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Claude Parent : l’architecture perd une légende

Mots clés : Architecture - Conservation du patrimoine

L’architecte et théoricien Claude Parent est décédé le 27 février à l’âge de 93 ans. « Le Moniteur » publie le portait, écrit en 2010, à l’occasion de l’exposition qui lui avait été consacrée à la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Claude Parent est décédé au lendemain de ses 93 ans, le samedi 27 février. Né en 1923 à Neuilly, l’architecte et théoricien était notamment connu pour avoir établi, avec le philosophe Paul Virilio, le concept de la « Fonction oblique ». Principe qu’il avait mis en pratique dans plusieurs bâtiments tels que l’église Sainte-Bernadette-du-Banlay, à Nevers. Claude Parent avait aussi conçu des sites nucléaires ou des centres commerciaux tels que celui de Sens. Ce dernier bâtiment avait été inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 2011. Un autre supermarché, celui de Ris-Orangis, pourrait à son tour être protégé prochainement.

Dans un communiqué la ministre de la Culture, Audrey Azoulay a salué la mémoire d’un « homme libre et audacieux ». Elle a rappelé que Claude Parent « a provoqué le débat, la controverse parfois, l’intérêt toujours ». La figure et l’œuvre de Claude Parent, en effet, ont été matières à débat. Néanmoins la reconnaissance était venue, notamment lorsqu’il avait rejoint les vénérables académiciens des Beaux-Arts en 2006.

De son côté, la famille de Claude Parent a souligné que celui-ci était « également l’auteur d’une méthodologie qui joue un très grand rôle pour ses confrères de toutes générations et pour les artistes et penseurs contemporains – dont Jean Nouvel (voir sa réaction ci-dessous), qui avait commencé son parcours dans l’agence de Claude Parent. » Le 13 janvier dernier, la galerie Azzedine Alaïa, à Paris, a d’ailleurs ouvert ses espaces au maître et à son élève. Dans cette exposition, exceptionnellement prolongée jusqu’au 2 mars, sont présentés huit projets de musées, signés Parent ou Nouvel et non réalisés. Jean Nouvel avait également signé la scénographie de la grande exposition monographique que la Cité de l’architecture et du patrimoine avait consacrée à l’œuvre construite mais aussi graphique de Claude Parent en 2010. « Le Moniteur » republie le portrait qui avait été consacré à l’architecte à cette occasion.

 


 

Claude Parent : homme de colères et de passions

Claude Parent est issu d’une « tribu » gasconne, tout à la fois créatrice et loquace, joyeuse et coléreuse. Une tribu passionnée et particulièrement unie, ayant à cœur d’encourager les destinées de chacun de ses membres. A son père, il doit sa passion pour le dessin. A sa mère, l’amour des mots et du verbe haut placé. A son frère aîné Michel, son inscription en 1936 à l’Ecole des beaux-arts de Toulouse. Et à sa sœur cadette Nicole… une éternelle reconnaissance – pour n’avoir jamais cessé de plaider ses causes… Très vite, il réalise que l’enseignement de l’architecture ne sied pas à sa fougue créatrice. Il le délaisse sans regret pour rejoindre les ateliers de dessin les plus novateurs.
En arrivant à Paris, après l’intermède que lui imposa la guerre, il a le sentiment d’être porté par de nouveaux espoirs architecturaux. Espoirs qu’il confie alors à l’école de la rue Bonaparte. Mais là encore, la déception est grande. Plus âgé que les jeunes prétendants au métier d’architecte qu’il y côtoie, il se vit « en décalage », se morfond d’ennui. Sans pour autant quitter définitivement l’école, il choisit de s’aventurer dans une vie de saltimbanque du dessin. Il se vend comme modiste, caricaturiste, publicitaire, graphiste…

