Point de vue
Psychologie urbaine : chantiers interdits au public et conception environnementale
Romain Remaud | 09/12/2009 | 16:43 | Management
Romain Remaud, doctorant en histoire de l’art, mention architecture contemporaine à la Sorbonne, nous explique que c’est dès le chantier que le « bâti doit tisser des liens affectifs avec son environnement ».
Dans la ville, une haie de bardage métallique de couleurs douteuses recouverte d'affiches plus ou moins bien conservées signal un chantier plus sûrement qu'une grue ou que le bruit d'un marteau piqueur. Mais quel rôle jouent réellement ces palissades occultantes ?
L'avancée des préoccupations environnementales amène les acteurs du bâtiment à être de plus en plus attentifs à la réduction des nuisances provoquées par un chantier. La norme HQE prend d'ailleurs en compte ce problème, notamment par le biais de la cible 3. Le bien fondé de la mise en place d'un chantier à faible nuisance ne semble donc pas contestable mais ces palissades n'ont rien à voir avec la réduction des manifestations gênantes d'un chantier puisqu'elles ne retiennent ni la poussière, ni le bruit. Elles servent, en revanche, à protéger les riverains et le matériel. Un chantier est un endroit dangereux dans lequel il est impensable de voir vagabonder quelques badauds et la valeur du matériel et des matériaux qui y sont entreposés ne cesse de grimper.
Les passants, riverains ou non, ne peuvent satisfaire leur légitime curiosité
Pour autant, ces palissades aveugles ont un effet pervers qui relève de la psychologie urbaine. La discipline n'est pas nouvelle , elle consiste à étudier « la dynamique des rapports des individus à la ville et/ou à l'environnement bâti ».
Les riverains qui ne peuvent avoir vu sur ce qui se passe à l'intérieur ont en effet tôt fait, dans le pire des cas, de s'imaginer que ces tôles cachent des choses inavouables. Dans le meilleur des cas, et de toute façon, la présence de ces dispositifs d'occultation soustrait le chantier à la vie du quartier. Les habitants ne sachant pas ce qui se passe dans l'enceinte se sentent exclus des modifications de leur environnement ce qui a pour effet immédiat de les rendre plus sensibles aux nuisances évoquées plus haut. Le chantier, légitime pourtant puisqu'une ville se doit d'évoluer, est vécu comme un corps étranger dont les manifestations deviennent des agressions. Le phénomène est comparable aux nuisances de voisinage dont on sait qu'elles sont ressenties moins fortement lorsque lesdits voisins se connaissent. Les architectes sensibles à l'amélioration des conditions de vie en habitat groupé conçoivent d'ailleurs de plus en plus de dispositifs de circulation favorisant la rencontre entre habitants.
L'impossibilité d'accéder, ne serait-ce que visuellement, au chantier pose d'autres problèmes. D'une part, les passants, riverains ou non, ne peuvent satisfaire leur légitime curiosité quand à la provenance d'un bruit par exemple ou à l'avancée des travaux. La frustration ainsi engendrée vient s'ajouter au sentiment d'exclusion évoqué plus haut et finit par provoquer un désintérêt pour la vie du quartier qui peut entrainer un désengagement social problématique.
D'autre part, les métiers de la construction et les métiers dits manuels en général, souffrent cruellement d'un déficit d'image entrainant plus ou moins directement une pénurie de main d'œuvre dans le secteur. Plus largement, l'activité manuelle est tout à fait sous représentée en zone urbaine. Y a-t-il pourtant meilleure campagne de communication pour ce secteur qu'un chantier avec ses engins que tout petit garçon a vus en jouet ?
Bonnes pratiques : La Tour Saint Jacques et l' extension de la mairie des Mureaux
Deux exemples récents témoignent que des alternatives aux palissades opaques existent. Le premier est d'ailleurs un des chantiers les plus emblématiques de la capitale. Pendant 8 ans, la Tour Saint Jacques, 62 mètres de haut en plein cœur de Paris, a été recouverte de bâches blanches et de mystère. Pourtant, au pied de la tour, la loge dans laquelle œuvraient les tailleurs était ouverte par de larges fenêtres grillagées permettant à chacun de voir les hommes au travail. Des panneaux exposaient l'histoire du bâtiment et la nature des travaux effectués. La présence de ces dispositifs aurait certainement due être mieux mise en avant car ils permettaient de mieux comprendre la longueur du chantier. Ils ont cependant eu le mérite d'exister et ont prouvé qu'il était possible de rendre visible la vie d'un chantier sans risque pour les passants ou le matériel.
