Santé

Qualité de l’air intérieur : la grande perdante de la nouvelle RT

Alors que les bâtiments sont de plus en plus étanches pour consommer moins d’énergie, le renouvellement de l’air nécessaire à sa qualité sanitaire n’est que trop rarement assuré. Plus que technique, le problème apparaît culturel.

1. Quel est le contexte ?

« Les textes qui visent la ventilation des bâtiments datent de plus de trente ans. Sont-ils encore suffisants face aux réglementations thermiques qui ne cessent d’évoluer ? », interroge d’emblée Emmanuelle Brière, responsable ventilation et traitement d’air des bâtiments chez Uniclima. En effet, depuis le premier choc pétrolier de 1973, les pouvoirs publics égrènent les réglementations thermiques : 1974, 1988, 2000, 2005, 2012… Et bientôt 2020. Mais côté qualité de l’air intérieur depuis l’arrêté du 24 mars 1982 relatif à l’aération des logements… Rien. « Nous sommes un des seuls pays européens à ne pas avoir revu nos réglementations sanitaires », regrette Suzanne Déoux, professeur à l’université d’Angers (49) et spécialiste en ingénierie des stratégies de santé dans les bâtiments. L’habitat rénové, lui, ne fait l’objet d’aucune obligation réglementaire.
Du côté du tertiaire, ce n’est pas mieux. Voire pire, puisqu’à l’obsolescence des textes, il faut ajouter l’incohérence. « Alors que le Code du travail impose un débit d’air de 25 m3/h/personne, le règlement sanitaire départemental préconise, par exemple, uniquement 15 m3/h/personne pour une école primaire ou un collège. Il est surprenant qu’aucun syndicat ne se soit insurgé face à cette différence, les enseignants ne bénéficiant pas du renouvellement d’air réglementaire lorsqu’ils sont dans les salles de classe. » Et Emmanuelle Brière d’ajouter : « Ces débits d’air sont insuffisants, les textes nécessitent d’être révisés. » D’autant que cette quête d’une meilleure QAI va désormais être confrontée à une exigence renforcée pour la construction neuve : l’étanchéité à l’air, indissociable corollaire de la RT 2012. Alors en neuf comme en réhabilitation, le traitement de l’air neuf est plus que jamais un élément prépondérant au confort des usagers et à la maîtrise de la consommation énergétique.

2. Pourquoi ventiler est primordial ?

Avant l’ère des réglementations thermiques, les bâtiments étaient perméables à l’air extérieur. Les nombreuses infiltrations contribuaient au renouvellement d’air. Depuis, ces derniers étant plus étanches, les infiltrations d’air sont supprimées, et l’apport de renouvellement d’air est devenu inférieur. D’où une autre incohérence générée par l’obsolescence de l’arrêté de 1982 : « Nous continuons d’appliquer un texte qui a calculé les débits en intégrant un apport d’air parasite de 0,2 volume par heure par les manques d’étanchéité de l’enveloppe. Aujourd’hui, avec des bâtiments imperméables à l’air, cette valeur devrait être au minimum ajoutée », reprend Suzanne Déoux. Car les objectifs sont de maintenir le même niveau de qualité de l’air intérieur et de moduler les débits en fonction des besoins tout en récupérant l’énergie de l’air extrait. « QAI et performance énergétique passent forcément par un traitement efficace du renouvellement d’air, ajoute Emmanuelle Brière. Sinon des désordres d’humidité vont apparaître dans les bâtiments RT 2012 générant des moisissures. En outre, avec des parois très étanches, la qualité de l’air intérieur est très mauvaise. »
Le critère énergétique relatif au traitement d’air neuf va-t-il rester si primordial quand nombre d’études sur la salubrité des locaux alertent sur les divers impacts sanitaires des moisissures et des composés organiques volatils (COV) issus du mobilier ou des matériaux de construction ? Cette nocivité est-elle prise en considération ? Apparemment non !