En 1951, sa rencontre avec André Bloc le propulse dans un univers artistique d’avant-garde. En participant aux recherches du groupe Espace, il en fréquente tous les protagonistes et se lie d’amitié avec Nicolas Schöffer, Yves Klein, Gérard Mannoni, Jean Tinguely… Il devient leur plus ardent collaborateur, leur plus fidèle complice. En 1953, sa connivence avec Ionel Schein, le recentre toutefois sur l’architecture. Mais en gagnant le concours organisé par la revue « La Maison Française », il saisit toute l’importance des médias. Et en devenant le premier rédacteur « grand public » d’architecture, pour la revue « Elle », il découvre le pouvoir de la communication…
Et quand André Bloc lui ouvre les portes de la revue « Architecture d’aujourd’hui », il se réjouit de pouvoir y aiguiser sa plume. Plume déjà acerbe qui, sous l’influence de Paul Virilio avec lequel il s’engage dans la création de la revue « Architecture Principe » (1966), lui octroie rapidement un statut d’auteur/polémiste. Si sa pensée ne cesse alors de s’affirmer, ses architectures quant à elles, déjà « en déséquilibre » – comme en témoigne dès 1958 « la maison Sarrut » -, amplifient leur dynamique. Elles flirtent avec l’oblique ! Avec Sainte-Bernadette-du-Banlay à Nevers (1963-1966), son utopie de l’oblique devient réalité. Une réalité stimulée et amendée ensuite et sans relâche avec les centres commerciaux de Tinqueux (1969), de Sens (1970) ou Ris-Orangis (1971), avec le Septen à Lyon (1984), le collège Vincent-d’Indy à Paris (1987)…

 

 

A l’issue de ses associations successives, passionnées et avortées dans la douleur, avec Ionel Schein (1953-1955), puis Paul Virilio (1963-968), Claude Parent préfère poursuivre sa route en solitaire. Une route sinueuse et percluse d’embûches. Avec d’une part, un parcours d’auteur dont les plaidoyers ne remportent pas toujours l’adhésion. Loin s’en faut. En attaquant les décideurs indélicats comme les architectes mercantiles, il s’offre en effet en pâture aux blâmes des maîtres d’ouvrage et aux semonces de ses confrères et devient « l’homme à abattre ». Avec d’autre part, un parcours d’architecte plutôt chaotique qui, à l’instar de son architecture, semble toujours sur le point de basculer… En 1974, quand EDF le sollicite pour étudier l’esthétique des centrales nucléaires, il devient l’architecte du nucléaire. Mais ses esquisses pour centrales « modèles », en « Jarres » ou en « Pattes de Tigres », comme ses réalisations de Chooz ou de Cattenom (1979-1991), alimentent là encore la critique de ses plus fervents détracteurs.
Décidément Claude Parent agace. Ses postures architecturales sèment le trouble dans la profession. C’est sans doute ce qu’il recherche, mais c’est aussi ce qui lui barre petit à petit l’accès à la commande. Mais il ne manque pas de ressort et se concentre sur ses recherches – « l’hélicoïde brisée ou ondulée », « la spirale enveloppante ou déchirante »…- et réussit avec l’hôtel de Région à Marseille (1990), le théâtre Sylvia Monfort (Paris 1991), le centre d’animation Poissy Pole (1996), l’hôtel de ville de Lillebonne (1997)… à en assumer pleinement les traductions architecturales.

 

 

