Profession

Le futur de l’ingénierie sera durable, global… et peut-être chinois

Riche de ses presque 100 adhérents disséminés à travers le monde, la Fédération internationale des ingénieurs-conseils (FIDIC) a fêté ses cent ans lors de son congrès annuel, qui s’est tenu à Barcelone, du 15 au 18 septembre. Une grand-messe dont le thème principal était la « Qualité de la vie ».

Lors des grands congrès internationaux, ce qui se trame et se chuchote dans les « couloirs » est souvent bien plus riche d’enseignements que les tables rondes et les cérémonies officielles qui font la une du programme. La « FIDIC Centenary Conference », qui s’est déroulée du 15 au 18 septembre, à Barcelone, n’a pas fait exception à la règle. Le thème officiel du congrès annuel de la Fédération internationale des ingénieurs-conseils, qui fêtait dans la capitale catalane ses cent ans d’existence, était « La qualité de la vie : votre responsabilité », une mise en avant qui s’est concrétisée par la présentation d’un « Pack Développement durable » élaborée par la Fédération européenne de l’ingénierie (EFCA), et plus particulièrement par le français Syntec-Ingenierie.


Il est toutefois vite apparu que l’autre grand sujet de discussion du congrès serait le débarquement en force des ingénieristes chinois lors de cette édition 2013. Un œil sur le hall d’accueil du « Palau de Congressos de Catalunya », où se déroulait l’évènement, suffisait à prendre la mesure du phénomène. Sur les 33 exposants présents, pas moins de 22 étaient des ingénieristes de l’Empire du Milieu, accompagnés d’un investisseur en capital (Beijing State-owned Assets Management Co.). Une armada impressionnante en pleine terre « occidentale », couvrant tous les domaines d’activité, du ferroviaire (China Railway Eryuan Engineering Group Co.) à l’énergie (North China Power Engineering Co., Ltd.) en passant par le bâtiment et l’urbanisme (China Construction Design Institute Group). Ne restait pour les autres que des miettes, ramassées par le japonais Nippon Koei, des stands de fédérations, d’assureurs et par deux bureaux d’études espagnols, Typsa (Madrid) et Gecsa (Barcelone). Ces deux « locaux » étaient les seuls européens représentés. « C’est la première fois que nous sommes présents en si grand nombre à la FIDIC, car nous avons la volonté de montrer ce que nous faisons », reconnait benoitement une représentante de l’entreprise CCCC Highway Consultants CO. Ce spécialiste des routes et des ponts se présente comme le premier ingénieriste de son pays dans son domaine d’activité avec 572 salariés et une dizaine de filiales dans le monde, dont une aux États-Unis. « L’arrivée des ingénieristes chinois sur la scène internationale est nouvelle, mais c’est déjà ce qui arrive chez les constructeurs », constate sans étonnement Alain Bentejac, président du français Artelia et trésorier de la FIDIC, dont il est membre du Comité exécutif de l’organisation.

Mais que sont venues chercher ces entreprises de l’Empire du Milieu à Barcelone ? « Nous avons la volonté de coopérer avec nos homologues dans le monde pour développer l’ingénierie chinoise », explique Wang Zhengming, président de China Railway First Survey and Design Institute Group Co., autre poids lourds du secteur des transports présent dans 40 pays, lors d’une conférence avec Ana Palacio, ancienne ministre des Affaires étrangère de l’Espagne. « Je ne pense pas qu’ils soient à la recherche de partenariats avec des ingénieristes européens. En tout cas, ils ne nous ont pas contacté », note de son côté M. Bentejac. En réalité, cette arrivée massive au congrès du centenaire ressemble fort à une démonstration de force. Le 12ème Plan quinquennal (2011-2015) de la Chine prévoit un développement accru de l’ingénierie du pays à l’international. L’Europe est-elle pour autant menacée du « péril jaune » ? Pas vraiment, à en croire la représentante de CCCC Highway Consultants. « Nous nous intéressons surtout à l’Afrique et l’Amérique du Sud. Pas à l’Europe, qui est en crise », explique-t-elle sans fausse pudeur. Autre raison de la venue des Chinois à la conférence FIDIC : lors des réunions entre les représentants des fédérations, ils ont exprimé leur volonté de voir l’organisation internationale décerner aux BE un label FIDIC certifiant leurs compétences en matière d’ingénierie. Une proposition à laquelle les autres pays se sont montrés réticents, en particulier les Occidentaux, conscients qu’un tel label serait très utile aux firmes chinoises, dont la crédibilité reste encore à établir dans beaucoup de pays, notamment pour décrocher des marchés de la Banque mondiale.

 L’Afrique et l’Amérique du Sud au centre du jeu

Que peut faire l’Europe pour contrer cette offensive chinoise et préserver ou regagner des parts de marché sur les nouvelles zones en développement, l’Afrique et l’Amérique du Sud notamment ? La fin de la conférence de M. Zhengming et de Mme Palacio a été l’occasion de dessiner quelques pistes. Lors de la séance des questions-réponses, Mohamed E. Abdel Rahman, « general manager » du bureau d’études soudanais Newtech Consulting Group, demanda au dirigeant
« s’il était normal qu’il n’y ait entre les entreprises chinoises, dont le rôle est important en Afrique, et les entreprises locales aucun transfert de connaissances, en particulier pour les ingénieristes, totalement invisibles derrière les groupes de construction. » Après une réponse convenue du représentant chinois, Ana Palacio est venue, au terme de la conférence, à la rencontre de l’ingénieur soudanais pour lui témoigner son soutien et lui assurer que, pour les entreprises européennes, l’avenir passait par des partenariats avec les firmes locales, afin de se distinguer des sociétés chinoises

