Profession

Le public a ses raisons que l’architecture ignore

Mots clés :

Architecture

-

Emploi

À l’occasion de l’inauguration de l’exposition consacrée au Palmarès Archicontemporaine, le Réseau des maisons de l’architecture (RMA) a organisé le 11 septembre une table ronde sur les (re)sentiments qu’entretient le public pour la création architecturale. La rencontre se tenait à la Cité de l’architecture à Paris, son intitulé: « Architecture et grand public: l’amour à quel prix? » Les professionnels y sont venus en nombre, le grand public un peu moins.

« Combien de personnes appartiennent au grand public dans la salle? » Voilà une question que l’on entend rarement dans l’auditorium de la Cité de l’architecture. En guise de réponse, le modérateur de la soirée, Emmanuel Caille, rédacteur en chef de la revue d’A, obtiendra des rires gênés et quelques mains levées. Sur la centaine de spectateurs présents, moins d’une dizaine n’appartient pas au monde de l’architecture. C’est donc devant un parterre d’initiés que les invités du Réseau des maisons de l’architecture (RMA), pour la plupart architectes, se sont exprimés sur les réalités d’un désamour. Alors, soirée d’introspection pétrie de bonnes intentions ou entre-soi déguisé? Si la majorité des professionnels fait le constat d’une désaffection certaine, chacun y trouve des raisons. Mais quelles sont les solutions?

 

Un peu

 

Juger du degré d’affection que porte le public pour l’architecture et les architectes, c’est prendre pour postulat que ces sujets l’intéressent. Or, vu le peu d’espace que consacrent les médias non professionnels à la question, il y a de quoi douter. C’est autour de cette question de la place de l’architecture dans le débat public que s’ouvre la soirée. « La presse française ne s’intéresse au sujet que pour traiter des problèmes ou des grands évènements », décrypte Emmanuel Caille. Que celui qui n’a rien lu, vu ou entendu sur le Mucem ou les déboires de Jean Nouvel et de la Philharmonie de Paris retourne vivre dans sa caverne! Mais entre les inaugurations de musées et la vie des grands chantiers publics, où est la place de l’architecture du quotidien dans les débats de société? Et, osons le dire, le grand public juge-t-il les architectes nécessaires pour bâtir ses logements? Pour Philippe Trétiack, journaliste invité à débattre et auteur du fameux « Faut-il pendre les architectes? » (*), la faute revient d’abord aux émetteurs de l’information, incapables de susciter l’intérêt des Français. « Les médias ne savent pas parler d’espace. Il faut arrêter de montrer uniquement un BTP non sexy mais offrir quelque chose de plus exaltant. »

C’est en exposant le monde de la construction dans toute son épaisseur politique et sociale que le grand public s’ouvrira à l’architecture. Une idée reprise plus tard par un autre invité, l’architecte Benjamin Colboc (agence Colboc Franzen et Associés): « Le public n’a pas de problème avec l’architecture, il ne la comprend pas. La difficulté est de la rendre pédagogique sans la simplifier. » Pourquoi ne pas s’inspirer du principe de simplexité développé par le designer Ora Ïto? « On parle très peu de la façon dont est faite l’architecture, alors que la littérature sur le cinéma ne manque pas », ajoute un spectateur. « Il faudrait développer la mise en scène du chantier », propose Philippe Trétiack. À ce titre, le succès de la passerelle offrant une vue sur le chantier des Halles à Paris est une preuve de l’intérêt du public pour l’évolution de son cadre de vie.

 

Passionnément

 

De son côté, Anouk Legendre, architecte de l’agence X-TU, accuse le star-système de fausser l’image du concepteur: « L’architecture spectaculaire accrédite la vision d’un architecte trublion, difficilement associable à celle d’un professionnel qui se préoccupe des besoins quotidiens du public. » L’architecte, responsable de sa propre disgrâce? Pour Jean-Patrice Calori (architecte de l’agence CAB), l’architecture spectaculaire a le mérite d’avoir fait naître le désir des maîtres d’ouvrage. « Il n’y a jamais eu autant de politique de la ville dans les communes françaises et la qualité architecturale a beaucoup augmenté dans le secteur de la promotion privée. Les projets présentés chaque année au SIMI en sont la preuve », assure plus optimiste, Michel Perrot, président de la Maison de l’architecture en Île-de-France. Il propose d’imaginer des journées annuelles de l’architecture contemporaine calquées sur celles du patrimoine. Personne ne semble avoir regardé ce qui se fait déjà … Les Maisons de l’architecture, la Cité de l’architecture et les CAUE – on regrette d’ailleurs qu’aucun architecte-conseil n’ait fait partie des invités – sont autant de lieux dédiés à la médiation affirme-t-il enfin. Notons au passage qu’un spectateur avoue découvrir ici l’existence des Maisons de l’architecture.

