Energie

Le bâtiment est-il réfractaire à l’innovation ?

Mots clés :

Innovation - recherche et développement

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PME

Le délai d’obtention d’un avis technique et la difficulté de trouver des financements freinent le développement de PME innovantes dans le bâtiment. LeMoniteur.fr a recueilli le témoignage d’entrepreneurs développant des solutions solaires intégrées au bâti.

L’histoire de Jean-Marie Robin commence en 1999. Inspiré par les travaux du professeur américain Roland Winston, il propose au laboratoire de l’Institut national des sciences appliquées de Strasbourg d’effectuer une étude de faisabilité sur un « Système de captation de calories intégré en vitrages». Trois ans plus tard, la SARL Robin Sun est créée et sa fenêtre productrice d’eau chaude dessinée. Jean-Marie Robin s’associe alors à AGC, multinationale du verre, afin de déposer au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) une demande d’avis technique, sésame pour passer de l’usine au chantier.

Etablissement public à caractère industriel et commercial, le CSTB est l’unique organisme habilité à délivrer un avis technique. Il possède également des laboratoires au sein desquels les différents tests préalables à son obtention peuvent être réalisés.
« Mon produit ne fait pas appel à une technologie de pointe, c’est une vitre avec un bout de tuyaux à l’intérieur. Pourtant, les essais n’en finissaient pas, raconte Jean-Marie Robin.». Le chef d’entreprise se rappelle, après avoir modifié l’étanchéité de la fenêtre, s’être dépêché de faire fabriquer et livrer un échantillon au CSTB de Sophia Antipolis. « Six mois plus tard, sans nouvelles, j’appelle et apprends qu’il n’a toujours pas été déballé, se remémore le chef d’entreprise. Finalement, après quatre ans de tests, AGC s’est trouvé gêné, le partenariat s’est arrêté, et le CSTB a décidé de clôturer le dossier ».

Pas d’avis technique, pas de marchés publics

Aujourd’hui, l’absence d’avis technique empêche au vitrage solaire Robin-Sun d’accéder aux marchés publics et restreint sa pénétration dans le marché privé. « Quand un bureau de contrôle s’oppose au produit car il ne possède pas d’avis technique, il faut une équipe de maîtrise d’œuvre très motivée pour qu’il soit, contre son avis, introduit au projet», constate Jean-Marie Robin.
Son expérience avec le CSTB a laissé un goût amer à l’entrepreneur alsacien qui parle aujourd’hui d’un problème structurel. « Contrairement à la France, en Allemagne, celui qui délivre la certification n’est pas celui qui réalise les tests. Le CSTB veut que l’on passe par ses laboratoires et exige pour cela, lors de l’instruction du dossier d’avis technique, des protocoles qui ne sont reconnues nulle part ailleurs. De ce fait, il se retrouve juge et partie. De plus, les membres des équipes chargées de juger les produits sont des salariés de grands groupes industriels. Il y a donc conflits d’intérêts.»

Directeur technique du CSTB, Charles Baloche précise que « les tests peuvent être et sont régulièrement réalisés dans d’autres laboratoires que ceux du CSTB. Quant aux groupes d’experts délivrant les avis techniques, ils sont nommés par la Commission Chargée de Formuler Les Avis Techniques (CCFAT) et sont constitués d’experts variés du monde de la construction, ingénieurs, architectes, universitaires, membres de bureaux d’études, de contrôle, de centres d’études ou de recherche, entrepreneurs ou industriels du bâtiment. »

Si Charles Baloche reconnaît que les temps de délivrance des avis techniques sont « trop longs aux yeux du demandeur », et que « pour le premier avis d’une nouvelle famille de produits le délai peut être parfois très long compte tenu de la nouveauté des éléments techniques utilisés », il considère que le CSTB n’en est pas le principal responsable. «L’instruction d’un premier dossier d’avis technique d’une nouvelle famille nécessite, côté CSTB, entre 40 et 50 jours de travail ingénieur.  Mais, le temps que met l’entreprise pour monter le dossier allonge le délai d’instruction », explique Charles Baloche. Selon le directeur technique du CSTB, « les instructeurs traitent le dossier au fur à mesure que les éléments arrivent or, peu de dossiers sont complets au lancement d’une demande d’avis technique ». Alors, pour raccourcir le temps de montage, la procédure nouvellement modifiée par la CCFAT exige de limiter à 6 mois le temps accordé  aux entreprises pour  fournir l’ensemble des éléments manquants lors du dépôt du dossier.

«Il faut embrasser beaucoup de grenouilles avant de tomber sur le prince»

S’apprêtant à lancer Dual Sun, un panneau solaire hybride (produisant électricité et eau chaude), Jérôme Mouterde a lui eu écho que l’obtention d’un avis technique prend en moyenne deux ans. Alors, afin de ne pas laisser son entreprise au point mort durant cette période incertaine, le co-fondateur de la start-up Solar 2G envisage de commencer par vendre son produit à l’étranger.

Mais avant cela, il faut frapper aux portes de financiers, car une certification coute chère. Après trois ans de développement, il vient de finaliser une levée de fonds pour engager les processus de certification. Bien que sa casquette  de centralien et les nombreuses récompenses reçus facilitent le contact auprès des financiers, Jérôme Mouterde juge la recherche de financement  trop chronophage pour un jeune chef d’entreprise et concède  qu’ «il faut embrasser beaucoup de grenouilles avant de tomber sur le prince ».

«Adressez-vous au Qatar»

Tout le monde n’a pas la chance de croiser des « business angels ». Créateur de la société Eleos distribution ENR, Laurent Halfon travaille également au lancement d’une chaine de production de systèmes solaires hybrides. Il s’étonne que les interlocuteurs contactés pour une levée de fonds lui aient recommandé de «s’adresser au Qatar» ou encore «d’aller s’installer à l’étranger». Il se serait même vu proposer par la filiale d’un énergéticien le rachat des dessins de sa la ligne de production pour 50 000 euros.
«Alors que les acteurs français n’ouvrent même pas le dossier que je leur transmets, un fonds d’investissent floridien va venir en France pour me rencontrer », raconte Laurent Halfon.

Les difficultés que rencontrent les start-up françaises pour se développer sur le marché intérieur ne les aident pas à exporter leur solution. Mercredi 9 janvier, lors du lancement « France Solar Industry », marque visant à faire connaître le savoir-faire français solaire à l’étranger, la ministre en charge du commerce extérieur, Nicole Bricq, a rappelé que plus de deux entreprises françaises sur trois  tentant leur chance au-delà de nos frontières disparaissent. Pour que nos PME innovantes puissent partir à la conquête de marchés étrangers, il faut, avant tout, veiller à leur faciliter l’établissement  d’une base arrière sur le territoire national.

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