Le second exemple, plus local donc plus profondément ancré dans la vie de la ville, est bien connu de ceux qui s'intéressent de près à la construction durable. Il s'agit du chantier de l'extension de la mairie des Mureaux (Yvelines) livrée en 2005 et premier bâtiment en France certifié NF bâtiments tertiaires démarche HQE.
Dans la littérature disponible sur cette opération on peut lire que l'accent à été mis sur l'insertion du chantier dans la vie de la commune grâce à la mise en place de dispositifs durant toutes les phases du chantier, depuis la conception jusqu'à la livraison du bâtiment. Le tout complété par le suivi des performances en fonctionnement.
Ainsi, le maire a organisé 3 présentations du projet à ses administrés durant les études architecturales puis 7 permanences destinées aux riverains pendant le chantier. Un interlocuteur unique était chargé de répondre aux demandes des riverains interagissant par le biais d'une boite aux lettres, d'une adresse mail et d'un numéro vert. Les habitants étaient également régulièrement tenus informés de l'avancée du projet, notamment par le biais de la lettre aux muriautins. Sur ce chantier à faible nuisance, une clôture de 2 mètres a bien sûr été édifiée mais on a prit soin d'y réserver une fenêtre grillagée pour que les habitants puissent suivre ce chantier qualifié de fédérateur pour la ville.
L'ensemble de ces dispositifs, suivi du compte rendu public des performances techniques du bâtiment et d'une campagne de sensibilisation auprès des employés municipaux sur tous les aspects du respect de l'environnement dans leurs travaux quotidiens amènent cette expérience à déborder du simple cadre de la construction d'un bâtiment plus ou moins performant sur le plan énergétique.
Les palissades opaques sont un des symptômes du manque de lien entre riverains et bâtiments
A l'heure où les bâtiments dits verts se multiplient par conscience ou par mode, la prise en compte des simples critères énergétiques dans la conception et la réalisation des bâtiments éloigne un peu plus encore la refonte nécessaire de notre modèle constructif et urbanistique. Il ne faut, en effet pas confondre écologique et environnementale. Un bâtiment environnemental ne se limite pas aux seules cibles définies par la norme HQE bien qu'il se doit de les contenir toutes. Outre le fait d'être techniquement performant, il lui faut également établir des liens formels de qualité avec son environnement, se mêler avec celui-ci. Cela ne veut pas dire singer l'existant ou passer inaperçu mais ne pas agresser par son aspect. Il faut viser à la création d'un véritable paysage urbain.
Le bâti doit tisser des liens affectifs avec son environnement qui est ici constitué des riverains et des passants. Pour cela, le moment de la conception et du chantier est extrêmement important et les palissades opaques sont un des symptômes du manque de lien entre riverains et bâtiments. Etant donné que ces bâtiments constituent quasiment exclusivement l'environnement de l'homme en zone urbaine, manque de lien entre homme et bâtiment signifie manque de lien entre homme et environnement car environnement ne veut pas forcément dire campagne ou nature.
En outre, un bâtiment s'insère dans un environnement mais il est également l'environnement de ses usagers. La participation de tous, riverains et usagers, lors de la conception du bâtiment semble donc absolument nécessaire. Il faut profiter de l'engouement autour de la construction dite écologique pour se pencher plus sérieusement sur la question du rapport de l'homme avec le bâti qui l'entoure. Cette question qui n'a pas été prise en compte dans la politique de construction des grands ensembles, par exemple, est à l'origine de nombreux problèmes sociaux. Si notre manière de bâtir a évolué formellement et techniquement, elle n'a majoritairement pas changé depuis les prémices de la révolution industrielle. C'est le moment.