Culture

Daniel Libeskind : l’Histoire dans le dos

Mots clés : Architecte - Manifestations culturelles - Musées - galerie

Preuve qu’il n’est pas qu’un « architecte mémoriel », l’américain d’origine polonaise vient de livrer un centre des congrès à Mons, en Belgique. Concepteur du Musée juif de Berlin qui l’a fait connaître dans le monde entier, il ne peut toutefois nier l’influence sur son travail d’un parcours familial intimement lié aux soubresauts du XXe siècle.

Juché sur la terrasse en proue du Centre des congrès, les mains enfoncées dans ses poches et le col de sa veste en cuir remonté pour se protéger du vent glacial qui souffle sur la Wallonie ce 9 janvier, Daniel Libeskind observe en silence les silhouettes de la vieille ville de Mons et de son beffroi. « J’ai conçu ce projet comme un panorama horizontal sur cette cité historique, un trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle ville », explique-t-il. Son enthousiasme pour ce projet « normal » ne semble pas feint. L’édifice public, contraint par un budget modeste et qui mêle bois, métal et béton, est lui aussi marqué par son style, fortement imprégné de l’Histoire chaotique du XXe siècle et de sa famille.

Il aura beau renier le titre d’architecte de la mémoire, Daniel Libeskind semble ne pouvoir échapper à cette architecture violente. Les formes géométriques se télescopent et les murs s’inclinent alors que des angles aigus jaillissent des murs et les transpercent. La grammaire reste la même, que ce soit pour un mémorial de la Shoah, un musée d’art à Toronto, un centre de remise en forme à Berne… ou un centre des congrès à Mons. À ceux qui lui en font le reproche, Daniel Libeskind rétorque dans son autobiographie, « Construire le futur » : « Après les cataclysmes politiques, culturels et spirituels qui ont marqué le XXe siècle, peut-on vraiment aspirer à une réalité aseptisée ? A-t-on sincèrement envie de s’entourer de bâtiments ternes et sans âme ? Ou préférons-nous affronter nos histoires, les complexités et les désordres de la réalité qui est la nôtre, nos émotions les plus pures afin d’inventer une architecture pour le XXIe siècle ? »

 

Des ruines de Lodz…

 

Né en 1946 de parents juifs polonais rescapés des goulags soviétiques, Daniel Libeskind passe les onze premières années de sa vie au milieu d’une Lodz en ruines. De cette période, il a conservé un accent prononcé malgré sa parfaite maîtrise de l’anglais et un certain goût pour les formes chaotiques. La famille Libeskind émigre ensuite en Israël, puis aux États-Unis. « Le sentiment de décalage que j’ai souvent éprouvé dans ma jeunesse m’a poussé à créer une architecture différente, qui reflète une compréhension de l’Histoire postérieure à un désastre mondial », explique-t-il.

Le jeune garçon débarque à New York en 1959 sur l’un des derniers bateaux de migrants. « La vision presque irréelle de la statue de la liberté et de son bras tendu vers le ciel a fortement marqué mon esprit », se souvient Daniel Libeskind. C’est cette image qui, plus de quarante ans plus tard, lui inspirera la première version de la « Freedom Tower », construite sur les cendres des « Twin Towers ». À l’époque, il ne quitte déjà plus les santiags qu’il porte aujourd’hui sur les toits de Mons, comme en toutes circonstances. Même pour l’inauguration du centre des congrès face à Elio Di Rupo, ancien Premier ministre belge et maire de la ville wallonne. « J’aime les chaussures de cow-boy », avoue-t-il en esquissant son immuable sourire en coin. Malgré ses cheveux blancs et une démarche moins alerte lorsqu’il descend de la terrasse de son dernier projet, les yeux malicieux du presque septuagénaire laissent entrevoir l’adolescent qui, dans les années 1960, a assisté à la naissance des tours jumelles en se rendant à l’imprimerie de Manhattan où travaillait son père.

Après avoir remporté des prix prestigieux pour sa virtuosité à l’accordéon – « il n’en joue plus, dieu merci », nous souffle son épouse Nina, toujours à ses côtés –, Daniel Libeskind entame des études de sciences, avant d’obtenir son diplôme d’architecte en 1970. Il commence à enseigner deux ans plus tard et ne décrochera son premier projet qu’en 1988 : le musée juif de Berlin. Ce bâtiment reste son œuvre la plus emblématique. Outre la résonance personnelle forte de ce projet, il contient déjà l’essentiel de ses futures réalisations. Bloc imposant de béton et de métal, l’extension du Berlin Museum serpente sur plus de cent mètres en une ligne brisée anguleuse, ce qui lui a valu d’être surnommé le « Blitz » – l’éclair – par les Berlinois. Les étroites et rares fenêtres apparaissent comme des entailles, des plaies ouvertes.

