Paysage

Doutes et espoirs de la démocratie paysagère

Mots clés : Gouvernement

Pour aller de la perception collective du territoire de vie à l’acte d’aménagement co-construit, la « journée paysage » du ministère de l’Environnement a déblayé un terrain parsemé d’incertitudes et de désillusions, le 1er mars à La Défense. Les témoignages n’en ont pas moins montré des voies de réconciliation possible entre des aspirations apparemment contradictoires, et des exemples probants de revitalisation rurale portés par les agriculteurs ou avec eux.

D’emblée, le sociologue Guillaume Faburel, professeur à Lyon II, a prévenu les quelque 130 participants à la seconde journée du ministère de l’Environnement consacrée à la participation dans le projet paysager, le 1er mars à La Défense : « Appréhender les perceptions, c’était déjà difficile, comme nous l’avons constaté lors de la journée du 11 janvier. Mais transformer les aspirations en action se révélera encore plus complexe, sur un terrain très politique : les praticiens, chercheurs et paysagistes vont brasser leur propre imaginaire avec celui des personnes concernées », analyse le grand témoin des deux journées co-organisées par la direction générale de l’aménagement et de la nature et le commissariat général au développement durable. Et d’ailleurs qui sont ces personnes et comment stimuler leur « concernement », néologisme  maintes fois utilisé ce 1er mars ?

 

La France, un modèle désorienté

 

Aucune méthode ne s’impose, même si l’enjeu démocratique n’échappe à personne : « Le paysage fait partie des droits de l’homme », rappelle Maguelonne Dejeant-Pons, secrétaire exécutive de la convention européenne du paysage. Son agenda reflète cette idée force : du 22 au 24 mars à Strasbourg, la 9ème conférence du conseil de l’Europe sur cette convention signée en 2000 à Florence, puis ratifiée par 38 pays dont la France, examinera le rapport de référence sur la contribution du paysage à l’exercice de la démocratie. Du 5 au 7 septembre à Brno (Tchéquie), la 19ème réunion des ateliers pour la mise en œuvre de la convention examinera son application sous l’angle de la démocratie locale, domaine dans lequel, à en croire la secrétaire exécutive, « la France joue un rôle pionnier sur la scène internationale ».

 

Syndrome de l’homme blanc

 

En guise de feuille de route, le pionnier n’a pourtant pas d’autre proposition que « le bricolage avec les circonstances et les moyens du bord », de l’aveu de Patrick Moquay, professeur à l’école nationale supérieur du paysage de Versailles. « Longtemps propagandiste de la participation, je suis devenu désenchanté », confie cet ancien élu local.  Faut-il y voir une manifestation de la « crise du politique » et d’une « incapacité collective à se saisir et à parler des aspirations sociales », comme le pense Guillaume Faburel ? Son portrait-robot du citoyen concerné alimente le diagnostic : « homme blanc, sexagénaire, expert et disponible ». Rappelant l’empreinte de l’ingénieur  DDE qui s’occupait de tout, Sébastien Giorgis, paysagiste conseil de l’Etat et adjoint (PS) au maire d’Avignon, émet l’hypothèse d’une convalescence post-jacobine : « On ne construit pas une nouvelle citoyenneté en 30 ans. Il faudra encore une ou deux générations pour arriver au niveau de ceux qui n’ont pas connu les jacobins »…

 

Doutes lancinants

 

Plusieurs acteurs de terrain confirment leur désarroi. Au pays Ouest Creuse (25 000 habitants, 43 communes), récemment absorbé par les trois communautés de communes qui le composaient, Juliette Tranchant rappelle les balbutiements de sa mission Architecture et paysages : « On pensait que le prestataire que nous avions désigné pour le plan paysage nous apporterait les réponses… ». Après de vaines semaines de porte à porte pour stimuler le « concernement » parmi les 5000 habitants de 22 communes, Jérémie Choukroun, chargé de mission Urbanisme, habitat, paysages du parc naturel régional des Causses du Quercy, confesse ses doutes lancinants : « Plus on pratique, et moins on comprend ; moins on maîtrise et plus on s’interroge… ».

 

Persévérance

 

Renforcées par le temps long qui sépare le projet de sa mise en œuvre, les incertitudes qui entourent la co-construction paysagère ne découragent pas les collectivités. A Nantes (300 000 habitants), des mandats de représentation garantissent à la ville la solidité des groupes de 20 à 30 citoyens chargés de proposer des orientations paysagères et patrimoniales dans 11 quartiers délimités par des périmètres à portée de marcheur urbain. Les 150 photos issues du concours ouvert aux habitants guident au quotidien la politique paysagère de l’agglomération de Blois (110 000 habitants, 48 communes), qui a recruté en 2014 une chargée de mission Paysage directement rattachée au directeur général des services, pour assurer la transversalité de la fonction. Après avoir constaté les limites de la démarche descendante de son « université rurale du paysage », la Creuse Ouest a su trouver les ressources locales et régionales pour l’assister dans un dialogue désormais recadré en fonction des unités paysagères : l’école de design de La Souterraine (5000 habitants, capitale du pays), l’école d’architecture de Clermont-Ferrand et les étudiants en master de développement territorial à Limoges.

 

La conversion des vignerons du Gard

 

Les résultats de deux initiatives pionnières sont venus conforter les ardeurs participatives des démocrates du paysage réunis à La Défense : accompagnés depuis 10 ans par le bureau d’études Territoires & Paysage, les viticulteurs des Costières de Nîmes ont fédéré toutes les administrations concernées autour d’une « charte paysagère ». « Alors que la loi Evin freinait notre communication, j’ai pris mon bâton de pèlerin pour convaincre mes collègues vignerons que les paysages font partie intégrante d’une appellation d’origine », témoigne Bernard Angelras, président du syndicat local des viticulteurs, mais aussi de l’Institut français de la vigne et du vin et de la commission environnement de l’Institut national des appellations d’origine. L’arrivée de jeunes viticulteurs conforte une démarche qui dispose depuis peu d’un nouvel outil réglementaire : les mesures agroenvironnementales peuvent entrer dans le cahier des charges des appellations.

 

Coup de jeune sur la Bruche

 

Remontant aux années 1990, la reconquête paysagère de la vallée de la Bruche (Bas-Rhin) offre un exemple encore plus frappant : après la disparition, à partir des années 1950, des 3000 emplois d’ouvriers paysans qui travaillaient dans les 52 sites textiles, la surface forestière est passée de 35 à 77 % du territoire de 300 km2, où 22 000 habitants vivent dans 22 communes. Grâce aux associations foncières pastorales impulsées par la communauté de communes, la réouverture de ces espaces par des agriculteurs ramène dans la vallée les oiseaux qui l’avaient désertée. « Depuis le démarrage de cette politique, le nombre d’actifs agricoles a doublé », se réjouit Hubert Berry, maire de Saulxures où la Bruche prend sa source. Son village comptait 63 enfants en 2008, et 118 en 2017. Un épicier s’y est implanté fin février.

 

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