 

À la folie

 

Dominique Marrec, architecte de l’agence ECDM invitée à débattre, insiste de son côté sur la nécessaire mise en place d’une « pédagogie du vivre ensemble ». Prudence, la bonne intention peut frôler la démagogie. « Depuis quinze ans, le grand public s’estime lui aussi expert en architecture grâce aux revues de décoration et aux émissions de télévision qui ont montré que l’architecture moderne peut-être confortable », explique la sociologue Monique Eleb, présente dans le public. Ce que confirme avec verve un spectateur, « modeste représentant du grand public », qui ne cache pas trouver une certaine arrogance aux intervenants. Il n’hésite pas à les interpeller: « Demandez-vous plutôt pourquoi on fait appel aux promoteurs pour construire nos maisons! » La faute aux normes applicables au logement? Chacun en convient et regrette que celles-ci restent bloquées dans « l’illusion de la cellule familiale », comme la qualifie Monique Eleb. « Pourquoi ne pas lancer un débat sur les standards de vie en incluant les architectes et le grand public, afin d’inventer des logements adaptés aux nouveaux modes de vie et aux spécificités de chacun? », questionne Anouk Legendre. En somme, il est demandé aux architectes d’accompagner l’évolution des usages. Encore faudrait-il qu’ils fassent entendre leurs voix sur ces carcans législatifs.

 

Pas du tout

 

« Le problème est de savoir écouter les utilisateurs », insiste l’architecte Jean Larnaudie (agence Scalène). Les architectes sont-ils atteints de surdité chronique? En guise de mea-culpa, ils regrettent que les maîtres d’ouvrage soient leurs seuls interlocuteurs en phase de projet. « Ne faudrait-il pas retourner la question et réfléchir aux moyens qu’ont les architectes pour se rapprocher du grand public plutôt que de s’entêter à vouloir lui faire aimer l’architecture? », poursuit Jean Larnaudie. Parfois l’humilité peut être salutaire. Au bout du compte, n’y-a-t-il pas deux désamours interdépendants: celui pour les architectes et celui pour leur production (rappelons tout de même que le beau est affaire de goût). Un débat sur la difficile communication entre les architectes et le grand public est en tout cas une chose courageuse. Et comme le note Philippe Trétiack, « d’autant plus à la Cité de l’architecture, un haut lieu de la médiation mais désespérément clos, car sans vitrine sur l’espace public ».

Focus

Le Palmarès grand public Archicontemporaine

Le Réseau des maisons de l’architecture a offert la possibilité à tous les projets mis en ligne sur www.archicontemporaine.org entre la création du site, le 21 janvier 2009, et le 19 août 2012, d’être nominés au palmarès d’architecture contemporaine. Le 6 septembre 2012, 68 projets ont été retenus par des professionnels issus d’horizons différents et complémentaires. Le grand public était ensuite invité à voter en ligne entre le 8 septembre et le 8 octobre 2012 pour élir leurs projets préférés. Vingt-cinq projets ont été nominés, répartis dans huits catégories programmatiques (habitat individuel, habitat collectif, culture, enseignement et sport, lieux de travail et activités, santé et social, infrastructures et ouvrages d’art, paysages urbains et naturels). Ils sont présentés sur le site Internet de la manifestation et font l’objet d’une exposition à la Cité de l’architecture.

Exposition Palmarès grand public Archicontemporaine, du 10 au 30 septembre 2013 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine (Paris).

www.citechaillot.fr

(*) « Faut-il pendre les architectes? », Philippe Trétiack, Points Essais, 240 pages, 7,60 euros.

Vous souhaitez réagir

Pour commenter l'article, vous devez être identifié ou vous inscrire
S'identifier

Pour accéder aux contenus et services en accès libre, identifiez-vous

Mot de passe oublié
S'inscrire

Vous souhaitez vous inscrire aux services proposés en accès libre.

Newsletter quotidienne et thématiques, alertes e-mail, commentaires sur les articles...

S'inscrire
  • Alexandre Slusarski - Le

    Quel publics?

    Sans architecture, il n’y a pas de public, il n’y a que des usagers. N’est-ce pas contreproductif, de penser notre cadre de vie par le public plutôt que par l’usager ? Une prise en compte respectueuse de ce dernier crée le public (peut-être). La question du public, reste une question éminemment politique. Ce dernier est le premier à s’approprier les idées et les concept pour les diffuser et en faire ses politiques. Et il est également le premier à nous faire payer les erreurs qu’il commet. Rappelons que les grands ensembles sont avant tout une commande, à laquelle les plus affamés d’entre nous n’hésiterai pas à répondre. Et ne soyons pas naïfs tout autant en 2013, que dans les années 1950-60.
  • Christian DEURE - Le

    Comme beaucoup d'autres arts contemporains...

    L’architecture n’échappe pas à la désaffection et l’incompréhension du grand public pour les arts « contemporains ». On trouve la même chose en musique classique, peinture, sculpture, souvent au théâtre et même au cinéma où le film « d’auteur » fait peur. Les artistes sont considérés comme lointains, enfermés dans leur bulle et leur égo, uniquement préoccupés de se faire plaisir, et ne comprenant pas les envies et les besoins de la population normale. Expliquez, convaincre est utile, mais très insuffisant pour se faire aimer. Comprendre pourquoi Mozart, les immeubles haussmanniens ou les châteaux Renaissance passionnent le public du XXIème siècle et pas Dutilleux ou les tours de la Défense demande d’abord une grande humilité, et beaucoup de temps. Peut être aussi que cette coupure est définitive, et que les artistes qui ne sont plus dans la « vraie » vie pour le public sont hors jeu pour de bon. Deux mondes qui ne se rejoignent plus….
  • Mathieu Lucas - Le

    sensibilisation

    hormis une surdité des archiectes, peut-être qu’une sensibilisation plus simple aux volumes, aux ouvertures, aux matériaux, à l’écologie…serait à introduire vis-à-vis du grand public?
  • Commenter cet article
Newsletters
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X