Point de vue
L’éolien ne répond pas à un besoin
Vincent Le Biez | 24/11/2008 | 14:42 | Eau & énergie
Vincent Le Biez, membre du think tank « Institut Montaigne » et déjà auteur du texte polémique « Éoliennes, nouveau souffle ou vent de folie ? » revient à la charge.
« L’essor des énergies renouvelables s’explique aujourd’hui par un double objectif que se fixent les États : limitation des émissions de CO2 et plus grande indépendance énergétique. Ces principes généraux, qui sont parfaitement louables et légitimes, doivent toutefois être appréciés en fonction des politiques et situations énergétiques de chaque pays. En effet, on ne peut pas parler de la rentabilité de l’éolien en soi, il faut toujours le replacer dans son contexte. Or, la France n’est pas un pays comme les autres pour la production d’électricité : en faisant le choix du nucléaire civil dans les années 70, elle est parvenue à augmenter considérablement son indépendance énergétique et à limiter fortement ses émissions de CO2. Ainsi, 90 % de l’électricité produite en France n’émet pas de CO2 (80 % de nucléaire et 10 % d’hydraulique), ce qui se traduit par un potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ou d’augmentation de notre indépendance énergétique, particulièrement limité dans ce secteur par rapport à ceux du transport ou du résidentiel. Bien entendu, ces efforts ne sont pas exclusifs les uns des autres, mais la situation financière difficile de notre pays doit nous amener à faire des choix et à concentrer les moyens là où les gains attendus sont les plus importants. La réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’hydrocarbures sont des objectifs stratégiques que l’Institut Montaigne partage totalement, c’est précisément pour cela qu’il faut s’attaquer aux fausses bonnes idées en la matière.
Bien entendu, si 90 % de la production nationale d’électricité n’émet pas de CO2, il en reste 10 % qui vient du thermique à flamme (charbon, gaz, fioul).
Mais il faut bien se rendre compte qu’on ne pourra que très difficilement se passer de ces moyens de production dont la grande flexibilité permet, avec l’hydraulique de barrage, d’ajuster à tout moment l’offre et la demande d’électricité ou de répondre aux pointes de consommation observées quelques heures dans l’année, principalement en hiver.
Augmenter les moyens dits « de base » (nucléaire ou éolien) dans ces conditions ne permettrait donc de réduire le recours aux énergies fossiles qu’à la marge, et se traduirait principalement… par une augmentation de nos exportations d’électricité. Les derniers chiffres de RTE (Bilan prévisionnel actualisé en 2008) ne poussent d’ailleurs pas à l’optimisme puisque l’on voit augmenter de manière significative les prévisions de consommation d’électricité en pointe tandis que les efforts menés dans l’industrie permettent une stagnation des besoins en base. Sans efforts importants menés du côté de la demande d’électricité, il y a donc fort à parier que notre pays reverra ses moyens de production carbonés (gaz, charbon, fioul) croître dans les années à venir, cela quel que soit le nombre d’éoliennes que l’on décide d’installer. Dix cycles combinés à gaz sont d’ailleurs programmés dans les années à venir.
Quand bien même des investissements dans des moyens de production fonctionnant en base sont nécessaires, ne serait-ce que pour remplacer le parc existant, il faut alors comparer le coût complet des différentes options techniques possibles. En tant qu’énergie fatale (1), l’éolien est en effet beaucoup plus proche d’un moyen de base que d’un moyen de pointe. Sous réserve d’une bonne observabilité des régimes de vents et d’un foisonnement efficace, le gestionnaire du réseau estime que 20 % de la puissance éolienne installée peut-être considérée comme garantie, au sens où elle se substitue à des moyens de base comme le nucléaire. Sachant que la puissance moyenne d’une éolienne est de 25 % en France, cela signifie que 80 % (20 %/25 %) de l’énergie éolienne pourrait être considérée comme garantie, le reste étant soumis à des aléas peu prévisibles et de grande ampleur. Sous ces hypothèses qui ne sont aujourd’hui pas encore réalisées, on peut se risquer à une comparaison des coûts complets de l’éolien et du nucléaire. Le nucléaire se trouve être moins cher et plus stable que l’éolien, ce qui ne laisse aucun doute sur sa plus grande compétitivité. Le SER en convient et préfère d’ailleurs effectuer ses comparaisons de coûts complets avec les centrales à gaz. Mais cette comparaison n’a pas de sens puisqu’elle revient à comparer une énergie fatale et intermittente à une énergie de pointe ou de semi-base, commandable et certaine, deux biens qui n’ont pas du tout le même usage ni la même valeur économique.