Auparavant, elle avait estimé que « la concurrence pouvait désormais venir de partout dans le marché de l’ingénierie internationale alors que, dans les années 1950 et 1960,
il était la chasse gardée des Occidentaux ». Pour la femme politique, « il est donc indispensable que les ingénieurs aient l’esprit ouvert et ne se contentent plus de leur précarré – la technique et la rationalité – mais qu’ils soient aussi capables de faire face à des problèmes de financement, d’assurance ou de sécurité juridique, avec des projets qui représentent parfois plusieurs milliards d’euros. » Le franco-canadien Bernard Amadei, créateur de l’ONG « Ingénieurs sans frontière » est allé plus loin durant une autre table ronde. Prenant l’exemple « de ces projets dans des villages d’Afrique, où il est très difficile d’appliquer les solutions techniques valables en Europe », il a estimé que les ingénieurs « doivent devenir des pacificateurs, des entrepreneurs sociaux et des facilitateurs de durabilité ». Un portrait-robot, qui pourrait davantage correspondre aux sociétés européennes que chinoises, et qui est susceptible de séduire certaines autorités publiques de pays émergents plus intéressées  par l’échange de connaissances et la durabilité des projets que par les financements chinois. « Il faut changer de modèle, confirme Anders Persson, « business developer » de la STD, la fédération des ingénieristes-architectes suédois, qui a travaillé sur le « Pack Développement durable ». « L’ingénieriste doit désormais avoir une vision globale de son métier, en y incluant la dimension de durabilité. Les ingénieurs sont très bons dans la verticalité, mais il faut aussi de la transversalité. Dans ce cadre, les BE européens doivent également changer d’attitude par rapport aux pays émergents, notamment d’Afrique, en adoptant une attitude moins colonisatrice. »

La question de la durabilité – qui correspond peu ou prou à celle de la « Qualité de la vie », thème principal du congrès – est surement l’une des meilleures réponses que peut donner l’Europe à la concurrence chinoise. Bien qu’il soit porté par la FIDIC, le « Pack Développement durable » présenté à Barcelone est justement une initiative européenne, même si le projet a des visées mondialistes. Élaboré au sein de l’EFCA, « il est le fruit du travail d’un petit groupe de pays, avec en première ligne la France, mais aussi la Suède, l’Allemagne ou encore  la Pologne », indique le Français Jean Félix, vice-président de la fédération européenne. Le pack, qui est destiné à l’ensemble des acteurs de la construction et de l’aménagement, et non aux seuls ingénieristes, vise, selon M. Félix, à passer « d’un discours sur le développement durable à la réalisation de projets concrets, compte tenu de l’urgence de la situation ». Pour lui, « l’objectif est de montrer, à partir d’exemples réels, en quoi un projet durable peut rapporter plus qu’un projet normal ». 


Le pack se décompose en trois éléments (voir encadré), dont un livre blanc élaboré par Stellan Fryxell, associé chez Tengbom Architects et qui a piloté l’écoquartier de Hammarby Sjöstad, un nouveau district de Stockholm.  L’architecte-ingénieur suédois est également actif en Chine. « Il livre un témoignage montrant qu’il est possible d’avoir une approche différente des projets, réellement holistique, afin penser la ville autrement, par exemple sur la question du chauffage urbain », indique Jean Félix. Le deuxième document le   »Project sustainability logbook » (PSL), est un outil concret pour mener à bien les projets.


Il est complété par des fiches de normes, en anglais. L’objectif est qu’elles soient déclinées nationalement, et traduites dans la langue du pays. « Il n’en existe pour l’instant qu’en France, au Maroc et en l’Iran. Nous espérons bientôt être suivis, mais cela montre que ce système n’est pas qu’européen, mais mondial. Il est ouvert à tous les adhérents de la FIDIC ». Ce « Pack DD » suffira-t-il à affirmer la prépondérance des Européens sur le segment de la durabilité, et à leur donner un temps d’avance sur la concurrence ? Jean Félix ne se montre pas catégorique : « Les ingénieristes chinois peuvent être tout à fait crédibles sur ce sujet. Lors d’un voyage d’études, nous avons été étonnés par la qualité de réalisation de leurs projets concrets en ce domaine. Ce serait une grave erreur que de les regarder de haut. »

Plus d’information sur le BTP en Europe avec le Bulletin Européen du Moniteur

 

 

 

Un "Pack DD" initié par Syntec

Outre un livre blanc sur les enjeux sociétaux (« Repenser les villes), le "Pack Développement durable", présenté conjointement par la FIDIC et l’EFCA à Barcelone, contient deux outils pratiques pour mener à bien des projets de construction durable :

• Le "Project sustainability logbook" (PSL), outil support au travail collaboratif des maîtres d’ouvrage et de leurs partenaires est un véri-table carnet de bord du projet durant toute sa vie, de sa conception à sa mort. Issu du CBDD publié par Syntec en 2013, ce document propose, pour chaque étape, des points à vérifier afin de savoir si le projet respecte les principes du DD. Il se divise en 64 items, chacun étant complété par une fiche Excel contenant les éléments de référence et règles, obligatoires ou non, au niveau international et européen. Y sont incluses les prescriptions de Leed, Breeam et HQE. Trois déclinaisons nationales, dans la langue du pays, sont prévues pour la France, le Maroc et l’Iran.

• Le "Project sustainability management" (PMS2) est lui destiné aux seuls ingénieristes et constitue un manuel pour la prise en compte des principales exigences du DD.

L’ensemble du pack ou seulement certains éléments peuvent être achetés à l’adresse suivante : http://www.ppsl.org/fr.

 

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