Architecture et urbanisme

Construire de nouvelles tours à Paris ?

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Réglementation de l'urbanisme et de l'environnement

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Politique du logement

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Réglementation de l'urbanisme et de l'environnement

A l’occasion de la révision du plan local d’urbanisme (PLU), la municipalité parisienne n’a pas hésité à poser la question « taboue » de la construction en hauteur dans la capitale.

Depuis le POS de 1977, les bâtiments construits à Paris ne peuvent dépasser 25 m de haut en zone centrale, 31 m dans les arrondissements périphériques et 37 m en zone UD (zone opérationnelle). Cette réglementation met un terme à une période de 20 ans au cours de laquelle 158 tours ont été édifiées (22 dans le quartier du Front de Seine, dans le XVe…). Symboles du renouveau urbanistique et architectural de Paris en 1956, lorsque débute la réalisation du « gratte-ciel no 1 » conçu par Edouard Albert, rue Croulebarbe (XIIIe), les tours seront de plus en plus décriées jusqu’à la décision de Valéry Giscard d’Estaing, en 1976, d’interdire un projet de building de 230 m de hauteur, place d’Italie. « Les tours ont été victimes du dogmatisme et du systématisme avec lesquels elles ont été mises en oeuvre, surtout à la fin des années 60, lorsque leur construction s’est accélérée », note l’architecte Eric Lapierre (1).

Besoins à satisfaire

L’architecte Yves Lion est le premier à briser le tabou, en 2002, en proposant la construction de petites tours pour le secteur Masséna-Brunesseau, sur la ZAC Paris rive gauche. Les réactions assez vives suscitées par son projet n’empêcheront pas, quelques mois plus tard, Bertrand Delanoë d’ouvrir le débat sur la hauteur des bâtiments. « Avec ses 105 km2, Paris est une petite ville où les disponibilités foncières se raréfient, alors que les demandes sont multiples », explique le maire de Paris avant d’énumérer les 100 000 demandeurs de logements sociaux, les aspirations des habitants à plus d’espaces verts et d’équipements publics… « Comment satisfaire tous ces besoins ? », s’interroge-t-il, assurant n’avoir encore rien tranché.

La réflexion qui s’amorce est aussi l’occasion pour Bertrand Delanoë d’aborder le thème de la création architecturale. Soucieux de préserver le patrimoine, il n’en refuse pas moins l’idée « d’une ville immobile, figée dans l’urbanisme des années 60 . Nous n’aurions pas pu faire un bâtiment comme le musée Guggenheim de Bilbao, qui, avec ses 57 m de haut, dépasse le plafond », fait-il valoir, regrettant que de grands architectes comme Norman Foster, Renzo Piano et bien sûr Franck Gehry… travaillent partout dans le monde sauf à Paris.

Pas de tours de logements sociaux

Déjà ponctué par deux moments forts – la rencontre au Pavillon de l’Arsenal, en octobre, et la discussion au Conseil de Paris, un mois plus tard – au cours desquels les tenants et les opposants à la construction de tours ont pu exprimer leur point de vue (voir ci-contre), le débat va se poursuivre, en association avec les habitants et les communes riveraines. «Il doit nous permettre de répondre à trois questions : peut-on se passer des bâtiments de grande hauteur , où peut-on les construire dans Paris et comment ?», précise Jean-Pierre Caffet, l’adjoint à l’urbanisme du maire de Paris. Il esquisse déjà quelques pistes de réflexion : opposé à la construction de logements sociaux, il n’écarte pas l’idée d’immeubles d’activités, de 50 à 60 m de haut, implantés sur les territoires à reconquérir. « Sur l’opération des Batignolles (2) lance-t-il, ne pourrait-on pas imaginer deux ou trois bâtiments signaux ?» .

Afin « d’éviter toute peur inutile», l’exécutif parisien a déjà annoncé que les plafonds de hauteur existants seront maintenus dans le futur PLU. Tout projet nécessitant une modification du document d’urbanisme, l’éventualité de voir la capitale se couvrir de tours s’éloigne à grands pas. D’autant que chaque opération, après une large concertation, pourrait aussi être soumise à un référendum d’initiative locale.

(1) Identification d’une ville/Architectures de Paris. Editions du Pavillon de l’Arsenal.

(2) Un secteur de 40 ha de friches ferroviaires dans le XVIIe arrondissement.

DESSINS :

Projet de tour de Jean Nouvel au Qatar.

Tour conçue par Dominique Perrault à Barcelone

Projet de tour de Dominique Perrault à Vienne (Autriche).