Dans les entrailles du bâtiment, le visiteur est plongé dans un état d’esprit proche de ceux des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ressent physiquement le sentiment d’oppression et de perte de repères. Ce projet augure aussi du goût de Daniel Libeskind pour les symboles. Les angles formés par les lignes brisées dessinées sur le toit du bâtiment, ainsi que les ombres de l’édifice pointent vers des maisons autrefois habitées par des Juifs berlinois. Un goût du symbole, qui se retrouve à Ground Zero et même à Mons. Pour le centre de conférences, les lignes du toit, semblables à celles du musée de Berlin, sont scrupuleusement alignées au beffroi. À un journaliste qui lui demande s’il croit sérieusement que les usagers du bâtiment vont s’en apercevoir, il répond, amusé : « Tant pis si tout le monde n’en saisit pas le sens. Elles sont là. C’est tout. »

 

… aux Twin Towers

 

La première réalisation de Daniel Libeskind est acclamée à travers le monde et les projets mémoriels s’enchaînent : Musée impérial de la guerre à Manchester, Musées juifs de San Francisco et de Copenhague, Musée de l’Histoire militaire de Dresde ou le projet en cours pour le Mémorial national canadien de l’Holocauste, à Ottawa. Là encore, les angles aigus et les formes géométriques entremêlées évoquent le chaos et les conflits qui ont traversé le XXe siècle. « Nous sommes tous les enfants de nos parents, et mon histoire de fils de rescapés de l’Holocauste, né dans le monde de l’après Holocauste, rejaillit indéniablement sur mon travail. De par ce que je suis, j’ai été amené à réfléchir longuement à des notions telles que le traumatisme et la mémoire », analyse Daniel Libeskind dans son autobiographie.

Mais comme il le répète à l’envi, son travail ne se résume pas à des musées de la Shoah et des monuments de mémoire. « Je fais aussi des musées d’art, des logements, des bureaux, des centres commerciaux », insiste-t-il. Certes, mais même si ses lignes semblent s’adoucir depuis quelques années, la plupart de ses réalisations restent imprégnées d’une certaine violence. À l’image de l’extension du Musée Royal de l’Ontario, à Toronto, où des pointes acérées semblent s’être encastrées dans le bâtiment original.

Avec les attentats du 11 septembre 2001, le XXIe siècle ne tarde pas à apporter lui aussi son lot d’horreur et de désolation. Et l’architecte américain se retrouve une fois de plus au « centre de l’Histoire ». En 2003, Daniel Libeskind remporte le concours pour la réalisation du masterplan de Ground Zero, à New York. Il obtient l’adhésion des familles de victimes, mais suscite aussi la polémique en faisant le choix de conserver les empreintes des deux tours et un des murs de fondation. Pendant les débats violents qui l’opposent aux autres candidats, l’architecte reproche de manière virulente à ses adversaires de vouloir dissimuler les stigmates de l’attentat pour créer une zone commerciale comme les autres. Ce sera son deuxième grand projet emblématique, comme si sa carrière ne pouvait s’écrire qu’en lien avec l’Histoire. « Daniel Libeskind réussit le tour de force de se tourner vers le futur tout en gardant la mémoire de ce qui s’est passé », s’enthousiasme Elio Di Rupo.

Et décidément, la grande Histoire semble coller aux santiags de Daniel Libeskind. En 1989, alors que l’architecte vient d’emménager à Berlin-Ouest pour suivre le projet de Musée juif, le mur s’effondre. L’édifice sera inauguré officiellement… le 10 septembre 2001. Ce 9 janvier 2015, deux jours après la tuerie à la rédaction de Charlie Hebdo, et alors que la prise d’otages de Vincennes débute, Daniel Libeskind inaugure son centre des congrès à Mons. Un badge « Je suis Charlie » épinglé sur une veste en lin noir froissée, santiags aux pieds, l’architecte débute son discours en rendant hommage aux victimes de la tuerie. « L’architecture a un rôle à jouer dans la société. Elle doit être un lien, créer des espaces pour que les gens se rencontrent et que les erreurs du XXe siècle ne se reproduisent pas ». Ou comment donner du sens à un centre de conférences belge.

Plus d’information avec le BEM, la lettre de la construction à l’international


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