourion, Israël) pour la modélisation mathématique, Bruno Moulia (Inra) pour la physiologie de l’arbre, Jean-Marc Chomaz (CNRS) pour la biomécanique, et le botaniste Francis Hallé, spécialiste des arbres tropicaux.

L’université de Corse et le CNRS se partagent la maîtrise d’ouvrage en vue d’une première livraison annoncée pour 2017. Les évaluations budgétaires restent confidentielles.

 

Découvertes à partager

 

Un « protocole de Cargèse » encadre les relations entre le concepteur et ses commanditaires : « Même si elles se prolongent dans des brevets, les découvertes issues de ce site deviendront immédiatement accessibles à tous, y compris lorsque les études du terrain se prolongeront sur d’autres sites ou dans des laboratoires », annonce Gilles Clément. Et de soupirer : « Même pour faire pousser des plantes, nous avons besoin de juristes… » Tout en conservant, pour l’essentiel, le caractère de « forêt impénétrable » du site de 8 hectares, le paysagiste offrira aux scientifiques des terrasses et des percées qui permettront de le comprendre et de l’admirer.

 

Fissures de timidité

 

Parmi les mystères que le concepteur rêve d’élucider à Cargèse, celui de la « fissure de timidité » en dit long sur la communication entre les végétaux. Pourquoi deux arbres qui poussent côte à côte n’entremêlent-ils jamais leurs branches ? Se transmettent-ils les informations par vibration ou par les racines ? Faute de comprendre le phénomène repéré dans une centaine d’espèces, les scientifiques se sont rabattus sur l’expression empruntée à la psychologie humaine. Gilles Clément y voit l’exemple d’un outil dont les hommes pourraient s’inspirer et la preuve que « le jardinage n’en est qu’à son balbutiement, dès lors qu’on abandonne l’idée d’une maîtrise totale de la nature, et qu’on décide plutôt de chercher à la comprendre ». 

 

La révélation du feu

 

La révélation du « génie naturel », Gilles Clément l’a connue en Afrique du Sud en 1988, au contact du feu. Dans cette région du monde qui comprend le plus grand nombre de plantes par mètre carré, les incendies répétitifs lèvent la dormance des graines, sous l’effet du choc thermique et des fumées.

A la leçon du feu, se sont ajoutées celles du sol, au fil de plusieurs réalisations. Sur un socle de béton de 2 300 m2 issu d’une friche proche de la gare TGV de Lille, le parti pris de laisser faire la nature n’en finit pas d’étonner le paysagiste : il regarde les espèces « se choisir et s’éliminer, former un joyau à partir d’un bazar enchevêtré » et ne comprend toujours pas pourquoi les saules s’acclimatent dans cette terre non arrosée. A l’Ecole nationale supérieure de Lyon, les broyats, le mulch et les moutons rendent l’engrais inutile et stimulent l’analyse du concepteur : « La matière se décompose lentement, au contraire de l’engrais qui profite un tout petit peu à la plante, puis surcharge le sol d’une matière première soluble et inutilisable. On ne peut pas faire plus dangereux… ».

 

Un an de silence

 

Alors que les hommes partagent avec les animaux la condition d’hétérotrophes, condamné à la prédation, l’écoute des végétaux autotrophes est devenue une urgence : « Les plantes bénéficient de chances supérieures de s’en sortir en cas de changement violent. Mais nous ne savons pas nous y prendre pour les comprendre et restons prisonniers du mythe prométhéen qui nous laisse croire que nous dominons le monde », s’est exclamé Gilles Clément, ce 15 octobre aux troisièmes « Paysages en actes », cycle de conférences proposé par la galerie parisienne Jardins en art. Le paysagiste prévoit de se mettre lui-même en situation d’écoute et de s’astreindre à un an de silence à compter de cette date, en refusant toute sollicitation pour de nouvelles conférences.

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