Actualité
Des métropoles en quête de sens
Jacques-Franck Degioanni | 10/11/2011 | 12:36 | Culture
© DES SIGNES - Studio Muchir et Desclouds
Affiche des « Entretiens du patrimoine et de l’architecture » 2011
Objet d’étude inépuisable, la ville est au cœur des « Entretiens du patrimoine et de l’architecture » organisés les 9 et 10 novembre 2011 à Paris, au théâtre de la Cité universitaire internationale.
Métropole par-ci, métropole par-là : la métropole, thème et variations, est l’objet de toutes les attentions de la part de l’architecte et urbaniste Nicolas Michelin, président des « Entretiens du patrimoine et de l’architecture » 2011. A ce stade, il n’est peut-être pas inutile de définir ce dont on parle : « Une métropole (du grec mêtêr - mère - et polis - ville -) est la ville principale d'une région géographique ou d'un pays qui, à la tête d'une aire urbaine importante, par sa grande population et par ses activités économiques et culturelles, permet d'exercer des fonctions organisationnelles sur l'ensemble de la région qu'elle domine ». Soit, merci Wikipédia. Mais surgissent aussitôt les questions corollaires : qu’est ce qui fait la ville ? Qu’est-ce que le génie du lieu ? Comment s’en emparer pour créer une nouvelle urbanité ? L’étant-donné (le déjà-là, le patrimoine matériel et immatériel) est-il un frein ou un ferment, une contrainte ou une chance, un obstacle ou un catalyseur ?
Palimpseste
Pour se donner quelque possibilité d’y répondre, une matinée était consacrée à la ville sensible (pas à la ville sensuelle). A savoir : comment écouter, représenter, écrire, filmer, etc. la ville ? Autant de « pérégrinations intellectuelles » destinées, selon Bertrand-Pierre Galey, chargé de l'architecture au ministère de la Culture, à « unir tous les patrimoines et toutes les architectures par l’Esprit des lieux, le plus précieux de tous les patrimoines ».
Littérature, bande dessinée ou cinéma ont, très tôt, exploré les méandres du fait urbain. Qu’il suffise de songer à « La fièvre d’Urbicande » (François Schuiten et Benoît Peeters, 1985), au « Tableau de Paris » (Louis-Sébastien Mercier, 1781), à Nadja (André Breton, 1928), aux « Villes invisibles » (Italo Calvino, 1972) et à tous ces « arpenteurs de la ville » - Jacques Réda, Guy Debord, Léon-Paul Fargue, etc. - ainsi que les appelle Jean-Baptiste Minnaert, historien de l’architecture, eux qui réalisent « la fusion des pas et des pages ». Ville et écriture ont parties liées, soutient également Sébastien Marot, philosophe, qui voit dans les métaphores anciennes et contemporaines de la ville, « réseau, palimpseste ou hypertexte », matière à interrogations et à réflexions.
Aimable, vivable, durable
Le cinéma n’est pas en reste. « Les premières images des Frères Lumière - « La sortie d’usine » (1895) et « L’entrée d’un train en gare de La Ciotat » (1897) - prenaient directement la ville pour sujet », observe Jean-Yves de Lépinay, directeur des programmes au Forum des Images à Paris. De même les avant-gardes européennes des années 1920 ont-elles forgé des représentations iconiques de la ville toujours prégnantes dans les imaginaires cinématographique et urbanistique actuels. « L’homme à la caméra » (Dziga Vertov, 1929) ou « Metropolis » (Fritz Lang, 1927) ont ainsi décrit le mouvement brownien de villes en mouvement, stratifiées, verticales, écrasantes et souvent déshumanisées… Une vision très éloignée de la métropole « aimable, vivable, durable, etc. », fruit de cet « urbanisme négocié » qu’appelle de ses vœux Nicolas Michelin pour qui « l’attention au réel, aux dispositions innées et naturelles du lieu, doit réveiller les énergies patrimoniales ».
Zeitgeist
Plus « subversif » aux dires de certains autres participants au débat, Michel Lussault, géographe, voit dans la métropole « le Zeitgeist (l’esprit du temps) de l’urbanisation mondiale contemporaine ». « Lire la métropole suppose de connaître le langage utilisé pour l’écrire et la langue employée par ses habitants pour parler de chaque situation urbaine vécue, par définition singulière et insubstituable à toute autre ». Une interrogation inquiète sur la « grammaire générative de la ville » et sur la possibilité de créer - ou non - un consensus : « l’incommensurabilité l’emporte peut-être sur la commensurabilité », observe-t-il avant de titiller un Nicolas Michelin circonspect : « Faire de l’urbain à partir de 60 millions de patois, ça ne va pas être de la tarte ! »…
Mais, ne désespérons pas le Grand Paris… « La base de l’urbain, c’est le banal et l’ordinaire », a encore rappelé Michel Lussault. « Le rêve et l’oubli sont les principaux matériaux de la ville », a pour sa part plaidé Jean-Baptiste Minnaert. Relire à ces sujets l’indépassable « Poétique de la ville » de Pierre Sansot (1973). Tout est là. Déjà.
FOCUS
Créés en 1988 sur le modèle des « Entretiens de Bichat », les « Entretiens du patrimoine » constituent aujourd’hui le lieu véritable d’une réflexion théorique et doctrinale sur le rôle de l’ensemble des disciplines du patrimoine dans notre société. Cette année, pour leur 16e édition, le colloque s’élargit au domaine de l’architecture et s’intitule désormais « Entretiens du patrimoine et de l’architecture ». Les « Entretiens du patrimoine et de l’architecture » mobilisent au service de cette réflexion les regards croisés des acteurs des métropoles modernes et des spécialistes des patrimoines d’aujourd’hui : scientifiques, architectes, politiques, artistes et urbanistes.