Tour conçue par Christian de Portzamparc à La Défense (Hauts-de-Seine, France).

Projet de Jean Nouvel pour une tour à Francfort (Allemagne).

Vous lisez un article de la revue Moniteur n° 5222 du 26/12/2003

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ENCADRE

POUR ou CONTRE les nouvelles tours à Paris

POUR

La dynamique de la hauteur est très positive

CHRISTIAN DE PORTZAMPARC, architecte

Monter plus haut, c’est gagner du sol, et permettre éventuellement l’aménagement d’un jardin ou d’un espace public. Exemple grandiose et connu, l’immensité de Central Park à Manhattan est à l’échelle de la ville, de l’île mais aussi de la hauteur qui a été conquise. L’intérêt de construire de petites tours (12-14 étages), c’est de réaliser, juste à côté, des bâtiments bas (4-6 étages). Cette dynamique de la hauteur est extrêmement positive pour la vue et pour la lumière. On pourrait construire en hauteur le long du boulevard périphérique, là où le rythme de la ville est différent. J’imaginerais assez bien la périphérie de Paris comme une sorte de centre annulaire, une sorte de « strip » magnétique avec des tours différentes les unes des autres.

De la densité en contrepartie d’espaces urbains corrects

FRANCOIS BERTIERE, P-DG de Bouygues Immobilier

On peut faire d’excellentes tours de logements. Paris est une ville fermée, petite, où l’on ne peut presque plus construire. La flambée des prix – on ne peut plus produire de logements neufs à moins de 5 500/6 000 euros/m2 – n’est supportable ni pour la ville, ni pour les opérateurs. Retrouver de la densité en contrepartie d’espaces urbains corrects permettrait, dans le cadre d’accords passés avec les promoteurs, de limiter les coûts.

La mixité urbaine au centre du débat sur les tours

ANTOINE BOUR, directeur général adjoint de l’Opac de Paris

Nous gérons de nombreux immeuble de grande hauteur (IGH), dont certains font plus de 80 m. Nous n’avons pas de problème de qualité. Les locataires souhaitent habiter dans les tours, la demande est forte. Mais, qui dit hauteur dit concentration, et celle-ci amène des tensions urbaines. On en revient au débat sur la mixité urbaine. La vraie question pour développer la ville de demain, c’est d’être capable, dans un même programme, d’articuler logements, bureaux, équipements…

L’un des actes architecturaux les plus risqués

JEAN NOUVEL, architecte

Pourquoi construire en hauteur ? Pour densifier, pour voir, pour être vu, pour harmoniser, pour créer une autre identité ? A-t-on toutes ces raisons ou quelques-unes seulement pour construire des tours ? Pour moi, la tour est devenue avant tout un syndrome global : les tours se sont accumulées, elles sont souvent conçues par ordinateur, souvent sur les mêmes typologies, souvent clonées. Or, une tour est un acte unique. Il faut la considérer autrement que comme un produit générique, vite fabriqué. Dès que l’on construit en hauteur, on devient un point de repère, on se montre, on conquiert des valeurs qui sont celles de la lecture du paysage. C’est l’un des actes architecturaux les plus risqués.

Où construire à Paris ? Là où il y a déjà des tours : je partage l’idée de Dominique Perrault. On peut aussi penser que les portes de Paris se prêtent à cela. Mais surtout, si on veut construire dans Paris, quelle serait la solution ? Je ne vois qu’un seul mot pour cela, c’est le mot acupuncture. Il faut rechercher à quels endroits stratégiquement on pourrait enrichir la ville par une verticale.

Des tours aux portes de la capitale

LEON BRESSLER, P-DG d’Unibail

Dans les 10 à 20 ans qui viennent, ne resteront à Paris que les emplois tertiaires à très forte valeur ajoutée. Il faut donc créer des bureaux au coeur de la ville pour les accueillir. Compte tenu des contraintes existantes, on ne voit pas très bien où les loger sauf dans des tours édifiées dans des lieux spécifiques et circonscrits. Il n’est pas question de détruire le Paris historique. Mais on peut concevoir la construction de bâtiments de grande hauteur aux portes de la capitale . Ce sont des endroits que la ville peut réinvestir- appropriation de terrains abandonnés depuis longtemps et relation avec la périphérie – , où la gêne éventuelle pour les habitants peut être réduite et où la cohérence entre politique de transport et politique de construction est assurée. On n’imagine pas un projet aussi ambitieux que le tramway des Maréchaux sans un relais d’activité aux portes de Paris.

