Point de vue

Le bruit, l’identification, l’inquiétude

Claire Brunet | 13/05/2009 | 10:58 | Culture

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Claire Brunet, docteur en philisophie

Ce texte reprend les éléments-clés de l’intervention de Claire Brunet, docteur en philosophie, lors du lancement des « Ateliers Bruit » du Puca, le 10 mars 2009 à Paris-La Défense. Ateliers organisés par Bernard Delage et Pascal Lemonnier.

Au fondement de la tradition esthétique européenne, se trouve une affirmation d'Aristote. C'est dans "La poétique". Celui-ci fait de notre relation au spectacle une affaire logique : il pose que la représentation est le lieu d'une identification, comme aujourd'hui, par exemple, dans le roman policier, et comme "Blow up" (Michelangelo Antonioni) en a déployé la puissance sur l'écran de cinéma. La vue est identification instantanée, d'un être ou d'une énigme.
De cette leçon de philosophie, confirmée par toute une tradition de l'histoire de l'Art, je retiens ceci : voir, c'est apprendre. Parce que voir c'est reconnaître, inférer, déduire : "si l'on aime à voir les images, c'est qu'en les regardant on apprend à connaître et on conclut ce qu'est chaque chose comme lorsqu'on dit : celui-là, c'est lui" (1). Dans cette expérience, deux traits sont essentiels : en reconnaissant quelque chose, on se souvient qu'on savait déjà. Cela fait plaisir (on n'est donc pas si bête!), et cela étonne (ah, tiens, c'est donc ça!). Voir une chose, c'est répondre sur l'être de cette chose. C'est la nommer. L'ensemble de ce processus définit l'identification. Et l'on sait que cette cellule a engendré tout un art, toute une technique, et tout un paradigme. Médecine clinique, techniques de l'identification policière, sciences de l'interprétation des signes, traces et pistes (2).

Le bruit, cette énigme

Quel rapport avec le bruit? Eh bien, le bruit c'est justement ce qui complique l'expérience d'Aristote. Lorsqu'un son imprécis me frappe, d'intensité trop faible ou trop puissante, j'entends quelque chose dont je ne sais pas ce qu'il représente et, dont la plupart du temps, justement, je me demande ce qu'il indique : "Qu'est-ce que c'est que ça?!". Le bruit s'inscrit dans cet impératif d'identification en même temps qu'il s'y soustrait. Il est d'abord énigme, inquiétude, étrangeté. Il échappe à la prise logique.
A l'aube de ces peurs, Freud a insisté sur le caractère essentiellement auditif, acoustique, sonore, de la "scène primitive". Elle est d'abord bruit, et bien vite effraction. Elle est surtout ce que l'enfant ne sait pas identifier : ce en quoi il ne reconnaît rien d'une expérience antérieure et qui lui aurait appartenu. Elle est aussi ce dont il est exclu. Et motif où viendront résonner les incertitudes des sons à venir. Signe sans signification. Sons dans l'espace.
Dès lors tout bruit propose comme un choix : ou bien lui conserver une valeur d'énigme, ou bien entrer avec lui dans un rapport interprétatif aux teintes paranoïaques. L'angoisse ou la folie ! Ou suspendre la réponse et admettre qu'on ne sait pas ce qui fait tout ce boucan, chuchotement, crissement, chuintement... Ou forcer la réponse en passant du "qu'est-ce?" au "qui est-ce?" et bientôt au "que me veut-il?" (3). La matrice logique simple déployée par Aristote est alors pathologiquement indexée. Bruits, fantômes, hallucinations, la série est continue. Telles sont les folies du voisinage, les querelles autour du mur mitoyen ou les terreurs enfantines.

Un brouillage

Aux premières pages de "La prisonnière", dans "A la recherche du temps perdu", Marcel Proust installe une situation d'enfermement relatif. Le narrateur est dans sa chambre, au réveil : "la tête encore tournée contre le mur et avant d'avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour". Les bruits du dehors lui parviennent, étouffés ou précis. Ils indiquent non des choses, mais leurs états, et le temps qu'il fait. Chez ce grand amateur d'interprétations, ils ne sont pas l'occasion d'un redoublement de l'inquiétude ou de la jalousie, mais les dépôts indirects de l'état du monde. Non saisis dans l'événement (accident, éruption soudaine, etc.), mais tissés de continuités variables et récurrentes. Ce n'est pas la résonance des peurs enfantines, mais la présence même du jour et de l'instant. Surtout, ils intéressent un "petit bonhomme barométrique", personnage qui écoute le temps qu'il fait, en nous et sans nous; et qui est comme un inconscient atmosphérique...
Marcel Proust dit ainsi ce que le cognitivisme manque : les bruits ne sont pas autant d'informations que le cerveau a charge de décrypter, compléter et recomposer pour en restituer la valeur et le signifié. Ils ne renvoient à aucune donnée stabilisée et pragmatique. Ils sont des éléments qu'un "moi" capte, sans aucun égard pour la valeur utilitaire de l'identification. Ce n'est pas ici la préservation de la vie du chasseur en forêt ou du héros urbain en danger. Ce sont les sédimentations où se dessinent une silhouette, une répétition; et dont le modèle le plus classique sera le bruit des vagues.
Mais pour l'urbaniste, l'architecte, le maire, l'acousticien, etc., le fait demeure et veut être respecté : le bruit ressuscite des formes inconscientes au sens où le souvenir l'est. Comme brouillage, il s'oppose structurellement à une logique de la clarté et renvoie chacun à une énigme.

Claire Brunet est docteur en philosophie, membre de l'association Lacanienne internationale (ALI) et codirectrice du département design de l'Ecole normale supérieure (ENS) de Cachan.

Notes
(1) Aristote, "La poétique", traduction Dupont-Roc et Lallot, Le Seuil, 1980.
(2) J'emprunte la formule à l'historien Carlo Guinzburg, "Mythe, emblèmes, traces", Flammarion, 1989.
(3) Charles Melman, "Les paranoïas", éditions de l'ALI.

Claire Brunet | Source LE MONITEUR.FR

 

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