3. La performance énergétique est privilégiée : pourquoi ?

Selon une étude menée par l’Ademe et l’association Air. H, 70 % des logements collectifs et 60 % des logements individuels n’ont pas de ventilation efficace. Soit qu’ils n’en sont pas équipés du tout, soit que la seule ventilation naturelle ne permet pas de maîtriser le renouvellement d’air. Et selon l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI), 60 % des installations de VMC ne sont pas conformes à l’arrêté de 1982.
Non seulement la ventilation s’avère la plupart du temps inefficace mais en plus, lorsqu’une ventilation est installée, prime est donnée à la performance énergétique avant la QAI. La preuve : 80 % des logements rénovés sont équipés d’une VMC simple flux autoréglable. Si elle permet d’évacuer un débit d’air constant pour assurer le renouvellement réglementaire de 0,6 volume/heure, elle reste peu satisfaisante sur la filtration de l’air entrant. Mais demeure tout de même meilleure de ce point de vue que la ventilation hygroréglable de type B, qui est pourtant devenue le standard de la construction neuve depuis la RT 2000. Une spécificité française, compatible avec les Avis techniques, « qui suffit d’un point de vue énergétique puisque les besoins sont ajustés selon le taux d’humidité », estime Emmanuelle Brière. Pourtant pour Suzanne Déoux, cette ventilation « n’est ajustée que sur un seul paramètre de la qualité de l’air intérieur : l’hygrométrie. Elle tolère de faibles débits qui peuvent être insuffisants face à des concentrations élevées de COV dans une ambiance sèche. » La réponse résiderait-elle dans la ventilation double flux ? « En termes de consommation, cet équipement est forcément pénalisé puisqu’il comporte deux ventilateurs. De plus, il est coûteux. Cette solution a-t-elle son intérêt dans le sud de la France par exemple, où la récupération de chaleur n’est pas nécessaire ? Il existe différents besoins, il faut donc plusieurs techniques », ajoute Emmanuelle Brière.

4. Peut-on traiter efficacement la QAI ?

Face à l’absence de prise en considération de ce problème de santé publique, le discours d’Olivier Sidler, du cabinet Enertech, spécialiste en ingénierie énergétique, a le mérite de la clarté : « Nous savons aujourd’hui qu’il y a des COV dans les bâtiments et que le formaldéhyde est classé cancérogène. Il faut les sortir des logements ! » Il existe déjà quelques recommandations dans ce sens, trop méconnues. L’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) a proposé en 2007 deux valeurs guides de qualité d’air intérieur (VGAI) concernant le formaldéhyde : l’une, de 50 μg/m3 en moyenne sur deux heures pour une exposition de courte durée, l’autre de 10 μg/m3 pour une exposition chronique. En se fondant sur ces critères, le Haut conseil de la santé publique (HCSP) a élaboré depuis 2009 des valeurs de référence pour fixer des niveaux à ne pas dépasser dans les bâtiments neufs ou rénovés. En 2009, la valeur maximale admissible pour une exposition longue durée au formaldéhyde est de 50 μg/m3, et la valeur cible à atteindre en 2019 est de 10 μg/m3. Ces valeurs, depuis abaissées à 30 μg/m3 et à 10 μg/m3, font l’objet d’un décret (voir encadré) à paraître au plus tard début 2012. « Quel est le débit d’air neuf permanent nécessaire pour respecter ces 50 μg/m3 ? 0,6 volume par heure, révèle Oliver Sidler. Avec une VMC hygroréglable, la consommation d’énergie est certes moins importante qu’avec une double flux, mais le débit est seulement de 0,3 volume par heure. » Et l’ingénieur l’assène, « avant la performance énergétique, il faut prendre en compte avant tout la problématique de santé publique. » D’autant que lorsque la ventilation n’assure pas son rôle de renouvellement de l’air ni d’économies d’énergie, ce n’est pas à cause des équipements… Mais de l’entretien. « Aujourd’hui, nous réalisons d’importantes campagnes de mesures au travers desquelles nous avons découvert que les installations marchent mal en raison d’un encrassement rapide des filtres au soufflage. » Conséquence : le débit soufflé est réduit de 10 % au bout de quatre mois. En revanche, le débit d’air extrait lui chute moins vite. D’où un déséquilibre des débits « générateur d’infiltrations d’air par les parois et d’une perte de la récupération de chaleur puisque cet air n’est pas chauffé par l’échangeur double flux. » Alors, pour pallier cette chute de débit « le filtre d’air neuf doit être changé tous les quatre mois. » Un coût, certes. « Mais preuve en est que la double flux reste la meilleure d’un point de vue de la qualité de l’air intérieur, les filtres s’encrassent, ce qui signifie que l’air est traité. »

