Culture

Biennales d’architecture, pour qui, pourquoi ?

Mots clés :

Architecture

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Architecte

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Métier de la construction

Venise, Rotterdam, São Paulo, Bordeaux, Orléans, Caen. Autant d’adresses où les architectes et les urbanistes du monde entier se donnent rendez-vous tous les deux ans pour exposer, raconter, fabriquer ce qui fait notre cadre de vie : la ville. Témoignages de ceux qui concoctent ces biennales, et de ceux qui les critiquent.

Tous les deux ans, les fans d’architecture attendent la Biennale internationale de Venise, en Italie (*). En 2014, la 14e Mostra s’intitule « Fundamentals ». Comme à l’accoutumée, elle se tient dans les pavillons des Giardini di Castello et dans les anciennes corderies de l’Arsenal. Mais, pour une fois, elle s’échelonne sur six mois et non trois, du 7 juin au 23 novembre, afin d’ouvrir l’architecture à d’autres arts : danse, musique, théâtre et cinéma. « La Biennale de Venise est un moment joyeux et festif où l’on expose la qualité et la créativité de l’architecture française », se réjouit Aurélie Filippetti, ministre de la Culture. « D’ordinaire, c’est une sorte de grande ménagerie où chaque animal – chaque pays – pousse son cri dans sa cage – son pavillon national -, dans une grande cacophonie », ironise Jean-Louis Cohen, commissaire du pavillon français et de l’exposition « La modernité, promesse ou menace ? ». « Cette année, c’est nouveau, il y a un véritable chef d’orchestre – l’architecte Rem Koolhaas -, qui fait en sorte que les partitions écrites par les nations s’harmonisent avec son thème directeur. »

 

Un lieu d’expérimentation, d’exploration, de prospection

 

« Que Venise, ville musée par excellence, se pose des questions sur la métropole du XXIe siècle et la création contemporaine, cela pique notre curiosité », indique Daniel Meszaros, scénographe du pavillon français avec Reza Azard et Hervé Bouttet de l’agence Projectiles. Cela dit, les visiteurs gardent un regard critique sur le fond et sur la forme. Pour Guillaume Aubry et Cyril Gauthier (Freaks Freearchitects) : « La Biennale ne doit pas être dans l’analyse et le conformisme, mais prendre de la distance et des risques, un peu comme Conchita Wurst au dernier concours de l’Eurovision de la chanson. »

Ces propos rejoignent l’avis de leur consœur Selma Mikou, qui voit Venise comme un « lieu d’expérimentation, d’exploration, de prospection » sur l’architecture. « Les architectes sont quotidiennement assujettis aux contraintes d’un budget, d’un programme et d’un maître d’ouvrage, la Biennale est une occasion précieuse de faire de la recherche sans limite, sans tabou, en toute liberté », explique-t-elle. Son agence, Mikou Design Studio, est invitée parmi d’autres à présenter un projet d’habitat dans le désert saharien par le pavillon du Maroc, dont c’est la première participation à la Mostra de Venise. Son commissaire scientifique, Tarik Oualalou, compare la Biennale aux « jeux Olympiques où les pays envoient leurs architectes comme porte-drapeaux ». Selon lui, l’exposition du Maroc, intitulée « Fundamental(ism)s », est « anti-JO » car « elle privilégie le territoire plutôt que les acteurs ».

 

Des moments d’échanges, de rencontres et d’inspirations

 

La Cité des Doges ne serait-elle plus la cité des architectes ? « Le public de professionnels s’élargit », témoigne Luciana Ravanel, créatrice en 1998, et présidente aujourd’hui, d’Ante Prima Consultants, une société de conseil, d’édition, d’événementiel et de relation presse dans le secteur de la construction. « La Biennale de Venise est une manifestation qui reste incontournable pour les architectes, confirme-t-elle. Mais depuis quelques années, elle attire tous ceux qui s’intéressent à l’acte de construire : maîtres d’ouvrage publics et privés, entrepreneurs, industriels, institutionnels, journalistes, etc. Tout le monde y trouve son intérêt. »

L’architecte Carolina Bueno, de l’agence franco-brésilienne Triptyque, est une habituée des biennales de Venise et de São Paulo et a fréquenté celles de Buenos Aires (Argentine), Quito (Equateur) et Shenzhen (Chine). « Celle de Venise est comme un carnaval où tout ce que l’on aime le plus est rassemblé : l’architecture, les gens et la fête. Celle de São Paulo et les autres situées en Amérique latine sont plus axées sur les discussions que sur les expositions. Toutes nous connectent au reste du monde, en conclut-elle, car elles représentent des moments d’échanges, de rencontres et d’inspirations. » Avis aux globe-trotters, 2014 foisonne de biennales d’architecture, dont Rotterdam (Pays-Bas), du 29 mai au 24 août et Rosario/Santa Fe (Argentine), les 13 et 14 octobre.

