Réalisations

Comment construire un camp de migrants digne

Mots clés : Démarche environnementale - Etat et collectivités locales

La ville de Grande-Synthe (Communauté urbaine de Dunkerque) donnait déjà l’exemple en matière de biodiversité. Elle vient de montrer comment s’y prendre pour accueillir dignement les migrants.

Lorsqu’au soir du 23 décembre dernier, un courriel du ministère de l’Intérieur assurait Damien Carême, le maire (EELV) de Grande-Synthe, qui venait d’être reçu par Bernard Cazeneuve, «de tout le soutien de l’Etat» dans la gestion de la crise humanitaire qui se jouait sur sa commune, c’est-à-dire dans la mise en œuvre d’une solution rapide apportant une réponse aux besoins élémentaires des migrants, les services de la place Beauvau n’imaginaient certainement pas qu’en à peine trois mois, la question serait réglée. Pourtant, Damien Carême l’a fait !

Dans la semaine du 7 au 13 mars, les quelque 1 500 occupants – Kurdes d’Irak pour la plupart – du camp insalubre du Basroch ont été transférés à deux kilomètres, au lieu-dit la Linière, en bordure de l’autoroute A16, dans un camp aux normes de l’ONU, construit en un temps record par Médecins sans frontières (MSF). Coût de l’opération: 3 millions d’euros, dont 2,5 à la charge de MSF. Le solde se répartit entre la Ville de Grande-Synthe et la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) en fonction des compétences de chacune. L’Etat a dépensé dix fois plus pour mettre à l’abri dans des containers 1 800 migrants de la «jungle» de Calais.

Comment Grande-Synthe est-elle parvenue à résoudre l’équation ? Avec un peu de bon sens et beaucoup de solidarité. Présente sur la commune depuis septembre 2015, MSF a reçu l’autorisation de passer à l’action début janvier. «Nous avons eu la chance d’avoir affaire à un maire courageux, qui a accepté de prendre des risques», souligne Michel Janssen, chef de mission MSF. L’association humanitaire a d’abord dû se rendre chez le notaire pour signer un bail de location, une partie du terrain de la Linière appartenant à l’entreprise de travaux publics Setra, laquelle a accepté de procéder à quelques aménagements. «L’autre partie était propriété de l’Etat, c’est du moins ce que disaient le cadastre et la DDTM (Direction départementale des territoires et de la mer), rapporte Damien Carême. Mais nous nous sommes aperçus que l’Etat avait vendu à la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer). La commune a donc dû racheter cet espace à la Safer.» Un agriculteur allait également s’inviter aux tractations à l’heure où débutaient les travaux: il a été dédommagé à hauteur de 100 000 euros.

 

Appels d’offres et marchés à bons de commande

 

Dix-sept entreprises sont intervenues sur le chantier. Le terrassement et l’assainissement du terrain (il a fallu en drainer une partie), la construction des 375 chalets en bois, l’installation et le raccordement au réseau de quatre blocs sanitaires (équipés de 300 toilettes à la turque) ont été gérés par MSF. «Comme pour tout marché, nous avons lancé des appels d’offres, explique Michel Janssen. Dans un délai très court, il faut juste être prêt à payer un peu plus cher. Certaines entreprises en profitent, d’autres font des efforts. Le gravier, par exemple, nous a été fourni gracieusement. Sur ce genre d’opération, il y a possibilité de défiscaliser.» La Ville de Grande-Synthe s’est acquittée, pour sa part, de la clôture et de l’éclairage du terrain sur ses marchés à bons de commande. Enfin, la régie du camp a été confiée à l’association morbihannaise Utopia 56, créée au mois de janvier pour, dans un premier temps, venir en aide aux migrants de la «jungle» de Calais. L’un de ses responsables, Yann Manzi, a pour lui l’expérience de la gestion du camping géant du festival des Vieilles Charrues. Depuis le 7 mars, ils sont donc environ 150 bénévoles bretons à se relayer sur le terrain.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que le 7 mars, en plein déménagement du camp du Basroch, le préfet du Nord réclame la réunion d’une commission de sécurité, laquelle allait émettre un avis défavorable à l’ouverture d’un… établissement recevant du public (ERP) au profit des migrants. «Pour moi, il n’était pas nécessaire de réunir cette commission, c’était comme l’installation d’un camp de gens du voyage, s’étonne encore Damien Carême. Le matin même, les pompiers avaient d’ailleurs inspecté les lieux et n’avaient rien trouvé à redire. Et puis le 11 janvier, le préfet avait pris acte du projet et n’avait pas opposé d’interdiction.»

