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«Frank Gehry a sans doute eu plus d’influence que ma famille sur ma pratique». Thomas Dubuisson, architecte.

Mots clés : Architecte - Musées - galerie

Avec son épouse Caroline Barat, Thomas Dubuisson est le co-fondateur de l’agence parisienne Search. Mais il est également l’héritier d’une longue lignée d’architectes. Après-guerre, son grand-père, Jean Dubuisson (1914-2011), avait notamment mené de nombreuses opérations de logements, ainsi que la construction du musée des Arts et Traditions populaires dans le bois de Boulogne, à Paris. Aujourd’hui le groupe de luxe LVMH qui a confié le projet de transformation de l’édifice à Frank Gehry, associe l’agence Search au projet. Et là encore, Thomas Dubuisson sera en terrain connu puisqu’il a travaillé deux ans dans l’agence du célèbre architecte américano-canadien, à Los Angeles.

Peut-on être de la famille Dubuisson sans être architecte ?

Thomas Dubuisson : Il est vrai que je représente la 5e génération d’architectes de ma famille. Ainsi mon arrière-grand-père Emile, qui était déjà fils d’architecte, était un maître d’œuvre hyperactif de Lille. Il y a notamment construit l’hôtel de Ville. Ont suivi mon grand-père Jean, dont l’épouse Josée était la fille d’un architecte notable de Bordeaux, et mon père, Sylvain, qui est davantage connu pour son travail de designer. Parmi mes oncles et tantes et mes frères et sœurs, il y a également des architectes, un ingénieur, une paysagiste… Quant à mes trois enfants, âgés de trois à neuf ans, ils se chamaillent pour savoir lequel d’entre eux deviendra architecte.

Alors il est certain que quand j’étais jeune, on ne parlait à la maison que d’architecture et de ses dérivés. Notre père nous racontait son travail, dessinait, nous emmenait avec lui chez les artisans… Nous étions imprégnés de tout cela. Mais le choix de faire à mon tour ce métier ne m’a jamais été imposé. J’ai même très peu hésité même si j’avais vaguement pensé devenir styliste. Ou banquier. Et de fait, lorsque je me suis inscrit à l’école d’architecture de Belleville, étudier les bâtiments, apprendre à dessiner… cela a été pour moi une révélation.

 

Jean Dubuisson, votre grand père, a été une grande figure de la construction des Trente Glorieuses. A-t-il beaucoup partagé son expérience avec vous ?

T. B. : Pas au départ. Car s’il a beaucoup construit, il s’est aussi arrêté très tôt. Quand l’architecture des Trente Glorieuses, et notamment la construction de barres, a commencé à être remise en cause, il ne s’est peut-être plus senti en phase. Du coup, enfants, nous savions qu’il avait été architecte mais pour nous c’était avant tout un grand voyageur ou encore quelqu’un avec qui nous aimions parler de musique. Notre relation a changé quand je suis devenu architecte. Il a suivi mon parcours. Je lui montrais ce que je faisais et il me taquinait en disant : « moi, j’ai fait mieux ». De plus, lorsque l’Institut français d’architecture (IFA) lui a consacré une rétrospective, mon père, Sylvain, et moi nous sommes occupés de la scénographie. Là j’ai découvert la production de mon grand-père plus en détail. Son travail m’a énormément impressionné, notamment l’inimaginable qualité de ses plans de logements ou encore son grand souci du détail. Son leitmotiv était : mettre le moins possible dans la structure et le maximum dans le second œuvre, c’est-à-dire ce que les gens ont sous les yeux et sous la main.

 

Que représentait pour lui le musée des Arts et Traditions populaires ?

T. B. : Les ATP ont été un projet atypique dans sa production car il était un homme qui aimait que les choses aillent vite. Or ce musée qu’il a dessiné dans les années 1950 n’a été inauguré qu’au début des années 1970. Ce délai était dû à des problèmes budgétaires mais aussi à la personnalité, très perfectionniste, de son conservateur, Georges-Henri Rivière. Je pense que mon grand-père en a été un peu exaspéré.

Pour ma part, je ne connaissais pas bien ce musée. J’y suis bien moins allé, par exemple, que dans l’immeuble de la rue du Commandant-Mouchotte, à côté de Montparnasse. En fait, j’ai commencé à m’intéresser aux ATP lors de la construction de la Fondation Louis-Vuitton, juste à côté. Je me disais que ce bâtiment de mon grand-père, alors fermé, était tout à fait capable d’évoluer vers de nouveaux usages. Ses plans sont en effet d’une grande clarté et ses volumes incroyables. Mais tout cela avait été masqué par une muséographie aveugle.