5. Pourquoi la ventilation doit-elle devenir un véritable métier ?

Aujourd’hui, seul 1 % du parc de ventilations est entretenu et maintenu. « Sauf pour les systèmes complets avec évacuation des fumées de gaz, il n’existe aucune obligation de vérification annuelle de l’installation », reprend Emmanuelle Brière. Alors que plus de 4 millions d’installations ont dépassé les quinze ans d’âge, « il faudrait normalement vérifier le caisson et la tension de courroies au moins une fois par an. Et côté entretien, nettoyer régulièrement les entrées d’air et les bouches d’aération. » Une nécessité en particulier dans les logements, « car dans le tertiaire, les installateurs sont compétents et il y a de l’ingénierie. » Plusieurs études menées par des organismes techniques, tels que l’Agence qualité construction (AQC), ou des compagnies d’assurance ont montré que nombre des dysfonctionnements étaient aussi lié au dimensionnement. « Si la différence est importante sur la consommation électrique des ventilateurs, il est possible de cumuler qualité de l’air intérieur et très basse consommation en double flux, continue Olivier Sidler. À condition que les réseaux soient bien conçus, afin d’éviter les pertes de charges, et que les ventilateurs soient bien choisis. » Dimensionnement inadapté, tests des débits dans chaque pièce rarement réalisés, multiplication des corps d’état intervenant sur la ventilation… « Il existe un problème de filière », abonde Emmanuelle Brière. La remise à plat par Qualibat de ses qualifications ventilation va dans le bon sens. Elles devraient être proposées aux entreprises avant fin 2012. Pour que la ventilation ne soit plus simplement une spécialité, mais une véritable activité. Et que face à la performance énergétique, la qualité de l’air intérieur ne soit plus la grande perdante.

 

Focus

Ce que dit la réglementation

Deux décrets parus début 2012

Décret relatif aux valeurs guides pour l’air intérieur concernant le formaldéhyde. Ce décret définit la notion de valeur guide pour l’air intérieur, introduite dans le Code de l’environnement par la loi n° 2008-757 du 1er août 2008, relative à la responsabilité environnementale, notamment. Des valeurs sont fixées pour le formaldéhyde dans les établissements d’enseignement, d’accueil d’enfants de moins de six ans, sanitaires et sociaux disposant d’une capacité d’hébergement, et sportifs couverts. Au 1er janvier 2015, la valeur guide est fixée à 30 µg/m3 sur une semaine et à 10 µg/m3 au 1er janvier 2022.
Décret relatif à la surveillance de la qualité de l’air intérieur dans certains ERP. Il définit les établissements dans lesquels la surveillance périodique de la QAI, introduite par la loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’environnement, est obligatoire à la charge des propriétaires ou des exploitants des bâtiments. Les prédiagnostics des bâtiments, les prélèvements et les analyses seront réalisés par des organismes accrédités. Cette surveillance périodique sera progressivement mise en place à partir du 1er janvier 2015 et au plus tard au 1er janvier 2023.

