Culture

Dans le cadre des « Les architectes ouvrent leurs portes », rencontre avec trois jeunes agences bordelaises

Mots clés : Architecte

A l’occasion de l’opération «Les architectes ouvrent leurs portes», le grand public pourra découvrir notamment comment travaillent de jeunes architectes, en solo, en groupe, ou en co-working. Visite d’agences en trois étapes, qui témoignent de la difficulté du métier et de l’inventivité des jeunes diplômés.

Cette année, pour les 3 et 4 juin, 300 architectes aquitains ouvrent leur agence au public. Certains, trop à l’étroit sur leur poste de travail (50% des agences sont de TPE souvent unipersonnelles) se sont regroupés en «spots de visibilité» installés sur les places, les marchés, les jardins publics et même des librairies à Bordeaux et Dax (Landes) et surtout en Lot-et-Garonne: Agen, Allemans-du-Dropt, Marmande et Villeneuve-sur-Lot.

La première agence que nous font visiter Sophie Molines, animatrice du 308-Maison de l’architecture et Eric Wirth, président du conseil régional de l’ordre des architectes aquitains, est un regroupement de quatre jeunes professionnels, trois architectes et un ingénieur, dans le quartier de la Victoire à Bordeaux.

Ce regroupement de jeunes, qui ont travaillé ensemble à Darwin, l’écosystème pépinière de la rive droite, rassemble deux structures et un ingénieur, qui sans être associés, travaillent dans un même lieu et parfois ensemble.

Mickaël-Emeric Oilleau, a fondé son atelier d’architecture en 2014. Diplômé de l’Ensab, il a travaillé chez Bernard Bülher, l’Atelier Dufon Architectes Associés et l’A’Urba Bordeaux métropole aquitaine «Jeune diplômé, après une expérience en agences, je me suis cassé les dents pour décrocher des appels d’offres. Mais, par le bouche à oreille, j’ai commencé par réaliser des maisons individuelles, des extensions, puis des aménagements intérieurs, qui sont le gros de mon activité. J’ai également réalisé un Ehpad avec un architecte plus expérimenté. Mon activité actuelle, dont je vis, tourne autour de la maison en autoconstruction, de villas, et du mobilier design, et plus généralement d’aménagement d’intérieur».

Adrien Drillon et Sylvain Garond ont fondé leur agence Drillon-Garond Architecture en 2014. Tous les deux diplômés de Bordeaux, l’un est monté à Paris, l’autre est resté à Bordeaux. Ils se sont retrouvés à Darwin, y ont rencontré Mickaël Oilleau et ont fondé leur agence: « nous avons réalisé une surélevation, des extensions de maisons, et répondu à un appel à idées pour une salle de sport à Bègles. Quelques esquisses, des demandes de faisabilités, mais nous restons encore très «maison particulière» explique Sylvain Garond. «Notre objectif, c’est clairement d’avoir accès à la commande publique, mais de mixer notre activité entre public et privé. A Paris, je travaillais pour des magasins de luxe, un milieu qui brasse beaucoup d’argent, mais je voulais quelque chose de plus varié. Aujourd’hui, nous vivons de notre activité, cela aura mis deux ans et demi, ce qui est plutôt bien. Mais, c’est grâce au réseau de Sylvain qui est resté à Bordeaux qui nous a permis de démarrer» précise Adrien Drillon.

Nicolas Chambon, ingénieur structure spécialisé dans le bois, «j’ai rencontré mes partenaires par les petites annonces de l’Ordre. J’avais la volonté de m’installer avec des architectes pour avoir une synergie et nous avons commencé notre collaboration depuis janvier, dans un beau cadre de travail, très bien conçu dans les années 50 par Yves Salier. Au départ, je suis charpentier, puis je suis devenu ingénieur structure bois (Enstib à Epinal) et j’ai monté ma société à Paris: Chambon Structure. Je suis venu à Bordeaux où mon activité se répartit par tiers en commande publique, particuliers et sociétés de constructions et l’assistance artistique pour des projets complexes. Bien que nos trois entités soient juridiquement séparées, nous travaillons souvent ensemble, on discute des projets, on échange. Peut-être allons nous créer un collectif.»

 

Le chemin est long pour la culture bois

 

Le bois est un marché porteur, une tendance marquée sur le Sud-Ouest, mais avec quelques nuances sur le savoir faire: «il y a de beaux exemples comme la Cité du vin, explique Nicolas Chambon, de belles maisons individuelles et les premiers immeubles en bois de grande hauteur sur Euratlantique. Mais lorsqu’on travaille sur le bâti existant, en observant les anciennes charpentes, on réalise qu’il y avait ici un savoir-faire très présent de charpentier, qu’on a du mal à retrouver.»

Mickaël-Emeric Oilleau renchérit: «sur la maison individuelle bois, il y a une vraie perte de savoir-faire, cela se ressent dans les appels d’offres. On a du mal à trouver les entreprises compétentes, qui savent faire de l’assemblage abouté. Mais plus on va dessiner pour le bois, plus on en fera.»