Claude Parent poursuit sa route, inébranlablement, sans se soucier de la critique comme d’ailleurs de l’absence de critique. Ce n’est qu’en 2004, après avoir livré son dernier projet, la caserne Nouvelle-France de Paris, qu’il se décide à fermer l’agence. Mais s’il renonce alors à la commande, il n’abandonne pas pour autant l’architecture. Son combat perdure. Inlassablement il poursuit sa quête du verbe qui touche et bouleverse, du dessin qui interpelle et subjugue.
Il renoue avec l’utopie, recouvre sa totale liberté de concevoir. C’est dans l’univers de la dynamique architecturale, de ce qu’il appelle « l’Open limit », qu’il évolue. Il y est bien et heureux. Son public d’aficionados ne s’y trompe pas. Son plaisir est partagé… et de nouveau communiqué au public. La jeune génération d’architectes le découvre, enthousiaste. Jean Nouvel, qui avait fait ses armes à l’agence Parent, mais qui n’avait jusque-là jamais revendiqué une quelconque filiation, lui rend enfin hommage en affirmant haut et fort que la toiture à pans obliques de sa salle philharmonique parisienne puise sa genèse dans l’œuvre de Parent. Cette soudaine reconnaissance plaît aux médias, aux architectes toutes générations confondues. Les détracteurs semblent avoir disparu, la poignée d’aficionados de toujours se fond dans la masse des nouveaux admirateurs. L’œuvre de Claude Parent est enfin exposée au grand public.
Après son entrée à l’Institut en 2006, Claude Parent entre aujourd’hui dans la légende. Et s’il se réjouit de tout ce tapage, c’est essentiellement qu’il lui donne l’occasion de s’exprimer encore et toujours. Il ne faut pas s’y tromper : à 86 ans, dans son costume d’académicien qui lui donne belle allure et favorise sa stature de « sage », Claude Parent n’a rien perdu de sa fougue. Son engagement reste total, ne connaît pas de limites. Ses passions comme ses colères pourraient encore en étourdir plus d’un…

Focus

Jean Nouvel : « Il était le véritable Piranèse de ce siècle »

Au lendemain de la disparition de Claude Parent, l’architecte a tenu à saluer la mémoire de son maître.

« Claude Parent est l’architecte qui, dès les années 1960, a donné une autre vision de l’architecture française, vision orientée vers le futur et vers l’art, dans une direction diamétralement opposée à celle de Le Corbusier.

Récusant la ville verticale il a imaginé les inclisites, cités obliques où les habitants comme les montagnards vivent essentiellement sur les pentes, nouvelle organisation de l’espace basée sur la santé et le plaisir du corps en mouvement.

Immense dessinateur, en véritable Piranèse de ce siècle il nous laisse des centaines d’images poétiques et utopiques.

Pour Claude Parent, l’architecture est avant tout un art. Passionné par le béton brut et sa masse, il a aussi exploré avec Paul Virilio, l’architecture militaire et détourné son vocabulaire.

Parmi ses architectures construites, de nombreuses sont protégées au titre des monuments historiques : à Paris à la Cité universitaire, le pavillon de l’Iran, à Antibes la villa André Bloc, à Nevers l’église Sainte Bernadette, à Sens un supermarché,…

Dans la situation française d’aujourd’hui où l’architecture et les architectes sont de moins en moins respectés, c’est l’homme qui va nous manquer, c’est son humanité, son élégance, son humour toujours au service de la conscience et de la résistance. Mais c’est aussi parce que ce vide est immense et trop cruel que l’inoubliable esprit de Claude sera l’âme de nos futures joutes sur l’avenir de l’architecture. »

Jean Nouvel, Paris, 28 février 2016

Focus

Odile Decq : « il n’a jamais accepté le compromis »

L’architecte évoque trente ans d’amitié avec Claude Parent.

« Dans les années 1970, j’étudiais à Rennes quand j’ai rencontré la « Fonction oblique » à l’occasion d’une conférence qu’étaient venus donner Claude Parent et Paul Virilio. Ces architectures me faisaient rêver et l’oblique m’a toujours intéressée. Les rampes de Claude Parent me semblaient formidables car on peut vivre dessus. D’ailleurs, avec Benoît Cornette [l’architecte avec lequel elle a fondé l’agence ODBC, aujourd’hui disparu, NDLR], nous avons travaillé à introduire la rampe dans nos projets. Néanmoins, je ne me considère pas comme une disciple de Claude Parent. Nous avons été des amis, et ce pendant 30 ans.
En effet, je l’ai finalement rencontré au milieu des années 1980. De Claude Parent, j’appréciais l’humour et la malice, son énergie et sa pensée libre. Il n’a jamais accepté le compromis. Deux jours avant son décès, il le disait encore : « Je suis libre ». Je me reconnais en lui parce qu’il s’est toujours battu contre les contraintes et les doctrines et pour ne pas se laisser enfermer dans le système. D’ailleurs, je ne pense pas qu’on puisse dire qu’il a été un théoricien : Claude Parent laissait les autres libres de penser. Il n’a rien imposé. »

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