La situation de ces biens dans d’autres pays, dont l’Allemagne, est différente en raison du poids moindre du nucléaire dans leur production d’électricité en base.
Beaucoup de nos voisins ont le choix entre une énergie chère qui émet du CO2 (le charbon) et une énergie chère qui n’émet pas de CO2 (l’éolien), on peut donc comprendre pourquoi ils se tournent vers ce moyen de production tant que leur réseau électrique peut le supporter. En France, le choix est à faire entre une énergie bon marché qui n’émet pas de CO2 (le nucléaire) et une énergie chère qui n’émet pas de CO2 (l’éolien), ce qui implique des conclusions tout à fait différentes.
Affirmer cela ne doit toutefois pas conduire à disqualifier la filière éolienne en France, notre rapport indique même qu’un développement de l’éolien entre 7 et 10 GW de puissance installée peut être envisagé (difficile dans ces conditions de le qualifier d’« exercice anti-éolien » !). En effet, plusieurs facteurs supplémentaires doivent être pris en compte : tout d’abord il faut du temps pour relancer la construction de réacteurs nucléaires en France, environ une dizaine d’années entre la prise de décision et la mise en service, l’éolien (pour la base) et le gaz (pour la pointe) peuvent donc servir d’appoint intéressant à moyen terme (rappelons à ce titre que remplacer une centrale au charbon par une centrale au gaz revient à diviser les émissions de CO2 correspondantes par plus de deux).
Ensuite, certains estiment raisonnable et prudent de diversifier les moyens de production d’électricité. Cette diversification a toutefois ses limites et ne doit pas conduire à des choix anti-économiques.
En s’arrêtant à 10 GW et en améliorant l’observabilité du parc éolien français (exercice lancé conjointement par RTE et Météo France), on s’assurerait que les réserves tournantes actuelles (c’est-à-dire les centrales dont la production s’ajuste pour répondre aux aléas de l’offre et de la demande) permettront de gérer l’intermittence de l’éolien, alors qu’au-delà… il faudrait installer des centrales à gaz supplémentaires pour faire face à des variations importantes de la production éolienne, ce qui en augmentera le coût tout en réduisant l’intérêt pour la réduction des émissions de CO2. Enfin, il est incontestable que dans les endroits qui ne sont pas connectés au réseau de métropole (Corse et DOM TOM) et où la production d’électricité se fonde sur l’utilisation de fioul ou de charbon, les énergies renouvelables doivent être placées au centre des politiques d’investissement car elles sont davantage compétitives.
Ainsi, si l’éolien ne répond pas à un besoin en France en termes de politique énergétique, il peut être une énergie d’appoint intéressante tant que l’on reste dans des proportions modérées et qu’on l’implante dans les zones les plus favorables. La réduction des émissions de CO2 dans le secteur de la production d’électricité n’est en tous cas pas à attendre du développement de l’éolien mais bien du lissage de la demande nationale d’électricité pour éviter de recourir trop fréquemment aux moyens de production de pointe.
La situation en matière de ne pourra pas être comblé face aux concurrents danois, allemands et espagnols, quel que soit le niveau des incitations publiques. Ces entreprises sont aujourd’hui touchées par la saturation de leur marché intérieur, alors que le marché mondial est en pleine croissance, et se tournent donc naturellement vers l’export en profitant de leur avantage compétitif. La situation est différente pour d’autres énergies renouvelables aujourd’hui en développement (solaire, hydrolien, géothermie) et dans lesquelles la France peut avoir un rôle de choix à jouer. »