Réalisations

A Bordeaux, le Château Les Carmes Haut-Brion s’offre un chai en forme de navire

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation individuel - Établissements industriels, agricoles, ICPE

Le promoteur Patrice Pichet a confié à l’architecte bordelais Luc Arsène-Henry, associé à Philippe Starck, la conception d’un nouveau chai pour son château les Carmes Haut-Brion. Une inauguration privée et très «people» pour une très belle réalisation aux formes atypiques.

Situé derrière le CHU de Bordeaux, le château Les Carmes Haut-Brion est une propriété de 10 hectares baignés par le Peugue, ruisseau qui traverse Bordeaux sous terre et se jette dans la Garonne. Ce modeste affluent est néanmoins à l’origine de la ville ancienne de Burdigala et a notamment charrié, depuis l’époque romaine, bien des barriques de vin vers la Garonne.

Rien d’étonnant à ce que le très actif promoteur et entrepreneur Patrice Pichet, qui n’a jamais caché son admiration pour Clément Fayat, autre entrepreneur qui a mené en parallèle de son activité de construction celle de viticulteur, ait cédé à la passion du vin. En 2010, il acquiert le château Les Carmes Haut-Brion, loue les services d’un œnologue de renom et confie à deux concepteurs complémentaires la construction d’un nouveau chai.

 

Une inauguration privée très «people»

 

Lors de l’inauguration privée du 24 juin, Alain Juppé, président de Bordeaux Métropole et Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine entouraient Patrice Pichet, le propriétaire du lieu qui déclarait: «Je suis très heureux et très honoré que Philippe Starck et Luc Arsène-Henry aient accepté de concevoir notre chai. Ce projet ambitieux et singulier est la signature forte et emblématique de la nouvelle page qui s’ouvre ici au Château Les Carmes Haut-Brion». On ne s’intéressera pas ici à la fête inaugurale, où Amélie Mauresmo et Audrey Tautou donnaient devant le photographe la réplique à Jean-Pierre Papin, l’ancien footballeur reconverti en homme d’affaires.

Arrêtons-nous plutôt à cet équipement atypique par sa forme et à ce qu’en dit son concepteur, l’architecte bordelais Luc Arsène-Henry, cofondateur de l’agence LAH/AT – Luc Arsène-Henry et Alain Triaud Architectes Associés. On lui doit notamment de nombreuses réalisations industrielles comme les usines Dassault de Mérignac et d’Istres, une série d’équipements publics ou tertiaires (dont le siège du journal Sud-Ouest ou l’hôtel de la communauté urbaine de Bordeaux) et, bien sûr, des chais et bureaux pour le domaine vinicole: Ducru-Beaucaillou, Pichon-Longueville et Rémi Martin.

Luc Arsène-Henry revient sur la genèse du projet: «je connais Philippe Starck depuis 30 ans, j’avais réalisé plusieurs opérations avec lui, comme l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs à Paris (2003). Patrice Pichet, je le connais depuis une belle opération de logements et de bureaux que je lui ai proposée derrière le Mégarama (réalisé dans la transformation de l’ancienne gare d’Orléans, en rive droite de Bordeaux par LAH/AT en 2000, NDLR). Il venait d’acquérir Les Carmes Haut-Brion en 2010. Voulant pousser la qualité de son cru, il a recruté Guillaume Pouthier, un génie de la vinification et m’a proposé de réaliser de nouveaux chais avec Philippe Starck, parce qu’il savait que j’avais souvent travaillé avec lui.»

«Ce passionné de vin et de champagne qu’est Philippe Starck a tout de suite accepté. Nous avons cherché, dans la conception, l’efficacité technique des installations et de fondre un outil de travail efficace dans la futaie qui l’entoure. Sa forme longiligne et en strates superposées est directement issue de ce besoin d’efficacité dans les vendanges, parce que l’utilisation des chai et cuvier est très linéaire. Ils se répartissent sur plusieurs niveaux: chai à barriques, cuvier, mezzanine technique et terrasse. Ces niveaux superposés de surface dégressive dessinent une lame effilée jaillissant au fil de l’eau dans le lit du Peugue, rivière historique du port de Bordeaux».

Une architecture contextuelle, où une lame métallique longiligne émerge de l’eau entre deux versants boisés qui convergent vers le lit de la rivière, très différente des dernières réalisations de Jean Nouvel à la Dominique, dont le chai est ceint de deux murs formant un miroir rouge (2014), ou des vagues de Portzamparc pour le chai de Cheval-Blanc (2011).

Luc Arsène-Henry précise son intention: «la forme du chai est issue de sa fonction, avec ses cuves et barriques réparties de part et d’autre de l’allée centrale, elle rappelle les bateaux qui emmenaient le vin vers la Garonne».