Focus

Bâtiments économes en énergie : l’air en question

L’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI) a étudié 7 maisons depuis 2009, soumises à la RT 2005 et répondant aux exigences du niveau BBC 2005, du label HPE et aux critères énergétiques des labels BBC-Effinergie, Minergie ou Passivhaus. Le bois, l’isolation végétale ou minérale, et la VMC double flux sont majoritairement utilisés. Ces bâtiments sont cinq fois plus étanches que ceux répondant à la RT 2005. Le constat est fait que les systèmes de ventilation ne respectent pas toujours les performances escomptées et restent sujets à des dysfonctionnements. Compte tenu du niveau d’étanchéité à l’air de ces bâtiments, l’OQAI a souligné l’importance de contrôler les systèmes de ventilation à la réception et d’en assurer une maintenance régulière. En outre, la QAI est semblable à celle mesurée dans les autres logements pour le radon et les particules, mais la quantité de COV y est supérieure, les matériaux étant récents. Des variations sensibles sont observées selon les bâtiments, l’occupation et la saison mettant en avant la nécessité de maintenir les systèmes de ventilation en activité tout au long de l’année.

Focus

questions à - Suzanne Déoux, professeur à l’université d’Angers, spécialiste des stratégies santé - bâtiments - « Il faut plus de pédagogie autour de la qualité de l’air intérieur »

 La qualité de l’air intérieur est-elle suffisamment prise en compte ?

Suzanne Déoux : Elle fait l’objet d’une prise de conscience globale, comme en témoigne la création de l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI). Cependant, sur le terrain, c’est différent. Un problème de culture des usagers persiste. Depuis plus de soixante ans, la pollution atmosphérique est médiatisée. Ces derniers pensent donc à tort que l’air extérieur est plus pollué que l’air intérieur. Ils hésitent alors à ouvrir leurs fenêtres lorsqu’ils produisent des quantités élevées de polluants, comme lors de la cuisson, du ménage… En outre, les économies d’énergie sont immédiatement visibles sur leurs factures d’électricité, de gaz ou de fuel. La mauvaise qualité de l’air intérieur a pourtant un coût sanitaire élevé, mais il est payé par les assurances sociales.

Une mauvaise QAI a-t-elle vraiment un impact sur la santé ?

SD : Pour se convaincre de son importance, il suffit de voir le nombre de maladies allergiques qui est en constante augmentation ! C’est tellement banal de respirer qu’on ne se préoccupe pas de l’air que l’on inhale, alors que de plus en plus de campagnes alertent sur la qualité de notre alimentation. À l’image du slogan « les antibiotiques ne sont pas automatiques », il faudrait plus de pédagogie sur la qualité de l’air intérieur et ses conséquences sur la santé. La sensibilisation des occupants est vraiment primordiale. Et même si un discours commence à émerger, il demeure mal diffusé. De plus, le versant énergétique lui fait écran avec le matraquage systématique du message environnemental depuis les chocs pétroliers des années soixante-dix et la hausse du coût des énergies fossiles. Résultat : nous avons oublié la finalité du bâtiment qui est d’abord un espace de vie pour l’homme avant d’être un produit commercial ou d’avoir un impact environnemental.

Existe-il un système de ventilation plus performant qu’un autre pour traiter le renouvellement d’air ?

SD : Ce ne sont pas les systèmes qui sont mis en cause mais le plus souvent leur installation et leur maintenance. Le renouvellement d’air doit d’abord s’accompagner d’un changement de culture. Pour un fonctionnement optimal, ils doivent être correctement dimensionnés. Il faut aussi penser à détalonner les portes, par exemple. Pour les ventilations double flux, il convient de changer régulièrement les filtres pour qu’ils ne soient pas sources de nouveaux polluants. Trop souvent, les installateurs et les gestionnaires de bâtiment n’ont pas de formation professionnelle spécifique à la ventilation. Si chaque système de ventilation possède ses avantages et ses inconvénients, la mise en œuvre et la réception sont des étapes clefs. Le débit d’air doit être mesuré, la bonne étanchéité des réseaux aérauliques est fondamentale. Chacun a son rôle à jouer dans la QAI, des professionnels aux usagers. La formation de tous est urgente.

Propos recueillis par Stéphanie Lacaze-Haertelmeyer

 

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