Un propos que confirme Eric Wirth «le chemin est long, il y a vingt ans, avec Patrick Baggio, ancien président de l’Ordre, nous avons essayé d’aider la filière pin des Landes à sortir les bons profils, utilisables dans la construction bois. Mais encore aujourd’hui, ils continuent à fabriquer des lames de 2,40 m pas du tout adaptées. Cela demande de notre part beaucoup de compétence sur le bois, il faut tout dessiner pour que le charpentier n’ait qu’à réaliser.»

 

«L’architecte notable dans son village, c’est terminé»

 

Cette première visite d’un regroupement de jeunes professionnels fait réagir le président de l’ordre Eric Wirth: «Se regrouper est une tendance et une nécessité. L’architecte notable dans son village, c’est terminé, tout est devenu extrêmement complexe. Il faut être ultra-compétent, au niveau technique, réglementaire, de management. Tout cela difficile à faire tout seul. Nos enquêtes le montrent clairement: les agences qui se portent le mieux sont les plus structurées. La présence ici d’un jeune ingénieur structure, avec les architectes, c’est un schéma vers lequel il faut qu’on revienne. Quand j’ai commencé, il y a plus de vingt-cinq ans, il y avait dans les agences des collaborateurs d’architectes, des métreurs, des dessinateurs projeteurs, des vérificateurs, des contrôleurs de travaux, des comptables, etc. L’agence avait toutes les compétences. Avec la crise, la complexification des métiers, de nouveaux métiers se sont créés, qui ont leur propre agence. Aujourd’hui, l’architecte ne fait plus que son cœur de métier. Les descriptifs, le chiffrage, les estimations, tout est sous-traité, délégué. On a perdu une grande partie de notre pouvoir et l’on doit même dire à quoi on sert, comme chef d’orchestre d’une équipe de maîtrise d’œuvre, alors que 70% de la production est faite sans architecte.»

Pas de solution miracle, mais une idée: «aujourd’hui, sortir des études et monter une petite structure très réactive, à la fois sur une maison individuelle et pouvoir répondre à des projets plus musclés, avec des collaborations épisodiques, dans le cadre d’un réseau structuré, c’est très bien. Ils ont l’habitude de travailler ensemble et peuvent répondre à ces demandes. Notre profession a besoin d’évoluer si elle ne veut pas perdre des parts de marchés, de l’importance, du savoir-faire. La réflexion est engagée aussi sur l’évolution de l’ordre, comme des métiers et de l’institution, si l’entreprise d’architecture est une entreprise comme les autres, c’est surtout une entreprise qui a plus de devoirs que de droits. Nous essayons de porter cette réflexion au niveau national» témoigne Eric Wirth.

Légende photo: deux associés Adrien Drillon et Sylvain Garond (Drillon Garond Architecture), et deux indépendants: Mickael-Emeric Oilleau a fondé son atelier d’architecture en 2014. Les deux agences se sont installées dans les mêmes locaux, un petit immeuble des années 50 construit par Yves Salier, représentant de l’école de Bordeaux. Nicolas Chambon les a rejoints en début d’année, avec son bureau d’études Chambon Structures bois.

 

Un passage à la télé locale dope l’activité

 

Deuxième lieu, le bureau d’Elisabeth Manguin, dans le même quartier de la Victoire. Cette jeune diplômée est représentative du fonctionnement de plus de la moitié des agences d’architecture: travaillant seule, après une expérience en co-working, et comme beaucoup, à domicile. «Sortir diplômée de Grenoble en 2008, en pleine crise des subprimes, a été très difficile. J’ai travaillé à Bastia, puis je me suis installée avec une amie diplômée à Bordeaux, où nous avons tenu pendant quatre ans une SARL spécialisée dans l’habitat. Cela a été très dur, on a fait beaucoup d’heures, pas ou peu rétribuées, sans réseau. Mon associée, épuisée par cette expérience, s’est réorientée. Depuis deux ans, je me suis relancée toute seule. J’ai aidé à mettre en place un espace de co-working, puis j’ai choisi de travailler chez moi, même si c’est important de voir des collègues. Je commence à avoir beaucoup de travail. Après la diffusion d’un reportage par la télévision locale (TV7) de mon aménagement d’une péniche sur les Bassins à flots, on m’a proposé une autre péniche à aménager. Aujourd’hui, la difficulté est d’aller se faire payer la dernière facture de nos honoraires. Difficile de faire lever les réserves. Dans mon dernier dossier d’études, qui ne comportait pas de mission travaux, le client a jugé trop longue la durée de 8 mois de démarches pour une autorisation de travaux et ne veut plus me payer.» Avec six dossiers en cours, la jeune femme se trouve déjà saturée de travail. Un bon signe, mais il lui a fallu passer en statut d’auto-entrepreneur pour réduire les charges et arriver enfin à se verser un petit salaire. Eric Wirth confirme son propos et renchérit: «à Bordeaux, avec les missions d’avant-projet, le secteur sauvegardé, l’Unesco, etc, il faut 6 mois pour déposer un permis de construire. Résultat: le client s’agace et ne paie pas. Mais il faut que les dossiers sortent,et nous n’avons plus les moyens financiers de supporter ces attentes administratives».

