Profession

Batilux 2011 : l’architecte, la norme et la création

Carcan absurde ? Complot bureaucratique ? Simplisme ? Tissu d’a priori? Normes, réglementations, labels et autres certifications étaient au centre des débats pour les « Premières rencontres d’architectes » de Batilux 2011 à Monaco…

Rudy Ricciotti, Christian Hauvette, Marc Barani, Francis Soler, Jean-Paul Viguier, Jacques Ferrier, Denis Valode, Nicolas Michelin, etc. Ils sont venus, ils sont tous là. Batilux 2011, qui s’est tenu du 20 au 22 janvier à Monaco, aura abrité un quarteron d’industriels du bâtiment et les « Premières rencontres d’architectes » qui rassemblaient une vingtaine « d’hommes en noir » et une femme, Manuelle Gautrand autour du thème de la normalisation face à la création architecturale.
Des rencontres destinées, selon l’organisateur, Jean-Pierre Fonteneau, à « faire entendre haut et fort la voix des architectes »… Ce dont Rudy Ricciotti ne saurait se priver. Soucieux de ne pas être « dans le bêlement victimiste », il a remis en selle ses imprécations à l’égard de la HQE, « complot sur le dos de l’environnement conduit par des inexperts ». Les normes ? « Elles m’inquiètent et me font souffrir. Elles sont le dernier ersatz de l’impérialisme anglo-saxon. Un véritable complot contre l’intelligence et la démocratie » martèle encore celui qui, depuis la Principauté, appelle ses confrères à « la désobéissance technologique pour se protéger de la barbarie française, tel Voltaire réfugié à Ferney »…
Pour Christian Hauvette et Francis Soler, réunis dans une même contribution, « les architectes sont dans la jungle. Mais, si la profusion des règles confine à l’absurdité et pose problème à la société, cette même complexité n’effraie pas les architectes qui savent en démêler l’écheveau ». Ce sont « des spécialistes de la prise de risques, des généralistes face aux exigences des spécialistes ». Une position confortée par Denis Valode pour qui « complexité n’est pas complication » et qui plaide pour « aller vers la complexité propre à l’architecture ».

Soyons pirates !

Marc Barani, de son côté, déplore que les architectes « subissent les normes » sans pouvoir peser davantage sur leur élaboration et, citant Jean-Luc Godard, décrit ces mêmes architectes comme « à la recherche d’une question perdue, fatigués par toutes les bonnes réponses ». Manuelle Gautrand quant à elle, souligne que les architectes ont toujours été « respectueux de l’environnement » et « qu’ils n’ont pas besoin de règles, mais de créativité et d’expérimentation sans a priori ». Or, déplore-t-elle, « les règles ne sont que des a priori ». D’où le constat dressé par Jean-Paul Viguier selon lequel « les architectes bousculent l’univers réglementaire par leur création » et qu’il s’agit désormais de renverser la vapeur pour « trouver les réponses réglementaires aux problèmes qui se posent ». Alors « soyons pirates » – pourquoi pas ? – selon la proposition de Benjamin Drossart, le « bizut de l’assemblée » ainsi qu’il s’est présenté ; pour qui l’approche durable consiste précisément à « choisir un chemin hors-normes » voire à pratiquer une architecture « low-cost, si elle profite réellement à l’usager, comme les compagnies low-cost ont permis au plus grand nombre de prendre l’avion »… Et puis, « il faut cesser de tapiner avec n’importe quel maître d’ouvrage et, pourquoi pas, les labelliser pour les choisir en connaissance de cause ! » suggère-t-il avec l’onction de Rudy Ricciotti. « Les normes, les réglementations, etc. sont en contradiction avec notre métier », affirme, de manière plus consensuelle Jacques Ferrier, qui leur préfère le terme de Règles de l’Art, « plus floues, plus souples, plus sensuelles ». Les règles et les normes « sont construites par la peur, alors que les Règles de l’Art sont construites dans la confiance. Le vrai rapport de force à construire est dans la place de l’architecture par rapport à la technique, sans que l’une prenne le pas sur l’autre à aucun moment ». « Politiques, vous qui avez fait pousser cette jungle inextricable, écoutez les architectes, ils sauront vous orienter! » ont encore exhorté Christian Hauvette et Francis Soler. Des débats conclus par un texte commun, la « Déclaration de Monaco ». « C’est une belle aventure qui commence » promet Jean-Pierre Fonteneau. Attendons Batilux 2012…

 

La « Déclaration de Monaco »

 

 

 

Focus

Réaction

Dominique Bidou, consultant en développement durable, ancien président de l’association HQE (haute qualité environnementale)
« Le procès des règlements, normes, et autres certificats rebondit encore à Monaco, toujours sans avocat. Faites-nous [disent les architectes] confiance, et haro sur les contraintes qui brident notre créativité. Le message est simple, et rappelle étrangement celui des patrons qui prétendent qu’ils seraient beaucoup plus « sociaux » s’il n’y avait pas toutes ces lois sociales qui les enferment dans des solutions contraignantes.
Bien sûr, il y a des maladresses dans la normalisation, personne n’en doute. Traduire les exigences de la société, très diverses, en règles contrôlables est mission impossible. Faut-il pour autant en abandonner l’idée ? Le fameux dialogue toujours mis en avant par les architectes n’a pas de sens s’il n’est pas équilibré. Comment permettre aux usagers et aux maîtres d’ouvrage de formuler leurs demandes en des termes clairs et non équivoques ? Il faut des repères, un langage commun, qui permette de se parler et de progresser ensemble. La confiance demandée par les architectes se construit dans la qualité des relations. L’architecte donne corps à un projet, et c’est là un rôle essentiel, mais le projet est par nature partagé.
La vraie difficulté est d’introduire de la souplesse dans le dispositif. L’idée initiale de la HQE était de proposer, outre le langage commun, une manière de faire, pour faire le mieux possible, sans caractériser ce « mieux » a priori. Cette conception est et restera toujours ouverte. Il a fallu lui ajouter une manière de vérifier que les résultats étaient effectivement meilleurs que ce que l’on obtient avec une pratique courante. Un certificat est donc né pour répondre à ce besoin, allant par anticipation dans le sens de la garantie de résultat qui semble être une des marques du Grenelle de l’environnement. La formule du « profil » plutôt que la note unique a semblé préserver plus de liberté aux concepteurs que la note unique de nos amis Anglais ou Américains. Et puis, il faut le répéter sans cesse, un certificat n’est pas un substitut à l’intelligence. C’est comme un diplôme dans un recrutement, ça donne des indications, mais il reste à les intégrer dans une vision générale.
De même que les faits résistent, les contraintes existent, attentes sociales, ressources limitées, effet de serre, localisation, etc. Leur traduction en exigences formelles permet de ne pas en oublier et de clarifier les enjeux. Elle offre le cadre d’un progrès collectif associant toutes les professions, et on en voit aujourd’hui les effets. L’écueil de la rigidité et de l’enfermement doit être évité, et c’est sur ce point qu’il nous faut travailler tous ensemble. Dans cet esprit je signe volontiers la déclaration de Monaco, si elle est ouverte à des non-architectes. Mais l’observation des projets présentés aux concours nous rassure quand même : la HQE n’a pas tué la diversité des approches. »

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