Des tours là où il en existe déjà

DOMINIQUE PERRAULT, architecte

A Paris, construisons des tours là où il en existe déjà. On peut penser à des lieux mais aussi à des objets comme la tour de l’architecte Albert sur le campus de Jussieu. Pourquoi ne pas la réhabiliter en lui adjoignant quelques « cousines » qui lui donneraient un autre déploiement. Appuyons-nous sur des situations existantes pour redévelopper, amplifier, densifier ou au moins diversifier la ville. Dans ce débat sur la hauteur, la question de la méthode me paraît particulièrement intéressante. A Vienne (Autriche), nous avons gagné le concours de «Danau- City» sur une idée de disposition urbaine. Après 9 mois de travail – sous forme de workshop réunissant les élus, les architectes membres du jury, les associations, les investisseurs – le projet s’est progressivement précisé. La hauteur des tours est passée de 140 m à 200 m. Ne pourrait-on pas imaginer la mise en place d’un tel processus d’échanges et de discussions pour la poursuite et l’embellissement du Front de Seine (XVe arrondissement) ?

CONTRE

Totalement opposés aux tours de logements

CLAUDE GOASGUEN, président du groupe UMP au Conseil de Paris

Nous sommes totalement opposés à la construction de tours de logements. Le quartier des Olympiades est un désastre, celui du Front de Seine n’est pas une réussite. Concernant les bureaux, il existe des terrains à Paris pour en construire : aux 400 000 m2 recensés par le rapport Pommellet (actifs appartenant au ministère de l’Equipement, à RFF/SNCF) s’ajoutent les 150 000 m2 de l’AP-HP. La satisfaction des nombreux besoins exprimés en matière de logements et de bureaux passe, selon moi, par la création d’une communauté urbaine. Je déposerai une proposition de loi dans ce sens.

Des tours séparées par un no man’s land ne créeront pas le lien avec la périphérie

FABRICE PIAUX, président de l’association TAM-TAM

Plus de densité doit en théorie libérer plus d’espace au sol. Mais l’espace ainsi dégagé n’aboutit pas forcément à la création de lieux de convivialité. On évoque beaucoup le lien Paris-banlieue. Si je prends comme exemple le projet d’Yves Lion pour l’aménagement du secteur Masséna-Brunesseau (ZAC Paris-rive gauche), je ne crois pas que des tours séparées par un no man’s land puissent permettre d’assurer la continuité urbaine entre Paris et sa périphérie. Ce qui est condamnable, ce n’est pas la hauteur en soi, c’est la manière dont elle est mise en oeuvre. Le long de l’avenue de France, toujours sur Paris-rive gauche, tous les programmes de bureaux sont construits à la hauteur maximale (37 m). L’avenue, pourtant très large, restera toujours à l’ombre, quelle que soit la saison. C’est un obstacle à la convivialité.

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Le même débat que dans les années 60

MARC AMBROISE-RENDU, président d’Ile-de-France Environnement

Dans quel type de ville voulons-nous vivre ? A cette question les Parisiens et les Franciliens ont répondu depuis longtemps en refusant les tours d’une manière globale. Ce débat, je l’ai déjà entendu dans les années 60. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les arguments avancés sont les mêmes : « La densité est nécessaire pour une bonne desserte par les transports, le velum bride l’expression architecturale, le fait de mettre les gens ensemble crée de la diversité et donc de la ville…» Le quartier des Olympiades est un désastre. Les pieds d’immeubles sont en train d’être ceinturés par des grilles, chacun reste chez soi et donc l’espace privé qui pouvait redevenir public redevient privé. C’est un échec urbanistique et de vie quotidienne. Les tours du XIIIe et le Front de Seine, c’est le degré zéro de l’architecture.

On vit mal dans les tours

JEAN-FRANCOIS BLET, élu Vert au Conseil de Paris

La tour est le symbole de la banalisation internationale du paysage urbain, la mondialisation libérale appliquée à l’architecture. En focalisant le débat sur les tours, je crains qu’on ne passe à côté de la possibilité de faire une véritable architecture du XXIe siècle. Toutes les études l’attestent : on vit mal dans les tours. Les sentiments d’anonymat, d’enfermement et de relégation y sont exacerbés. En outre, les coûts d’entretien sont faramineux faisant peser des charges extrêmement lourdes pour les locataires. Le surcoût est de 30 %. Certes New York est une ville magnifique mais la verticalité constitue sa spécificité, à l’opposé de Paris apprécié pour ses hauteurs modérées.

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