 

Atelier Zélium pour fanas du bois

 

Troisième lieu, autre typologie, le regroupement dans un même lieu, de plusieurs activités très différentes sous un même toit, l’atelier Zélium.

Pierre-Marc Danguy, jeune diplômé de l’Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux en 2007, explique comment il a créé sa structure l’Atelier du vendredi: «mon projet de diplôme était un écomusée en Polynésie française pour le CNRS (à Moorea). Par manque de moyens, passer six mois là-bas, je n’ai pas pu le mener à son terme, mais j’ai pu accompagner la maîtrise d’ouvrage pour monter l’appel d’offres, qui a sélectionné Jacques Rougerie avec un cabinet d’architectes local. Après, j’ai travaillé en agence, puis je me suis installé à mon compte, parce que je voulais réaliser des projets à mon nom et surtout pouvoir les choisir. J’ai été mis en relation avec Benjamin Mulliez, qui a ouvert ce lieu. Ma première commande est cet atelier, initialement de création de décor de théâtre et cinéma, que Benjamin Mulliez voulait installer dans cet entrepôt sur Bordeaux. C’est un ancien atelier de charpente du XXe siècle, qui a connu de nombreux usages, et que nous avons réaménagé en 2012. Un gros travail pour isoler le bâtiment et l’insonoriser: un double mur isolant à l’intérieur, une charpente avec des lames abats-sons en bois, tout en conservant la charpente ancienne, que nous avons étayée et renforcée avec des pièces de 20 mètres de long. On y trouve aussi des établis sur mesure, une forge pour la serrurerie, des machines à commande numérique, des bureaux à l’étage, une coursive. Les établis ont été réalisés avant l’installation, parce qu’il faut un atelier pour faire l’atelier» s’amuse le jeune architecte.

Benjamin Mulliez, propriétaire de l’Atelier Zélium, est menuisier. Après les décors, il s’oriente maintenant vers le mobilier, avec une gamme système Z «local, solide, modulable, en bois, des banquettes, des comptoirs, et le tambouret, un petit banc ou tabouret et petite table». Parmi les résidents de l’Atelier Zélium, un autre menuisier Rémi Denjean qui réalise des meubles à base de douelles de barriques, Philippe Bettinger designer (Tangible), qui fait de la micro-architecture, Thibaud Danblanc compagnon menuisier et designer, Simon Tourneboeuf plasticien, un photographe et un graphiste, une paysagiste. «Nous sommes douze usagers réguliers, mais uniquement cinq en permanence pour avoir de la place afin d’accueillir d’autres personnes. Nous louons l’atelier de menuiserie à la demande.»

Inventivité et ténacité seront donc à l’honneur de ces jeunes architectes aux portes ouvertes 2016.

 

Focus

Qui sont les architectes en Aquitaine ?

1 714 architectes inscrits à l’Ordre, soit 1 architecte pour 1960 habitants

Cinq CAUE: Gironde, Dordogne, Landes, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Atlantiques

Une école d’architecture: l’école nationale supérieure d’architecture et du paysage de Bordeaux (Ensap)

Deux maisons de l’architecture: Pau, Bordeaux

60% des agences d’architecture sont situées en agglomération: 850 sur la métropole Bordelaise, 57 à Pau, 117 sur la côte Basque, 23 à Agen, 35 à Périgueux et 28 à Mont-de-Marsan et Dax. L’agence «type» est située en milieu urbain. Elle se compose de moins de trois associés.

 

Focus

Les Journées «portes ouvertes» (JPO) poursuivent leurs Balades «308°»: Le CAUE de Gironde clôture la journée du vendredi 3 juin par une balade architecturale partant du 308 avenue Thiers, vers des réalisations parues dans l’ouvrage «Maisons de Gironde»

Le samedi 4 juin, le grand public est invité à retrouver les architectes dans ces «spots de visibilité» sur les places Pey-Berland et placette de Munich. Des ateliers pour enfants y sont porposés par Natacha Boidron autour des constructions en bambou, groupe de jazz, déjeuner et agora de discussions avec les architectes.

 

Vous souhaitez réagir

Pour commenter l'article, vous devez être identifié ou vous inscrire
S'identifier

Pour accéder aux contenus et services en accès libre, identifiez-vous

Mot de passe oublié
S'inscrire

Vous souhaitez vous inscrire aux services proposés en accès libre.

Newsletter quotidienne et thématiques, alertes e-mail, commentaires sur les articles...

S'inscrire
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X