 

Penser et faire la ville autrement

 

« La biennale d’architecture, d’urbanisme et de design Agora participe au rayonnement de Bordeaux », assure son maire Alain Juppé. La sixième édition aura lieu du 11 au 14 septembre sur le thème de l’espace public. Caen s’en est inspirée en 2009 pour créer sa propre manifestation baptisée « Les Belles urbaines », puis rebaptisée « Caen, les rencontres ». Quatre hommes décidés à « confronter les expériences pour penser et faire la ville autrement » étaient à l’initiative du projet : François Geindre, Alain Van der Malière, Philippe Duron, maire de Caen de 2008 à 2014, et Xavier Le Coutour, son adjoint chargé de l’urbanisme, du logement et du renouvellement urbain. Ce dernier, redevenu médecin après le basculement à droite lors des dernières élections municipales, estime que « la biennale a servi à mieux saisir le territoire caennais et à mobiliser la population autour des grands projets d’aménagement de l’agglomération, comme, par exemple, la Presqu’île ».

Pour prolonger « l’effet biennale », la mairie a acquis un bâtiment le long du bassin Saint-Pierre, nommé le Pavillon de Normandie, dans lequel sont organisées des expositions et des conférences sur l’architecture et l’urbanisme, ainsi que des « classes de ville ». « Pendant trois ou quatre jours, à l’image des classes de mer, des écoliers y apprennent comment fonctionne une ville, décrit Xavier Le Coutour. Il nous a semblé essentiel d’éduquer les enfants dès le plus jeune âge pour qu’ils puissent bien vivre et, plus tard, critiquer leur environnement. » La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, a signé une convention avec la Ville de Caen pour soutenir ces activités pédagogiques. Le mot de la fin à l’architecte Youssef Tohmé, commissaire d’Agora 2014 : « Les politiques passent, les biennales restent. »

 

Focus

La Mostra de Venise, un laboratoire international de recherche

« Fundamentals », la 14e Biennale internationale d’architecture de Venise (Italie) est ouverte au public du 7 juin au 23 novembre 2014. La dernière Mostra, intitulée « Common Ground » et dirigée par l’architecte britannique David Chipperfield, avait accueilli plus de 178000 visiteurs. « La Biennale de Venise est désirée partout dans le monde, affirme son président, Paolo Baratta. Elle doit donc être une machine du désir pour ce monde. » D’autres intervenants parlent d’un laboratoire de recherche avec, cette année, à sa tête, l’architecte hollandais Rem Koolhaas, qui endosse ici une blouse d’historien de l’architecture (lire ci-dessous). Dans le pavillon de l’Italie, dans les Giardini di Castello, une exposition retrace l’évolution des éléments fondamentaux de nos bâtiments, utilisés par tous les architectes, de tout temps et de tous pays : le sol, le mur, le plafond, le toit, la porte, la fenêtre, la façade, le balcon, la cheminée, le couloir, les toilettes, les escaliers, l’escalator, l’ascenseur et la rampe (voir un portfolio). Avec ce constat dressé par Rem Koolhaas : « L’humain n’aime pas l’aventure, mais le confort ! »

 

Rem Koolhaas, directeur de la 14e Mostra d’architecture de Venise

« J’ai participé à la première Biennale d’architecture de Venise en 1980, dirigée par Paolo Portoghesi, sur le thème « Présence du passé ». Une leçon de postmodernité. Cette année, j’ai accepté d’être le directeur de la 14e Mostra pour éclairer la manière dont le passé a changé notre présent. Sur le thème « Absorber la modernité 1914-2014″, les 66 pays participants expliquent comment les guerres, les révolutions, les ambitions, les religions ont profondément transformé l’architecture et le métier d’architecte au cours du siècle écoulé. Un phénomène accru par une mondialisation de la conception architecturale. La Biennale 2014, étalée sur six mois, permet de discuter des fondamentaux et, pourquoi pas, de les réinventer. »

