Point de vue
« Tout Corbu, sinon rien ! » : une fausse bonne idée
Frédéric Lenne, directeur du département Architecture, Urbanisme et Technique du Groupe Moniteur | 09/09/2011 | 11:32 | Profession
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Extrait du dossier de candidature à l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l'oeuvre de Le Corbusier
A la fin d’un été où l’actualité corbuséenne a été dense, Frédéric Lenne, directeur du département Architecture, Urbanisme et Technique du Groupe Moniteur, réagit au double refus de la candidature de son œuvre au patrimoine mondial de l’Unesco.
Le Corbusier est bien vivant. La preuve : comme tout au long de son existence terrestre, il dérange encore.
Il dérange, il interpelle et les publications le concernant foisonnent. Tandis que les enquêtes d’opinion montrent que, dans l’esprit des Français, il reste l’Architecte, avec un grand “A”. Et il est en pleine actualité avec l’inauguration, en ce début septembre, du couvent des sœurs Clarisses, dû à Renzo Piano, dans le périmètre de Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp.
Comment comprendre, dès lors, que son œuvre ait pu être rejetée pour la deuxième fois par l’Unesco à qui sa candidature était soumise, fin juin ? Par leur refus souverain de l’inscrire sur leurs augustes tablettes, les 21 membres du comité du Patrimoine mondial ont infligé un affront à tous les Corbuséens et, bien au-delà de leurs cercles, à de nombreux amateurs d’architecture. Ont-ils pour autant failli ? Ce n’est pas certain car les vraies raisons de cet échec ne sont pas forcément les raisons invoquées ici ou là.
Quelques observations me paraissent pouvoir recentrer le débat.
La principale est que l’œuvre du Corbusier est bien trop diverse pour pouvoir être concentrée en un seul paquet. Des fortifications de Vauban jusqu’aux Causses et aux Cévennes, en passant par le Havre, le Patrimoine mondial a certes apposé son prestigieux label sur de grands ensembles. Mais sans nier la diversité manifeste des édifices dont l’architecte militaire de Louis XIV a parsemé le territoire, force est de constater que l’identification de chacun comme partie d’un même ensemble est immédiate. De même, la diversité du paysage culturel de l'agropastoralisme méditerranéen n’empêche pas de le considérer comme un tout indissociable. Quant au Havre, l’unité urbaine que cette ville doit à Perret est patente.
Pour Corbu, les choses ne sont pas aussi limpides. Revendiquer un seul et même label pour les unités d’habitation va de soi. En revanche, mettre – si l’on ose dire ! – dans le même sac la villa Savoye, le couvent de la Tourette, Ronchamp et Chandigarh relève d’une analyse de spécialistes qui célèbrent à juste titre l’unité d’une pensée. Ce faisant, il n’est pas certain qu’ils contribuent à mettre en avant, à l’intention du plus grand nombre, l’originalité architecturale, la présence dans leurs sites respectifs, l’innovation spatiale ou l’émotion qu’engendre d’une manière fort différente chacune de ses œuvres.
Au fond, la candidature deux fois malheureuse est le résultat d’un péché d’orgueil : « tout Corbu, sinon rien ! ». Distinguer les œuvres plutôt que l’œuvre, demander un label pour chacune au lieu d’un label pour le tout aurait été bien plus judicieux. Il suffit d’arpenter la colline vers Notre-Dame-du-Haut pour être certain que Ronchamp est, de toute évidence, un élément unique du patrimoine mondial. Cette assertion peut être réitérée pour la plupart des œuvres du Corbu. Avec toutefois quelques exceptions pour des regroupements d’évidence : Firminy par exemple constitue, à l’image du Havre, une ville éligible sans distinguer les monuments un à un.
Alors pourquoi ne pas changer de stratégie et présenter dorénavant des dossiers au cas par cas ? D’autant que la demande d’un label attribué au tout l’était faussement : pour des raisons de compatibilité avec les règles de l’Unesco, certains des édifices conçus par le Corbusier ne pouvaient y figurer. Il serait par ailleurs absurde de craindre qu’une demande isolée d’intégration au patrimoine mondial de telle ou telle œuvre puisse être refusée. Cette crainte serait même une offense au génie corbuséen.
Dernière interrogation iconoclaste et aquaboniste en guise de provocation finale : le legs immense du Corbusier a-t-il besoin de cette inscription honorifique au Patrimoine mondial ? Il vit très bien sans. Même si, par mesure de précaution, on peut penser que …