 

Et puis un jour le groupe LVMH vous a contacté…

T. B. : En effet, LVMH s’intéressait au bâtiment et avait confié la mission de le transformer à Frank Gehry qui avait déjà réalisé la Fondation Louis-Vuitton. Mais le groupe souhaitait que les choses soient faites dans le respect de l’architecture existante et les responsables du projet se sont donc rapprochés de Sylvain et moi à l’été 2016. LVMH ne s’attendait peut-être pas à cette réaction mais j’ai été ravi. J’ai dit à ses représentants que Gehry allait sûrement faire un superbe projet… et qu’il avait été mon premier patron.

 

Comment se fait-il que vous ayez passé deux dans son agence à Los Angeles ?

T. B. : Pendant mes études d’architecture, Jean me disait : « sors un peu de Saint-Germain-des-Prés ! ( J’y ai grandi). Va voir ailleurs comment se fait l’architecture ! » Et comme les codes du dessin sont universels, on peut travailler partout. Je suis donc parti à Hong Kong, puis j’ai passé six mois chez OMA, l’agence de Rem Koolhaas à Rotterdam, aux Pays-Bas. Ce fut une expérience incroyable, il y avait une émulation folle dans cette équipe.

Ensuite, j’ai décroché un boulot chez Gehry à Santa Monica et là j’ai découvert une organisation très différente. Chez OMA, il y avait un énorme turnover de talents et on pouvait s’y retrouver à travailler sur des projets énormes. A l’inverse, les équipes de Frank Gehry étaient souvent là de longue date. Leur organisation était hyperhiérarchique et l’ambiance n’était pas à l’effervescence : le projet devait arriver à maturation progressivement. Surtout, à Los Angeles, les gens construisent les projets avec leurs mains : à toutes les échelles, les maquettes sont pour eux la clé de la résolution de l’architecture. J’ai été très marqué par ce process. De fait, l’influence de Frank Gehry sur ma pratique a sans doute été plus importante que celle de ma famille. Et aujourd’hui, dans l’agence que j’ai fondée en 2005 avec mon épouse Caroline Barat, nous travaillons encore beaucoup sur maquettes.

 

Les projets de votre agence Search ne sont pas innombrables mais ils apparaissent assez divers et porteurs d’expériences…

T. B. : Six mois après nous être installés, nous avons remporté le concours pour le centre aquatique de Mantes-la-Jolie. Pour un premier projet c’était génial : nous étions une jeune agence et c’était un beau projet pour un quartier sensible, au Val Fourré… mais nous avons bien souffert. Nous étions à 200 % mais nous n’avions jamais fait de chantier de notre vie. Nous étions hyperexigeants et, à la moindre modification, nous pensions qu’on abîmait notre projet. Bref, nous étions complètement inconscients des réalités… et nous avons appris là l’art du compromis.

Puis sur le chantier suivant, celui de la Maison des sciences de l’homme – Paris nord, à Saint-Denis-La Plaine, nous nous sommes réconciliés avec les entreprises. Sa structure en béton et acier était extrêmement complexe mais nous avons eu un vrai échange avec Léon Grosse. Enfin, sous la pyramide du Louvre, où nous avons travaillé depuis 2007 à la refondation des espaces d’accueil, nous avons appris à nous inscrire dans la signature très forte de Pei. Nous étions dans une logique d’acupuncture, voire de disparition. Et puis là, nous sont avons vraiment travaillé sur ce second œuvre dont parlait mon grand-père, sur ce que les visiteurs voient et touchent.

 

Et maintenant, Search aura-t-elle un rôle à jouer dans le projet des ATP ?

T. B. : En discutant avec LVMH nous en sommes en effet venu tout simplement à l’idée d’un accompagnement. La réinvention du bâtiment revient à Frank Gehry mais nous sommes architectes d’opération et nous sommes là également pour le sensibiliser aux caractéristiques patrimoniales de ce bâtiment. Si bien que, pour nouer le dialogue, nous avons commencé par lui fabriquer une maquette de l’existant.

 

Quand on voit les architectures bouillonnantes de Frank Gehry, on a tout de même un peu de mal à l’imaginer se couler dans les lignes minimalistes de votre grand-père…

T. B. : Leurs architectures sont en effet aux antipodes l’une de l’autre et il est vrai qu’on fait en général appel à Frank Gehry pour la complexité formelle de ses projets. Mais il n’a jamais été question de créer un petit frère de la Fondation Vuitton, et d’emballer les ATP dans un paquet cadeau. Gehry est d’abord un homme de grand talent. Et il se montre très attentionné pour le bâtiment. L’ironie, finalement, est que moi qui suis censé tenir le rôle de conservateur, je pousse parfois à davantage de mutations.

 

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