Paysage

Bernard Lassus plante son jardin au centre Pompidou

Mots clés : Aménagement paysager - Bâtiments d’exposition

Du 23 mai au 28 août, le centre Georges Pompidou consacre une rétrospective à 60 ans de créations du paysagiste et plasticien Bernard Lassus, né en 1929. Sa dernière oeuvre se trouve au cinquième étage, derrière la salle d’exposition: le « jardin monde » de 800 m2, sur la terrasse sud de Beaubourg, offre une nouvelle manière de regarder le cœur de Paris.

« L’hétérogénéité est plus accueillante que l’homogénéité ». En haut à gauche de la planche de bande dessinée qu’il a intitulée ainsi en 1965, Bernard Lassus a dessiné un œuf sombre dans une étagère de cuisine, devant un étalage de bougeoirs qui présentent tous les mêmes dimensions. A l’autre extrémité, en bas à droite, l’intrus a disparu, entre les poupées et les fleurs. Les 16 carrés de la planche évoquent les multiples étapes des services rendus à l’intégration par l’hétérogénéité, y compris les détours, hésitations et retours en arrière.

 

Messages essentiels

 

Pourquoi Bernard Lassus a-t-il choisi d’évoquer cette œuvre plus que cinquantenaire, dans les cinq premières minutes de sa conférence du 24 mai au Centre Pompidou ? Il ne le dira pas. Mais aussitôt après avoir invité son public à écouter la leçon du tableau, il entonne le refrain qui émaillera son heure de causerie : « Surtout en ce moment ». Sorti des contingences de l’immédiat, l’artiste et paysagiste octogénaire revient sur les messages qui lui paraissent essentiels, à travers l’exposition rétrospective que lui consacre le Centre Georges Pompidou. La quête intégratrice en fait partie, dans la dernière ligne d’un itinéraire artistique et paysager consacré à « trouver des intermédiaires entre des objets hétérogènes »…

 

Regards malicieux

 

La surprise du chef se trouve juste derrière la salle d’expo du 5ème étage : le « jardin monde » domine la façade sud du musée. En guise de cadeau de quarantième anniversaire, Vinci Autoroute a offert cette œuvre de Bernard Lassus au temple pompidolien de l’art moderne. Fatalement, à l’issue de la conférence, le jeu des questions-réponse est tombé sur le pourquoi de ce moustique géant et noir, qui s’arrête net au sortir d’une grotte polychrome. Les yeux du maître se sont alors parés de malice : « Que faire de cette vue ?, me suis-je demandé. Amputons-là d’une moitié, ouvrons l’autre, à l’aide de ce monstre qui s’arrête net lorsqu’il découvre Notre-Dame en sortant de sa grotte, et qui nous dit peut-être : la vue commence là où je m’arrête. Mais libre à vous d’inventer d’autres histoires, car je ne sais pas si celle-ci est la bonne ».

 

 

A part la prépondérance du métal qui donne au jardin monde de Bernard Lassus un air de continuité avec l’architecture de Renzo Piano, l’hétérogénéité l’emporte : l’architecte opte pour la technologie et l’abstraction d’une œuvre qui rompt avec son contexte urbain, quand le paysagiste choisit le concret et le figuratif pour inviter le visiteur du musée à se tourner vers la ville. « Notre métier, c’est de changer le regard, en créant des situations où l’imaginaire se met en marche », insiste Bernard Lassus.

 

Du scraper à l’hélicoptère

 

Ce métier, il l’exerçait déjà à la fin des années 1970, bien avant l’heure de la rénovation urbaine, lorsqu’il colorait les façades des HLM de l’Immobilière thionvilloise, dans le bassin sidérurgique lorrain. Et de même en 1980, quand, devant l’entrée d’une école d’Istres, il construisait avec de faux rochers « un pont qui n’a pas l’air d’un pont, ce qui incite les enfants à l’emprunter ».

Mais la démonstration la plus aboutie est venue des autoroutes : « Le terrassement, c’est le gros œuvre du paysage, dont le végétal constitue le second œuvre », se plaît à répéter le concepteur. Alors qu’il a définitivement renoncé à passer son permis de conduire, Bernard Lassus ne cache pas le bonheur qu’il éprouve à regarder le monde depuis la cabine d’un scraper ou d’un hélicoptère, pour appréhender une infrastructure de transport à ses différentes échelles, puis l’insérer sans la cacher. Le paysagiste a consacré plusieurs dizaines d’années aux projets autoroutiers français du tournant du XXème siècle, avant d’exporter son savoir-faire sur l’autoroute du nord de la Suède. Entre les flèches emblématiques de la culture vernaculaire, les bois de rennes et les dolmens, le défi à relever concerne autant l’espace que le temps : « Son écoulement, pendant les centaines de km qui séparent deux sculptures, suggère l’échelle des siècles », explique Bernard Lassus.

 

L’artiste libre

Le cadeau de Vinci Autoroutes au Centre Pompidou vaut donc reconnaissance de dette du constructeur autoroutier à l’égard du paysagiste. Ce dernier a exécuté la commande comme à son habitude : sans lâcher une once de liberté. L’artiste exprime cette exigence en évoquant son angoisse, lorsqu’il voit des insectes qui imitent à s’y méprendre les arbres et les fleurs où ils élisent domicile : « Qu’ont-ils fait de leur personnalité » ? L’intégration, oui, mais pas au prix de l’abdication. Directeur du musée national d’art moderne, Bernard Blistène en a témoigné, dans son introduction à la conférence du paysagiste : « Lorsque j’ai surpris une conversation entre Bernard Lassus et le président de Vinci, j’y ai retrouvé l’élégant combat de l’artiste dans son rapport au commanditaire, tel qu’il se jouait dans des temps plus anciens »… L’hommage justifie l’annonce : le centre Pompidou accueillera Bernard Lassus dans ses collections permanentes.

 

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  • - Le
    Avec Pierre Ampe on a refait les bateaux de la Compagnie Paquet que Bernard Lassus concevait le jour et que nous dessinions la nuit, enthousiastes… Bernard Devouge
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