L’ouvrage développe 2000 m2 sur quatre niveaux mêlant activités réceptives et techniques. Le cuvier est de plain-pied mais le chai de 300 barriques et la cave de prestige attenante sont placés sous le niveau de l’eau, ce qui améliore les conditions d’hygrométrie et de température par rapport à un chai classique. On se hisse au niveau intermédiaire sur la passerelle technique qui permet l’accès au sommet des cuves. A la proue du bâtiment, on trouve la salle de dégustation et de réception. Une grande terrasse en teck porte le faîtage à 8 mètres au-dessus de l’eau, sans compter les 4 mètres submergés. La dalle de béton du chai est ancrée sur des pieux enfoncés à 27 mètres. La vêture est composée en Alucobond métallisé, qui se développe sur 2900 m2 de cassettes cintrées trapézoïdales, sans fixations visibles, d’une épaisseur de 4 mm. Elle est posée sur un vide d’air de 15 cm avec la paroi isolante collée sur la structure béton. Les parois intérieures sont en béton brut matricé.

 

Un choix de «simplicité» partagé par les deux concepteurs

 

Luc Arsène-Henry: «Pour les matériaux, on voulait une unité des matériaux, un monolithe, on a pris de l’Alucobond bronze métallisé, de couleur terre, qui réfléchisse la futaie alentour et change de couleur en fonction du soleil. Tous les matériaux sont employés bruts et en nombre très limité: béton à l’intérieur, laissé brut et matricé, cabossé pour prendre la lumière.»

Et Philippe Starck: «Le vin est l’aboutissement d’un savoir humain empirique et malgré tout exact, si extraordinaire, si magique qu’il n’a pas besoin d’un geste architectural. Pour respecter son mystère, nous devions aller vers le minimum d’un chai avec ses espaces pour abriter les cuves et les barriques».

Astuce technique de l’architecte, la dalle posée sur les murs inclinés de béton se comporte comme une clé de voûte romane: «c’est la dalle supérieure du chai qui forme le plancher de la terrasse et sert de clé de voûte aux deux murs qui ont tendance à s’incliner vers l’autre. Résultat: un plafond lisse et uniforme sans retombée de poutre sur 90 m de long, 15 m de large au plus large et 12 mètres de hauteur dont 4 mètres immergés» précise l’architecte.

 

Ventilation naturelle entre les parois

 

Une structure qui permet également la ventilation naturelle et discrète des cuves «Le vide d’air entre l’isolation et la vêture métallique est alimenté par une fente en bas qui accueille l’air frais qui circule le long des parois et ressort sur la rambarde supérieure. Le gros avantage est qu’on rejette les gaz de fermentation et l’air chaud, sans aucune grille de rejet y compris pour la climatisation des chai, cave et salle de réception».

 

Un travail entre amis et en famille

 

«Enfin, précise l’architecte, comme tous les propriétaires de château s’achètent une conduite artistique, le plus souvent une œuvre dans les vignes, détachée de son objet, nous avons voulu trouver une manifestation intégrée au bâtiment, qui se reproduise par millésime».

D’où l’idée de convier chaque année un artiste à dessiner l’une de 18 cuves en béton brut. Charité bien ordonnée… le premier artiste choisi par Patrice Pichet, est la fille du designer, Ara Starck, également filleule de Madame Arsène-Henry.

«Avec Philippe Starck, nous avons également refait toute l’entrée du château qui était occultée par un mur, où nous avons réalisé un percement alliant vocabulaire classique et grammaire contemporaine: une grille aux piques inclinées vers là-bas !»

L’architecte revendique un travail de co-conception: «Philippe Starck a réalisé la décoration intérieure de la boutique, mais nous avons travaillé ensemble, dès le départ, pour créer un outil efficace, mettre en volume et en concordance le fonctionnement du bâtiment selon le désir de notre client. Philippe Stack a ce génie de lier travail et plaisir: le plus souvent, nous avons travaillé sur des feuillets A4, l’un en face de l’autre, à dessiner, se corriger. Il arrive à donner aux objets une forme intemporelle qui attire l’empathie des gens. Après il m’a fait confiance, pour réaliser une architecture sans détail superflu, une décoration intégrée au matériau brut. La décoration c’est lui, mais c’est un travail à deux.»

 

Focus

Maîtrise d’ouvrage: Groupe Pichet;

Maîtrise d’œuvre: LAH/AT Architectes Associés, Luc Arsène-Henry, architecte; Philippe Starck, conseiller artistique; Echotech Ingénierie, BET;

Entreprises: Soggedda (gros œuvre); Plébac (pose extérieure); T2B Aluminium (pose intérieure); Laude Toulouse (façonnier de l’Alucobond);

Coût: 1O millions d’euros.

 

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