Compte tenu de l’engagement du transfert, le préfet n’a, toutefois, pas pris la décision de tout stopper. Il a simplement demandé au maire de Grande-Synthe de prendre les mesures compensatoires aux 14 points relevés par la commission afin de garantir la protection des personnes. Une réponse a été apportée pour 12 d’entre eux: installation d’un téléphone filaire, équipement de chacun des abris d’un détecteur de fumée, mise en place d’une signalétique et d’un affichage pour informer des dangers, certification que la voirie permet à un camion de pompiers de pénétrer sur le terrain, vérification du débit des bouches à incendie etc.

«Deux points concernent les clôtures, précise Damien Carême. Coté voie ferrée, la hauteur est de 2,95 m au lieu des 4,50 requis mais c’est surtout à la base et sur les côtés que les migrants peuvent essayer de passer. Nous allons faire le nécessaire. Quant à la palissade qui doit protéger le camp de l’autoroute, nous venons seulement de recevoir l’autorisation de la Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (Drire) pour engager les travaux. Ce sera fait fin avril.» Mais la commission de sécurité a aussi demandé qu’une distance minimale de 5 m sépare deux cabanons et que ces derniers soient construits en bois ignifugé. Ce qui, pris à la lettre, signifiait… tout démonter.

 

Deux communes intéressées

 

Damien Carême se refuse, toutefois, à entrer dans une polémique avec l’Etat. Il fait la promesse qu’une nouvelle commission de sécurité se réunira rapidement. Car si l’Etat ne peut pas tout, Grande-Synthe a besoin de l’Etat pour assurer le fonctionnement du camp de la Linière, dont le coût annuel est évalué à 3 millions d’euros. Cette somme inclut les frais d’électricité et d’eau, la mobilisation d’une dizaine d’agents de la Ville, l’entretien du terrain (terrassement en cas d’intempéries, renouvellement régulier du gravier autour des abris) et de ses équipements, le nettoyage etc. «Nous allons amorcer la pompe sur deux ou trois mois mais après, il va falloir trouver d’autres moyens de financement, expose le maire. En janvier, l’Etat m’a assuré de sa participation. Des Dunkerquois sont de leur côté en train de réfléchir à la création d’un site Web pour recueillir des fonds.»

MSF, qui se retirera dans quelques mois, milite, en tout cas, pour que ce genre de structure se multiplie, y compris à plus petite échelle. «On court tous les jours après les normes mais la Linière est bien plus aux normes que n’importe quelle jungle», souligne Michel Janssen. On pourrait presque imaginer la réalisation d’une fiche technique: je suis prêt à accueillir 300 migrants sur ma commune, comment dois-je m’y prendre ? Deux municipalités se sont déjà manifestées auprès de MSF.

Chantre de la transition énergétique, Damien Carême a même l’intention de travailler avec des urbanistes et des architectes pour voir comment il serait possible de faire entrer le camp dans cette démarche. «Je répète qu’il s’agit d’offrir des conditions d’accueil humaines à des gens qui sont appelés à repartir. La Linière n’a pas pour vocation à exister ad vitam æternam et sa jauge n’est pas extensible. Grande-Synthe a montré l’exemple. Si ça doit me coûter ma réélection tant pis ! J’aurai fait ce que j’estimais devoir faire.»

 

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