Culture

Enseignement de l’architecture : quelle place pour la programmation?

Mots clés : Apprentissages - Architecture - Etat et collectivités locales - Monde du Travail

La concertation sur l’enseignement et la recherche en architecture bat son plein. Installé le 20 novembre, le comité d’orientation qui est présidé par Vincent Feltesse, président de la communauté d’agglomération urbaine de Bordeaux, devrait rendre son rapport mi-mars. Moyens attribués aux écoles, statut d’ enseignant-chercheur, mode de recrutement, figurent en bonne place des problématiques abordées en même temps que l’évolution de la formation dispensée (lire ici la lettre ouverte des directeurs d’écoles). Les diplômés correspondent-ils aux attentes de la société? s’interroge Gérard Pinot, Président de Cinov Sypaa, Syndicat des programmistes en architecture et en aménagement. Ce dernier déplore en particulier la disparition de l’enseignement de la programmation au sein des écoles d’architecture.

Le ministre de la Culture a lancé il y a quelques semaines une concertation relative à la réforme de l’enseignement dans les écoles d’architecture, les ENSA. Le Syndicat des Programmistes en Architecture et en Aménagement (Cinov Sypaa, syndicat membre de Cinov, Fédération des métiers de la prestation intellectuelle dans les métiers du conseil, de l’ingénierie et du numérique) n’a bien sûr pas vocation à émettre un avis sur l’ensemble des thèmes soumis à la concertation. Il nous semble néanmoins que la formation initiale d’architecte de nombre de nos membres et leur expérience souvent double d’enseignant et de chef d’entreprise nous donne une certaine légitimité pour répondre à la question qui nous semble finalement centrale dans cette consultation : les diplômés des ENSA correspondent-ils aux attentes de la société ?

 

La programmation est soucieuse de l’utilisation de l’ouvrage

 

La programmation en architecture et en aménagement est, on le sait, un outil de maîtrise des projets, qui permet aux maîtres d’ouvrage de définir leurs commandes et de les maîtriser tout au long du processus de réalisation opérationnelle. Elle vise à obtenir, comme le précise l’article 2 de la loi MOP, une qualité « globale » des projets, c’est-à-dire qu’elle s’attache simultanément aux dimensions « sociale, urbanistique, architecturale, fonctionnelle, technique et économique, d’insertions dans le paysage et de protection de l’environnement ». Soucieuse, toujours selon les termes de la loi MOP de « l’utilisation de l’ouvrage », la programmation est également par essence une démarche de concertation puisqu’elle va s’attacher à recenser les besoins exprimés par les usagers et à accompagner et à anticiper leur évolution. Liée, enfin, à un contexte légal et réglementaire national et public, la programmation à la « française » s’applique dans les faits à tout type de projet, qu’il soit public ou privé, et trouve facilement à s’exporter dans les équipes de concepteurs de projets architecturaux étrangers.

 

« Démarche qualité », « approche globale », « concertation », « export »… Combien sont-elles finalement les professions capables ainsi de « cocher les cases » de l’actualité française du bâtiment et de l’aménagement ? Le ministère de la Culture, par l’intermédiaire de sa mission formation continue de l’ancienne DAPA ne s’y est d’ailleurs pas trompé  en encourageant depuis des années la formation continue à la programmation au titre de la diversification des métiers d’architecture. Mais quel paradoxe veut alors que l’ENSA Paris Malaquais, où fut créée la première formation dédiée à la programmation, décide de mettre un terme à sa participation, au côté de l’Institut d’Urbanisme de Paris (IUP), au master « programmation architecturale et urbaine, spécialité « Espaces urbains et démarches de projet », dernier parcours initial d’enseignement de la programmation encore existant ?

 

La programmation, jamais jugée légitime au sein des ENSA

 

Soyons honnêtes : la décision de Paris Malaquais ne survient pas dans le ciel serein de la programmation. Elle vient simplement confirmer la place mal assurée d’une pratique professionnelle initiée par un architecte, François Lombard, mais jamais jugée tout à fait légitime au sein des ENSA. Dans son étude sur l’exercice de la programmation architecturale et urbaine en France, Jodelle Zetaloui ne notait-elle pas ainsi dès 2005 que si « l’architecture [venait] largement en tête des disciplines de formation d’origine » des programmistes, la très grosse majorité d’entre eux affirmaient aussi s’être formés « sur le tas » à leur métier. Une contradiction qui, si l’on en croit les stagiaires rencontrés lors ses sessions inaugurales de la formation (continue) Programmation et assistance à maîtrise d’ouvrage (PAMO) proposée par le GEPA, continue à être au cœur du parcours professionnels des futurs programmistes passée par une ENSA : convaincus, dès leur deuxième ou troisième année, qu’ils n’exerceront jamais en maîtrise d’œuvre et que leur voie est plutôt du côté de l’usage, ceux-ci ne trouvent la plupart du temps, aucun enseignement dédié à ces questions. Ils passeront donc la plupart du temps une HMO (habilitation à exercer la maîtrise d’oeuvre en nom propre), dont ils n’ont que faire pour finalement candidater, non formés, dans un cabinet de programmation qui les enverra suivre la formation du GEPA, qui est de bonne qualité, ou d’autres formations plus courtes, qui le sont parfois moins.

 

Les cabinets en programmation peinent à recruter

 

On sait la place symbolique, quasiment mystique, que les écoles d’architecture françaises accordent à la maîtrise d’œuvre. Il est pourtant une évidence : la programmation, parce que sa démarche méthodologique fait la part belle au développement durable dans ses aspects environnementaux et participatifs, exerce un attrait réel sur les jeunes générations. Qui voient là la possibilité de mettre leur intérêt pour l’usage au service de la qualité des projets, tout en améliorant leur employabilité. Car le secteur recrute. Et tandis que nombre de jeunes architectes éprouvent des difficultés à exercer en maîtrise d’œuvre, les cabinets en programmation peinent, de leur côté, à recruter. 

 

Besoin de qualité, de globalité, de concertation pour les projets ; besoins social et économique dans les secteurs du bâtiment et de l’aménagement ; aspiration croissante des étudiants et amélioration des débouchés à la sortie des études d’architecture : tout milite pour une présence forte et durable de l’enseignement de la programmation dans les ENSA. Sous forme de sensibilisation lors des premières années d’abord, car l’enseignement de la maîtrise d’œuvre ne pourra que gagner à intégrer dans ses compétences de base la connaissance des métiers de l’AMO. Sous forme de véritable parcours de spécialisation à partir de la quatrième année ensuite. Les besoins sont criants et le seront encore davantage dans les années à venir. Alors à quand l’HAMO (habilitation à exercer l’assistance à maîtrise d’ouvrage) ?

Focus

Gérard Pinot, bio express

Architecte programmiste, Gérard Pinot est gérant de la société Génie des Lieux où il a développé le métier d’accompagnement au changement par l’espace. Parallèlement à ces activités de consultant, Gérard Pinot mène une activité de chercheur et d’enseignant dans les champs de l’organisation du travail et des méthodes participatives d’implication et d’élaboration des organisations. Il intervient régulièrement dans le cadre du Master de programmation urbaine et architecturale de l’université de Créteil. Il est président du Syndicat des Programmistes en Architecture et en Aménagment (Cinov Sypaa, fédération Cinov) depuis 2010.

*CINOV SYPAA : syndicat des Programmistes en Architecture et en Aménagement, membre de CINOV, Fédération des métiers de la prestation intellectuelles dans les métiers du conseil, de l’ingénierie et du numérique

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