Profession

Bernard Desmoulin, esprit des lieux

Le lauréat de l’Equerre d’argent 2009 dresse un CV en forme d’itinéraire de voyages et parle de son attachement pour les bâtiments, les villes, les paysages où il a vécu, étudié ou travaillé.

Bernard Desmoulin embrasse du regard la salle d’un café de la place du Marché Saint-Honoré. Il remarque la disposition du mobilier, les gravures… A peine les autres clients. « Je peux oublier un visage mais jamais je n’oublie un lieu. J’ai beaucoup voyagé et je me souviens parfaitement de ce que j’ai vu. Les lieux sont l’histoire de ma vie ». Au moment de retourner au conservatoire Léo-Delibes de Clichy-la-Garenne, pour recevoir l’Equerre d’argent décrochée par ce bâtiment qu’il a réalisé, Bernard Desmoulin prend le temps de raconter ce périple. A l’en croire, il n’a eu que des adresses « extraordinaires » depuis Toulouse où il est né en 1954 jusqu’à ce Ier arrondissement où il vit et travaille, depuis le Grand Palais où il a étudié jusqu’au domaine de Versailles où il travaille notamment.
Bernard Desmoulin arrive à Paris à l’adolescence. Son père est ingénieur, sa maman, Italienne, élève ses quatre enfants. Le milieu familial est plutôt « plus moderne que la moyenne ». A la maison, le mobilier est contemporain et une grand-mère a une maison de style « corbuséen ». Voilà qui n’en fait pas un garçon particulièrement prédestiné à l’architecture. D’ailleurs, il ne sait rien du métier. Il se voit prendre le chemin de l’ingénierie mais ne passe que quelques mois en maths sups. « Ce n’était pas mon monde ». Le design l’attire mais « à l’époque ça ne faisait pas sérieux ». Un ami lui parle alors d’architecture et il découvre qu’une école est abritée sous la « verrière sublime » du Grand Palais. Alors Bernard Desmoulin se retrouve dans l’atelier d’Henri Ciriani. « Certains disent qu’il est un gourou. Oui, on peut le considérer comme ça, mais c’est un gourou inoffensif », estime l’architecte. Il parle de ce professeur qui a le mot juste et de la tenue, bref de l’élégance dans une époque peu débraillée. « Il était en totale rupture. Il réintroduisait des valeurs comme la discipline ». Bernard Desmoulin est tout autant conquis par le sujet et ne laisse plus rien le détourner de ses études. Désormais, quand il voyage c’est pour voir « des bâtiments, des paysages » à Londres, en Italie, pour se créer sa propre culture. A 26 ans à peine, il est architecte et marié à une jeune femme – rencontrée par hasard boulevard des Italiens, alors qu’elle avait fait tomber toutes ses affaires par terre- mais plus question de repousser l’appel. L’armée lui apprend donc la seule autre chose qu’il sait faire: conduire des poids lourds.

« Tension entre la modernité et l’histoire »

La parenthèse finie, l’architecture reprend ses droits. Sur les conseils de Ciriani, il entre à l’agence SCAU. Il se souvient précisément de la date: le 10 mai 1981 ! Aymeric Zublena lui passe le volumineux dossier du futur hôpital européen Georges-Pompidou. Concours remporté. Puis l’agence travaille avec Peï sur le Grand Louvre alors on l’expédie à New York. C’est alors que sa candidature à la Villa Médicis est retenue. Il part dans cet autre « lieu », à Rome, avec femme et enfant pour « deux ans de vie extraordinaires » et un premier chantier qui ne l’est pas moins : Bernard Desmoulin doit aménager le salon d’honneur de la villa. Son projet doit toutefois obtenir l’approbation du peintre Balthus qui a réalisé les enduits des murs. Et Balthus accepte.
La pratique de Bernard Desmoulin prend une autre tournure. Les lieux, il s’y consacre désormais. Pas pour s’effacer devant la splendeur du patrimoine mais pour exercer une « tension entre la modernité et l’histoire », composer un juste équilibre. Aucun chantier ne lui fait peur, dit-il. Il y aurait pourtant de quoi se sentir paralysé à l’idée de construire une loge de diva pour la salle Pleyel, de réaménager les arts décoratifs dans le palais de Louvre ou, aujourd’hui, de construire un restaurant en acier Corten à l’abbaye de Cluny et mener les travaux du Grand Commun à Versailles. « Il a choisi une voie d’exigence. Cela demande donc d’être extrêmement précis dans ses exigences, note-t-on dans son entourage. Cette opiniâtreté a toujours été récompensée ». Si par nature l’Equerre d’argent récompense un bâtiment, Bernard Desmoulin prend d’ailleurs aussi ce prix comme le couronnement de cet itinéraire qui l’a mené de lieux en lieux.

 

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