Focus

Agora à Bordeaux ou la rencontre des habitants avec ceux qui font la ville

Il y a dix ans, en 2004, la Ville de Bordeaux (Gironde) donnait le jour à Agora, biennale d’architecture, d’urbanisme et de design. La sixième édition aura lieu du 11 au 14 septembre 2014 sur le thème de l’espace public (lire ci-dessous). Pour Alain Juppé, maire et président de la communauté urbaine de Bordeaux, « Agora est un événement populaire où le grand public vient écouter les faiseurs de ville et voir ce qu’ils imaginent pour leurs quartiers ». En 2012, les habitants avaient pu découvrir une maquette à grande échelle de l’aménagement du futur quartier Bastide-Niel (photo ci-dessus) conçu par l’architecte et urbaniste hollandais, Winy Maas. Cette année au programme : expositions, projections de films, visites de chantiers ou encore ateliers de construction pendant lesquels le plasticien Olivier Grossetête et les enfants des centres d’animation de Bordeaux vont bâtir trois architectures éphémères en carton (photo ci-dessous). Environ 35000 visiteurs de tous âges sont attendus sur les divers sites qui participent à la biennale, dont le Hangar 14, point de départ de la promenade urbaine. « Le développement d’Agora, année après année, prouve l’amour des Bordelais pour leur ville et la réussite du traitement de nos espaces publics », souligne Alain Juppé.

 

 

Youssef Tohmé, commissaire de l’exposition Agora 2014

« J’attends d’une biennale qu’elle me pose des questions. C’est pourquoi lors d’Agora 2014, à Bordeaux, en septembre prochain, nous allons nous demander comment fabriquer l’espace public. Nous interrogerons ceux qui le conçoivent (urbanistes, architectes, paysagistes, designers), ceux qui le vivent et parfois le transgressent (habitants, danseurs de rue, manifestants), et nous dresserons un état des lieux dans six grandes villes : Bordeaux, Beyrouth (Liban), Mexico (Mexique), Ouagadougou (Burkina Faso), Skopje (République de Macédoine) et Tokyo (Japon). Les villes et les sociétés changent, mais pas au même rythme. Il faut réinventer l’espace public. Bordeaux y travaille depuis vingt ans et, avec Agora, informe la population et lui demande son avis sur les projets en cours. La biennale est une manifestation culturelle et démocratique qui s’adresse à tous, car la ville ne se fabrique pas seul. »

Focus

A Orléans, Archilab expose l’architecture expérimentale et aide à la création

La 9e édition d’Archilab, à Orléans (Loiret), a attiré 34000 visiteurs, dont un tiers réside hors de la région Centre. Entre le 14 septembre 2013 et le 30 mars 2014, ce public de professionnels et surtout d’amateurs a pu découvrir l’exposition « Naturaliser l’architecture ». Quarante architectes, designers et artistes y présentaient leurs projets et réalisations à la croisée des sciences informatiques, de l’ingénierie et de la biologie (lire ci-dessous). Cette biennale, qui marquait la porosité entre les champs de création, a été la dernière pour Marie-Ange Brayer. L’historienne de l’art quitte le Frac Centre, qu’elle dirigeait depuis 1996, pour rejoindre cet été le département architecture et design du Centre Pompidou à Paris.

 

Marie-Ange Brayer, directrice du Frac Centre

« Fonder Archilab à Orléans en 1999, avec Frédéric Migayrou, était l’occasion d’organiser des rencontres internationales d’architecture qui génèrent des débats critiques, de constituer une plate-forme pour faire émerger une jeune génération d’architectes français (Jakob+MacFarlane, Lacaton & Vassal…) et étrangers (Kengo Kuma, UNStudio…), et d’acter la révolution numérique dans la conception de projets et de maquettes, en exposant la collection du Fonds régional d’art contemporain du Centre consacrée à l’architecture expérimentale. Notre biennale sert aussi d’aide à la création. Archilab 2013 a permis à plusieurs architectes de voir aboutir leurs travaux de recherche et développement grâce aux financements du Frac Centre qui nourrit, par la même occasion, sa collection. »

(*) Cette enquête a été publiée dans « Le Moniteur » n°5767 du 06/06/2014, pp. 42-45.

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