Bâtiment

L’architecture vernaculaire pour un développement urbain durable

L’Arene Île-de-France vient de publier une étude sur le bâti vernaculaire. Cédric Beacher et Nicolas Dutreix, directeurs associés du cabinet de conseil Nomadéis, expliquent l’intérêt environnemental et social de ce type d’architecture.

Qu’appelez-vous le bâti vernaculaire urbain ?

L’expression désigne, depuis les années 1980, une architecture conçue en harmonie avec son environnement, en rapport avec l’aire géographique qui lui est propre, son terroir et ses habitants. Ce type de bâti naît du sol et des ressources de la région où il se développe et sa conception prend en compte l’ensemble des contraintes locales. Il présente donc une bonne résistance à l’égard des risques naturels de la région. Cette inscription territoriale s’exerce également au niveau social. Les acteurs locaux sont impliqués, ce qui génère des démarches de concertation et un certain renforcement du rapport identitaire entre les habitants et le territoire.

Pourquoi ce type de bâti a-t-il été délaissé ?

Du fait de la standardisation des techniques de constructions modernes. Mais parce qu’il s’inscrit dans des démarches d’urbanisme durable et de valorisation du patrimoine local, il fait aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt. L’étude d’Arene (voir Focus) vise justement  à identifier les enseignements proposés par une approche vernaculaire des modes de constructions. Le but est de promouvoir un développement urbain durable.

Quels avantages ce type de construction présente-t-il eu égard à un bâti plus moderne ?

Il répond aux trois piliers du développement durable. D’un point de vue social, ce type de construction peut valoriser les compétences locales par la formation d’une main d’œuvre qualifiée. L’espace est repensé de manière à dynamiser les activités sociales, tout en se préoccupant du cycle de vie des bâtiments, des conditions de construction jusqu’à l’usage.

Cette architecture lutte aussi contre la dépendance économique par le développement de filières de proximité, grâce à la main d’œuvre et aux matières premières locales donc, et à la redécouverte ou au développement de savoir-faire. Par exemple au Yémen, la construction de la ville de Shibām illustre la logique vertueuse de complémentarité entre les espaces et les activités qui les structurent. La terre déposée par l’irrigation des champs aux alentours de la ville est utilisée pour entretenir et rénover d’anciennes constructions. Depuis 2000, les artisans achètent  cette terre aux agriculteurs locaux, créant ainsi un cycle économique vertueux par la mise en place d’une filière courte et écologique.

Le recours aux ressources disponibles limite de fait le transport de matériaux et de main-d’œuvre, d’où la diminution des impacts carbone des chantiers. Les matériaux utilisés sont recyclables ou biodégradables. Le bâti vernaculaire recèle donc par son approche et ses techniques, de réels enseignements pour concevoir des milieux urbains plus respectueux des équilibres écologiques.

Et du point de vue plus strict des techniques de construction, qu’apporte le bâti vernaculaire ?

Comme le climat et les contraintes naturelles sont intégrés à la conception du projet, les architectures traditionnelles permettent souvent d’éviter le recours  à des techniques artificielles de climatisation ou de chauffage, ce qui réduit les émissions de CO² des logements. Pour la même raison, les constructions vernaculaires offrent une bonne gestion de l’humidité, une perméabilité à  l’eau des matériaux constitutifs, ventilation, isolation et une bonne inertie thermique. Prenez  des vieux quartiers de Bagdad. Les anciennes habitations illustrent le déploiment d’une science bioclimatique fascinante d’adaptation au climat chaud et sec. Entre autres procédés, les bagdirs (ou tours à vent) jouent sur les pressions et les dépressions pour rafraîchir l’intérieur des logements en captant les brises extérieures. Ces tours à vent s’ajoutent à la disposition architecturale tournée vers la régulation thermique des bâtiments, qui permet de maintenir une relative fraîcheur intérieure quand il faut 50° dans les rues.

Il reste difficile d’imaginer ce type de construction dans les grandes villes modernes…

En effet, le développement du bâti vernaculaire se heurte surtout au rythme urbain, bien loin de la logique longue et progressive d’enracinement du bâti vernaculaire. Il est contraint par le manque de perspective et de planification urbaine, ainsi que par la verticalité de la construction dans les cœurs urbains, pour laquelle ce type d’architecture apporte peu d’applications concrètes. L’absence de filières de matériaux de construction traditionnels, à base de terre crue par exemple, ajoutée à l’indisponibilité des matières premières dans les centres urbains (difficulté d’acheminement) augmentent les coûts et la complexité des projets.

A cela, s’ajoute le déficit d’image des matériaux traditionnels, associés à tort à la pauvreté, et le fait que la main d’œuvre locale ne soit plus formée pour ce type de construction. Les pratiques, et parfois même les modes de rémunération des professionnels de la construction, favorisent des logiques court-termistes d’optimisation des coûts de la seule construction par rapport à la durée de vie du bâtiment. Par exemple au Burkina Faso, le mode de rémunération des maçons constitue un frein à l’utilisation de matériaux traditionnels en milieu urbain. Les contrats sont conclus sur la base d’un coût global qui incite les maçons à privilégier des matériaux, comme les parpaings, dont la pose est plus rapide, dans le but d’augmenter leur revenu journalier.

Mais le bâti vernaculaire ne doit-il pas aussi s’adapter à certains aspects de la vie moderne ?

Oui. La réhabilitation de savoir-faire traditionnels locaux n’intéresse que s’ils présentent des éléments de réponses adaptées aux défis contemporains du développement urbain durable. Il est important de ne pas idéaliser ces techniques et de reconnaître ce que la modernité apporte en termes de confort de vie au quotidien.

Le bâti vernaculaire s’adapte de toute façon, au fur et à mesure, aux contraintes sociales et environnementales auxquelles se confrontent les sociétés. En quelque sorte, il est en perpétuel renouvellement. Certaines techniques se sont perfectionnées au cours des siècles grâce à la compréhension fine des territoires, de leurs ressources, des besoins humains vitaux. C’est plutôt l’esprit et le cheminement de pensée qui ont permis la mise au point et le transfert de ces savoir-faire qu’il faut retrouver, non les techniques elles-mêmes, si ingénieuses soient-elles. Les enseignements apportés par ces méthodes de construction vernaculaire méritent d’être étudiés, sélectionnés et réintégrés dans les projets d’aujourd’hui, mais pas à l’identique.

Focus

Arene

L’Agence régionale de l’environnement et des nouvelles énergies (Arene), créé en 1994, est un organisme associé au Conseil régional d’Île-de-France. L’Arene cherche à favoriser l’intégration du développement durable dans la région. Dans le cadre de ses missions « Prospective » et « Solidarité Nord/Sud », l’agence accompagne les collectivités locales du Nord et du Sud pour qu’elles intègrent des actions issues des principes du développement durable dans leurs démarches de projet et d’animation d’un territoire. Elle recense pour cela les savoir-faire et valorise les bonnes pratiques, comme dans le cas de cette étude sur le bâti vernaculaire.

Répondre aux besoins, et notamment à ceux des plus démunis, reste un de ces axes majeurs. Les actions visent à favoriser le développement local au profit d’une population précise. La question de l’habitat demeure centrale.

 

Newsletters